VII. — Considérations finales sur l'œuvre
de M. Kitson.
La thèse fondamentale de M. Kitson, c'est qu'il faut voir dans la monnaie, non la mesure commune des valeurs mais leur commun dénominateur; elle exprime des rapports quantitatifs entre les marchandises livrées à l'échange, elle ne mesure pas des utilités. Elle n'a dès lors plus besoin d'une base matérielle, elle peut rompre l'association historique qui la lie aux métaux précieux, elle peut cesser d'être une marchandise ; la monnaie étant le commun dénominateur des valeurs, le pouvoir d'achat de toute marchandise à l'égard des autres marchandises peut s'exprimer en unités numériques, et comme l'unité numérique est la seule qui, dépouillée des caractères objectifs de toute richesse particulière, soit invariable, M. Kitson aboutit à cette conclusion que les fonctions maîtresses de la monnaie ne peuvent être remplies d'une manière normale et parfaite qu'à la condition que l'instrument monétaire lui-même soit sans valeur propre.
On est frappé du rapprochement qui existe entre cette conception monétaire de M. Kitson et la conception comptabiliste de M. E.. Solvay (i). Par des voies différentes, au même moment, deux hommes vigoureusement doués de la puissance d'abstraire en viennent à concevoir une forme définitive de la monnaie qui ne sera plus richesse, mais le signe, le symbole des richesses, qui, perdant définitivement son caractère matériel, apparaîtra comme une monnaie idéale, an idéal money, a sym^ bolical money, suivant les expressions de James Steuart dès le xviii® siècle.
(1) Voir surtout son étude : Comptabilisme -et fixité de la valeur ubsiraiU.
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Les prémisses de la thèse radicale de M. Kitson avaient été proposées par des économistes américains justement renommés (i). Tel M. Francis Walker ; dans son livre sur la monnaie, On Moneyj il s'applique, en déterminant les fonctions de la monnaie, à mettre en lumière la distinction de la fonction de mesure des valeurs qu'il rejette, de celle de dénominateur commun qu'il adopte. Là gît, d'après lui, toute la controverse entre les théoriciens de la monnaie idéale et ceux de la monnaie réelle. Les uns et les autres reconnaissent la nécessité d'avoir un dénominateur commun, au moyen duquel on pourra enregistrer les valeurs relatives des loo denrées dont parle Stanley Jevons (2), et échapper à la nécessité des 4,960 expressions de ces valeurs relatives, en prenant successivement chacune d'elles comme unité.
F. Walker s'arrête d'abord à la considération du travail comme mesure de la valeur relative :
« Si, par exemple, il faut cinq fois plus de temps pour produire une brouette que pour produire un boisseau de blé, la valeur de la brouette sera à celle du blé comme 5 est à i . Et si la charrette exige cinq fois autant de temps qu'une brouette, les valeurs respectives de ces trois marchandises seront comme 25 : 5 : I. Nous aurons là les quantités relatives de travail incorporées aux différents articles comparées les unes avec les autres, directement, sans intermédiaire d'une marchandise déterminée, distincte de la brouette, de la charrette, du boisseau de blé : celui-ci coûte une journée de travail, et c'est par cette unité de travail que les trois articles peuvent tour à tour être mesurés et que des propositions d'échange, suivant l'expression de Walker, peuvent être établies entre eux (3).
(1) « Ces questions, dit M. Sheerwood, sont des formes diverses du problème fondamental, la valeur de la monnaie. D'après une théorie la monnaie matérielle doit avoir une valeur indépendante de son usage comme monnaie; l'autre théorie soutient que la monnaie est seulement un bon d'échange, un titre de transfert et ne doit pas avoir de valeur comme les marchandises. » Et il fait remonter la controverse aux Etats-Unis jusqu'en 1762. (Shbrwood. Lectures on ihehistofy andiheory ofmoney. Philadelphie, 1892.
(2) St. Jbvons. La MoniuUe, p. 4.
(3) F. Walker. On Money, pp. 8-9. Ce passage a été déjà reproduit par M. Vandervelde dans les Annales de l*InstUut,
A. KITSON 127
A ce point de vue, considérée comme unité de mesure, la monnaie-marchandise ayant une valeur propre, apparaît suivant rhypothèse de Ricardo d'ailleurs, comme représentant une quantité sensiblement constante de travail, susceptible d'une détermination immédiate et servant dès lors de terme de comparaison direct dans rechange de tous les autres produits. Or, cette théorie de la valeur d'échange, Fr. Walker s'efforce luimême delà réfuter dans d'autres passages de son livre (i) :
Il s'applique en effet :
à) A combattre cette théorie de la valeur d'échange ;
b) A montrer que, fallût-il l'admettre, le rôle assigné aux métaux précieux ne se justifierait pas davantage.
c< Une mesure commune des prix est-elle nécessaire?
» La thèse que la monnaie est nécessaire comme mesure des prix dans l'échange, est basée sur la notion, dont il serait difficile d'établir la genèse, que chaque personne possédant quelque chose dont elle veut se défaire, et ayant en vue plusieurs choses que, à différents degrés, elle désire obtenir, peut plus facilement déterminer la quantité de travail appliquée à la production d'un seul article — la monnaie, qu'elle ne peut successivement déterminer la quantité de travail appliquée à la production des divers articles, qu'elle est en état d'obtenir avec les produits de son industrie, pendant que tout autre producteur de son côté, est capable de comparer la quantité de travail incorporée à son propre produit, avec celle qui est contenue dans une quantité donnée de ce seul article — la monnaie — qui ainsi devient la mesure commune de valeur pour toutes les marchandises. Les prix (c'est-à-dire les valeurs, en termes de monnaie), pour tous les articles, étant ainsi communément mesurés, deviennent mutuellement comparables.
» Si l'expression « mesure commune de valeur » a quelque signification, c'est celle-là, ni plus, ni moins.
» Ce n'est pas, cependant, même en théorie, le cours par lequel les valeurs relatives des articles apportés au marché sont déterminées. Les quantités relatives selon lesquelles les articles seront échangés, dépendront des rapports de l'offre et de la demande. Quand l'économiste formule en règle, que des quan-
(1) llnd., pp. 280-2268. Ce passage n*a jamais été reproduit.
L28 A. KITSON.
tités égales de travail sont échangées entre elles, il veut dire que, si, dans les relations existantes de Toffre et de la demande, les produits du travail dans un métier cessent de commander les produits d'une quantité égale de travail dans un autre métier, le travail et le capital passeront du métier dont les produits sont désavantageux à rechange, au métier dont les produits sont avantageux, à rechange, jusqu'à ce que l'équilibre soit rétabli. Ce n'est que lorsque les travailleurs trouvent qu'en travaillant à un métier, ils se procurent pour eux-mêmes moins de confortable, de luxe, et des choses nécessaires à la vie, qu'ils en auraient en travaillant dans un autre métier, que le transfert du travail a lieu, et le montant de la production du premier métier est diminué, jusqu'à ce que les prix s'élèvent à un taux qui permette de payer des salaires égaux à ceux que les travailleurs reçoivent ailleurs. Maintenant, la monnaie, comme dénominateur commun des valeurs, permet au travailleur de déterminer avec une grande facilité s'il reçoit plus ou moins d'articles d'alimentation, de vêtement, que son voisin Brown qui travaille à un autre métier. Il trouverait très difficile dé faire une comparaison exacte entre les approvisionnements de toute espèce entrant dans sa maison, et dans celle de Brown dans le cours d'un jour, d'une semaine, d'une année : mais s'il apprend que Brown reçoit i d. 25 par jour, tandis que lui reçoit seulement i d. 20, il sait à la fois que le métier de Brown est plus rémunérateur et juste à quel degré. — Mais nous devons nous débarrasser d'une manière décisive de ces restes de notion que les choses s'échangent sur une base d'égalité, parce qu'elles ont coûté des sommes égales de travail. La proposition déjà citée du professeur Jevons : « Le travail une fois employé n'a pas d'influence sur la valeur future d'aucun article » s'applique d'un bout à. l'autre de l'échange. Les produits s'échangent souvent pour la moitié de ce qu'ils coûtent ; et souvent pour deux fois ce qu'ils coûtent. . C'est simplement une question de demande d'un article et d'offre de cet article. Le coût de production ne faiti qu'influencer l'offre. Le coût de production passé a réglé l'offre présente; le coût actuel de production réglera l'offre future.
M S'il en est ainsi, là où les marchandises sont échangées entre elles, il n'en est pas moins ainsi là où elles sont échangées pour
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de l'argent. Une once d'argent achète un boisseau de blé, pas du tout parce que chacun a coûté une journée de travail ; l'argent a pu être extrait du Laurium, il y a plus de deux mille ans, au coût de production nécessaire pour produire douze boisseaux de blé. Le blé lui-même peut se vendre la moitié plus cher que l'année précédente, pour la seule raison que deux nations en Europe se font la guerre. C'est simplement une question d'offre et de demande.
» Le présent coût de production (les journées de travail) n'entre en ligne que pour affecter l'offre ultérieure.
» Mais de plus, pour montrer l'erreur de cette notion, supposons un instant que dans l'échange, les quantités de travail appliquées à la production des marchandises soient réellement proportionnelles entre elles, et que cette mesure serve de base à l'échange ; c'est de cette façon que nous allons répondre à la question du professeur Price : Comment le tailleur saura combien il lui est dû de pains pour son habit ; ou le maçon apprendra combien il doit faire de maçonnerie pour un vêtement? Pourrions-nous trouver une chose qui répondît moins avantageusement aux exigences d'une mesure commune de valeur, que la monnaie actuelle or ou argent? D'abord, à cause des conditions spéciales gouvernant la production de ces métaux, en connexion avec le principe particulier qui règle le pouvoir acquisitif de la monnaie, la valeur de l'or et de l'argent peut être de centaines d'années en arrière du coût de production, ou de vingtaines d'années en avance sur lui. En second lieu, nous pouvons dire à juste titre que les hommes en général connaissent moins les conditions du coût de production auxquelles l'or et l'argent sont apportés au marché, que les conditions correspondantes de production des marchandises dont ils font le commerce, et cela dix-neuf fois sur vingt, sinon quatre-vingt-dixneuf fois sur cent. Presque chaque homme peut connaître quelque chose personnellement, ou se former, de seconde main, quelque idée du coût de production du blé, du bétail, des vêtements ou des chaises.
» Combien de choses peut-il acheter dont il connaisse aussi peu les divers coûts de production que l'or ou l'argent?
» Un homme a presque toujours bien plus l'occasion de comparer le montant du travail compris dans la production de la
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marchandise, qu'il a à vendre, avec celui qu'exige la production des épices des îles de l'océan Indien, qu'il ne l'a de faire la même comparaison à l'égard de l'or, trouvé, comme il l'est principalement, dans des régions non seulement éloignées, mais comparativement inaccessibles, d'une productivité irrégulière, avec des sièges d'extraction déplacés, non seulement de génération en génération, mais d'année en année.
» Je crains que cette notion de la monnaie, d'après laquelle elle est une mesure commune de valeur, ne soit complètement fantaisiste ; les termes mêmes semblent indiquer une fausse conception; la valeur est une relation ; les relations peuvent être exprimées mais non mesurées; vous ne pouvez mesurer la relation d'un mille à un fur long, vous pouvez l'exprimer comme 8 : I. »
Ce n'est pas le lieu de discuter la théorie de la valeur d'échange ; il suffit de montrer que F. Walker, en écartant la théorie de la valeur de la monnaie métallique basée sur le travail, se retrouve devant une expression beaucoup plus générale de \di fonction monétaire de dénominateur commun, qu'il substitue à la fonction de commune mesure. C'est qu'il n'est plus nécessaire, pour que celle-là soit rempli^, de comparer les quantités de travail respectivement incorporées aux marchandises destinées à l'échange et à l'instrument de leurs échanges : des objets ne possédant pas à beaucoup près la même valeur intrinsèque, nous dit-il, peuvent servir de dénominateur commun, et exprimer des rapports de valeur aussi étendus que le comporte l'extrême variété de l'industrie moderne : tels de simples mx>rceaux de papier coloriés (i).
C'est ainsi qu'il nous place devant les fondements théoriques de l'émission du papier-monnaie inconvertible. Aucun remboursement en espèces n'en est promis; comment se fait-il qu'il circule comme monnaie? C'est qu'une loi en fait un étalon monétaire, libératoire des dettes et acceptable en tous paiements, elle crée une demande pour lui; les uns consentent à le prendre en échange de ce qu'ils ont à vendre, parce qu'ils savent qu'il a été accepté par d'autres qui désirent acheter.
(1) Walkbr. On Moitey, pp. 288 et suivantes.
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« Une demande pour ces morceaux de papier étant une fois créée, tout baril de farine, toute vache ou tout veau, toute paire de bottes portés au marché seront offerts en échange; le désir et Teffort de tout possesseur de ces marchandises seront d'acquérir en échange le plus grand nombre de billets, pendant que le désir et l'effort des possesseurs de papier seront d'obtenir pour un nombre donné de pièces, le plus grand nombre de boisseaux de blé, la meilleure paire de bottes, la vache et le veau du meilleur choix. N'est-il pas évident que cette lutte se résoudra dans rétablissement de proportions d'échange entre les différentes marchandises amenées au marché?... Au début, le même nombre de billets pourrait être donné en échange d'une certaine quantité de blé et d'une vache laitière; mais, dans ce cas, du grand nombre de fermiers qui ont à la fois des vaches et du blé, et qui connaissent leur coût comparatif de production et les difficultés de les produire, les uns, plus nombreux apporteraient du blé au marché, les autres, beaucoup moins nombreux, y conduiraient des vaches, jusqu'à ce que les détenteurs de papier en offrissent plus de pièces en échange des vaches, et moins en échange du blé, et c'est ainsi que les prix des deux produits (Walker veut dire leur valeur relative exprimée en fonction des unités de papier) atteindraient finalement des proportions correspondant étroitement à leurs coûts respectifs de production, »
Fr. Walker reproduit là, dans la théorie du papier inconvertible, la conception de la monnaie idéale, dont James Steuart au dire même de Ricardo, a le premier exposé les éléments mais il oppose aussi à la monnaie idéale Tobjection qu'opposait Steuart dans les termes profonds que voici : « L'avantage trouvé en recourant pour remplir les fonctions de monnaie de compte à des substances ayant une valeur intrinsèque, est compensé par r instabilité de cette valeur intrinsèque, et les avantages obtenus par la stabilité du papier ou de la monnaie symbolique, sont compensés par le défaut qu'elle a communément, de n'être pas en tout temps susceptible de réalisation en une propriété solide, ou en une valeur intrinsèque. »
Fr. Walker a exposé la théorie du papier-monnaie inconvertible en une série de propositions que l'on peut résumer comme
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il suit et dont la deuxième partie de son ouvrage n'est que l'illustration (i) :
1. Un papier-monnaie de pure convention, sans valeur intrinsèque au sens ordinaire, peut devenir, au sein d'ime communauté, l'intermédiaire des échanges, accepté librement par tous ceux qui ont des marchandises à vendre, et sur la foi que ce papier sera reçu par d'autres. Cette acceptation peut devenir si générale et si complète que, au moins pour un temps, elle ne peut se distinguer de l'acceptation des métaux précieux.
2. Ce papier-monnaie répond aux conditions d'un commun dénominateur dans les échanges : de qualité uniforme, et d'une divisibilité aisée.
3. Il peut remplir beaucoup mieux que les métaux précieux, la fonction d'étalon monétaire, pour les paiements différés. L'émission du papier-monnaie peut être réglée de manière à lui assurer à de larges intervalles, une valeur beaucoup plus stable que celle des métaux précieux.
4. Si considérable que soit la production annuelle des métaux précieux, elle n'influence que par degrés et à des intervalles plus ou moins longs, la valeur de la monnaie, en agissant sur l'offre dont le stock monétaire accumulé par les siècles forme la partie essentielle. Le papier-monnaie inconvertible est susceptible d'une multiplication rapide et illimitée. C'est pourquoi le péril est si grand d'une émission exagérée (overissue),
5. Ce danger de l'excès d'émission ne cesse jamais de menacer le papier-monnaie inconvertible. La prudence et la modération ne comptent pour rien ou ne comptent que pour peu de chose devant la manifestation inattendue d'un entraînement populaire, ou en face des exigences soudaines du gouvernement.
6. Non seulement le danger de la surémission pèse toujours sur la communauté, mais dès lors qu'elle se produit, l'impulsion à rendre la surémission excessive acquiert de la violence par cela même qu'on s'y laisse entraîner. La raison en est évidente, et elle gît dans une différence qui existe entre la monnaie métallique et le papier-monnaie. Si la monnaie métallique est apportée en excès dans un pays, elle ne tarde pas à s'écouler au dehors, en vertu même de la loi de l'offre et de la demande :
(l) Fr. Walkbr. On Money, chap. XVII, pp. 87G et suivantes.
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le papier-monnaie ne peut, lui, s'écouler au dehors, il forme une sorte de marais là où il est répandu. Quand il est en excès, les prix s'élèvent et peuvent être élevés indéfiniment sans que le commerce international tende à les abaisser. Le gouvernement qui a émis du papier-monnaie est entraîné par la nécessité d'en accroître l'émission ; « un premier excès dans l'émission du papier, dit Lehardy de Beaulieu, amène la dépréciation qui entraîne une diminution correspondante du produit des impôts, ce qui oblige le gouvernement à de nouvelles émissions pour augmenter ses ressources en compensant le déficit de recette ».
7. Les effets d'une surémission de papier-monnaie sur les échanges internationaux et sur la production peuvent être redoutables ; tout écart entre là valeur de la monnaie qui sert à régler les balances internationales et la valeur du papiermonnaie national peut avoir pour résultat de troubler les échanges entre nations.
Le papier-monnaie déprécié est toujours une monnaie flottante, non seulement parce que la demande de monnaie varie incessamment au sein d'un Etat, mais parce que la dépréciation même du papier-monnaie fait naître une méfiance et des préventions, qui s'éveillent et affectent sa circulation à l'occasion de tous les événements politiques, de toutes les agitations de l'opinion publique.
Un quart de siècle après Fr. Walker, M. P. Leroy-Beaulieu, dans son Traité théorique et pratique d'Economie politique, aboutit à une conception analogue. Il s'applique d'abord à démontrer par le raisonnement et par l'histoire, que la monnaie est une marchandise et qu'elle ne vaut que par la quantité de métal précieux qu'elle contient (i); mais en discutant les objections proposées contre cette thèse, il en vient à reconnaître que, théoriquement, on pourrait concevoir qu'une société se servît d'une monnaie quasi-idéale, et n'ayant que le minimum de substratum matériel, d'une monnaie de papier par exemple, non convertible en espèces métalliques, et qui pourrait être acceptée pour une valeur infiniment plus élevée que celle de la matière même de cette monnaie.
Dans une autre partie de son livre, il reprend cette hypothèse
(1) P. Leroy-Beaulieu, TraiU, III, pp. 127-133.
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si intéressante et recherche les conditions essentielles de sa réalisation (i). Il admet que cette circulation intérieure en papier-monnaie pourrait coexister rationnellement avec une circulation internationale à base métallique. La circulation intérieure exigerait seulement une limitation rigoureuse de rémission du papier-monnaie, invariablement proportionnée à la population ; ensuite que la confiance publique fût irrévocablement fixée sur la stabilité absolue des principes de cette constitution monétaire nouvelle. La circulation internationale serait assurée sans trouble sérieux dans les relations commerciales, par Tachât de Tor, que Ton se procurerait comme toute autre marchandise.
Après avoir déroulé ces éclatantes perspectives, le savant professeur accomplit néanmoins un retour précipité vers la monnaie métallique, parce qu'il croit à peu près impossible d'échapper à l'arbitraire dans l'émission du papier-monnaie. Il n'en reste pas moins reconnu que théoriquement, la monnaie peut, sans substratum matériel, remplir sa fonction de commun dénominateur. Les difficultés ou les dangers d'une application peuvent en détourner irrévocablement, mais ne suffisent pas pour faire repousser cette donnée théorique. A cet égard, il me paraît que le savant Carlo Ferraris a fait une confusion dans sa réfutation des doctrines de F. Walker, Récente errori sulla moneta (2). Ni l'adhésion générale des peuples à la monnaie métallique, ni les garanties spéciales de sécurité qu'elle présente, ni les abus funestes de l'émission du papier-monnaie inconvertible ne suffisent pour faire rejeter les fondements théoriques sur lesquels cette émission repose, pas plus que l'insuffisante résistance des parois des vases ne permet de repousser les lois qui régissent la tension des vapeurs. Il semble acquis que le pouvoir général d'achat et de libération ne doit pas nécessairement être objectivé et incorporé à une marchandise particulière, à utilité monétaire spéciale, et puiser dans cette incorporation même, une puissance d'acquisition ou de libération équivalente à celle des produits qu'il commande ou des prestations qu'il acquitte. Après la belle critique de
(1) Ihid,, IV, pp. 160-168.
(2) Saggi di Economia^ Statistica, etc,^ par C. Fbrr\ris, pp. 358 et 359.
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M. Kitson la question reste celle-ci : Sous quelle forme le consensus social peut-il, d'une manière permanente, donner à la monnaie idéale des gages d'élasticité, de stabilité, de sécurité, de bon marché qui la maintiennent bien au-dessus de la monnaie-marchandises ?
Ce qui a porté ces savants non seulement à douter de la stabilité d'un régime de papier-monnaie inconvertible, mais à écarter même comme à peu près irréalisable et toujours grosse de périls, rhypothèse et cette monnaie idéale, c'est, à leurs yeux, le vice indéfectible de l'arbitraire inévitable de l'intervention de l'Etat. C'est précisément cette même considération qui a déterminé M. Kitson à rechercher la solution du problème dans des conditions radicalement exclusives de toute intervention de l'Etat. D'accord avec eux dans cette partie critique et négative de son œuvre, partant de données théoriques sur la monnaie à peu près identiques, il écarte le facteur sur l'imprévoyance, l'incapacité, l'arbitraire, l'immoralité même duquel les trois économistes sont unanimes : l'Etat. Mais pour M. Kitson, il ne s'agit plus d'un papier-monnaie inconvertible en espèces métalliques, émis par l'Etat ou par une Banque centrale placée sous l'autorité de l'Etat, — il s'agit désormais d'un papier-monnaie convertible en toute espèce de marchandises ; ce n'est plus l'Etat qui l'émet ou qui en règle l'émission : ce sont les intéressés eux-mêmes qui créent, développent et règlent spontanément l'instrument monétaire en raison des besoins de la circulation : ce n'est plus une institution imposée d'autorité, c'est une institution contractuelle, un pacte des libertés. M. Kitson se borne à indiquer le principe de la réorganisation monétaire et, pour mieux rendre la direction de sa propre pensée, il renvoie aux projets de banques mutuelles de P.-J. Proudhon et de William Beck. La Banque d'Echange de Proudhon, la tentative de réalisation de la Banque du Peuple, le projet, resté longtemps inédit, d'une Société de V Exposition universelle ont été examinés par moi dans des études antérieures (i). Quant au travail attribué par Kitson à W. Beck, il
(1) Proudlion et les principes de la Banque d'Echange, 1805, Annales de VInstitut, La Coopération comme fondement de la réforme monétaire^ 1900, Ibid.
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remonte à iSSg, et il a été publié sous ce titre : Monnaie et Banque^ et considérations sur leur nature et leurs effets : avec un plan destiné à assurer la diffusion universelle de leurs avantages légitimes sans les maux qu'elles entraînent, par un citoyen de VOhio (Money and Banking, on their nature and effects considered : together with a plan for the universal diffusion of their legitimate benefits without their evils, by a Citizen of Ohio. Cincinnati, published by William Beck. W. Beck en est donc non pas l'auteur mais l'éditeur. Je n'ai pu me faire une idée de ce volume que d'après l'analyse qu'en donne William B. Greene dans Mutual Banking, a simple plan to abolish interest on money (La Banque mutuelle^ simple plan pour abolir l'intérêt de l'argent). Denver, Colorado, iSgS.
Il y a dans le plan exposé par le citoyen de l'Ohio une véritable intuition du système de comptabilité auquel M. Solvay a donné de larges développements originaux. On en jugera par cet extrait dont j'emprunte le texte à William Greene et qui résume le plan d'un vaste service de virements et de chèques :
« La monnaie, dit l'anonyme de Beck, suit l'ornière de la demande. Son mouvement progressif est la libération et la satisfaction de la demande. Le paiement de la monnaie est effectivement la libération du débiteur, mais n'est pas également efficace à l'égard de la satisfaction du créditeur. Bien qu'il décharge le débiteur, il laisse le créancier rechercher réellement la satisfaction de ses désirs. Il ne le met pas en possession de l'objet propre à les satisfaire, mais dans la possibilité de l'acquérir : le créditeur doit échanger cette monnaie pour satisfaire son désir.
« Dans le payement des dettes, la monnaie passe de prétendant en prétendant, déchargeant des dettes et satisfaisant des créances tour à tour. La monnaie suit la créance, les deux évoluant continuellement dans toutes les classes de la société en cercles perpétuels, retournant constamment à leurs stations nombreuses, poussés par les opérations de l'industrie et du commerce.
(c Chacun à son tour est possesseur de la monnaie. Elle lui vient sous forme de payement pour son salaire ou son industrie, et elle passe sous forme de payement ou dépense pour servir au moment voulu, au même but qu'auparavant..
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a Maintenant, je dis que comme la monnaie poursuit un cycle continu, un certain système de comptes pourrait y suppléer.
a Par cycle, je désigne Tensemble de ces différentes étapes dans la société, étapes qui constituent tout le mouvement circulatoire de la monnaie avec les causes et les effets accompagnant cette progression : demande, dette, payement : de façon que si nous voulons tracer son chemin chaque point y sera contenu. Tel est le grand cycle social. Celui-ci contient tout le corps des débiteurs et tout le corps des créanciers. Tous seraient inclus dans la juridiction d'un pouvoir qui présiderait tout le cycle : les créditeurs sont vendeurs, les débiteurs, acheteurs. Mais celui qui achète, vend quelquefois, et celui qui vend, achète. Le créditeur qui reçoit l'argent de son débiteur, dépense cet argent à son tour et par là d'autres deviennent créanciers en acquérant de nouveau la monnaie. Tous ces mouvements sont dans le seul cycle de la société. Il est évident que si un pouvoir dirigeant tenait les comptes, les biens que chaque personne reçoit payeraient ceux d'égale valeur qu'elle a livrés précédemment; ces biens la placeraient dans sa situation primordiale et éteindraient ce qui lui était dû, sans l'intervention de monnaie. D'après ce procédé, le rôle intermédiare et le retour de la monnaie semblent superflus. Si les trafics ne sont pas directs, c'est-à-dire du créditeur à son débiteur, et du même débiteur au même créditeur, l'effet sera le même; car le cycle renferme chaque individu créditeur et chaque individu débiteur; de cette façon, il contient tout compte où doivent s'inscrire les droits de tout créditeur et le compte auquel le même créditeur sera débité. L'intervention du pouvoir dirigeant en ferait pro forma le représentant de son débiteur pour chaque créditeur, et de son créditeur pour chaque débiteur. Il formerait ainsi un centre commun pour toutes les créances de chaque créditeur sur son débiteur. Il constituerait aussi le canal d'acquittement de ses dettes et de réception de ses créances. Uétat de son compte avec la société se trotiverait ainsi établi, et la balance, si elle était favorable, vaudrait autant qu'un solde en espèces.
« Ceci est ce que l'on nomme un cycle. Tel est le grand cycle de la société, le seul qui soit complet et parfait, et tels sont les avantages qu'il renferme. La plan queje propose est
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adapté à ce cycle, il expose la voie suivie par la monnaie, il contient les différents points de sa progression; et, à chacun de ces points, il en remplit la fonction, et y supplée par les révolutions des débits et des crédits en compte, au lieu du mouvement de la monnaie matérielle actuelle (i). »
Sans qu'il faille s'arrêter en ce moment aux tentatives de solutions pratiques, la pensée organique, la pensée profonde de Toeuvre de M. Kitson, comme aussi de celle de M. Solvay, c'est de renverser le rapport qui existe entre l'instrument monétaire des échanges, et l'échange même des marchandises et des services ; au lieu de soumettre les échanges et la circulation tout entière aux variations de l'instrument monétaire métallique, au lieu de faire reposer, suivant le mot de Mac Leod, tout l'appareil du crédit et de la circulation sur une pointe d'or, la réforme doit tendre à adapter normalement un instrument monétaire flexible, aux besoins variables de l'échange des produits et des services. C'est l'achèvement de la révolution commencée par les Physiocrates, et par laquelle ce que Boisguillebert appelait le valet, la monnaie, était déjà refoulé derrière le maître, les richesses consommables.
C'est ce qu'exprime M. Kitson par son unité monétaire nouvelle, délivrée de tout enchaînement à l'or et à l'argent, bien qu'elle conserve la dénomination de dollar, et qui, dollar idéal, sans valeur propre, n'est plus que représentative de la valeur des produits, n'exprime plus que les rapports de leurs pouvoirs relatifs d'achat.
Si à un moment donné loo unités de la marchandise A s'échangent contre 5o unités de B, 20 unités de C, 10 unités de D, 5 unités de E, les rapports des pouvoirs acquisitifs relatifs de ces diverses marchandises sont à ce moment comme :
L'unité de ces pouvoirs relatifs d'acquisition se ramène à l'unité numérique ; dussiez-vous lui donner le nom de dollar, elle conservera le caractère de cette unité numérique, débarrassée de la matérialité et de Vutilité spéciale des diverses
(1) W. B. Gràbne, Mutual BaïKkiftg, Denver» Colorado, 1895« pp.82 et suîVantefi.
richesses, réduite à n'être qu'un signe, un S3mibole de la richesse.
L'unité de la marchandise A représentera une unité de pouvoir d'achat, ou un dollar idéal, l'unité de B en représentera deux, l'unité de C cinq, etc. Ce qui est vrai quand nous rapportons à l'unité de la marchandise A, l'unité numérique de pouvoir d'achat, l'unité monétaire, le dollar idéal, est vrai aussi quelle que soit la marchandise à l'unité de laquelle l'unité de pouvoir acquisitif est ramenée. Dans toutes les hypothèses successives que peuvent nous produire les marchandises A B C D E, en les prenant successivement comme unités, les pouvoirs acquisitifs relatifs présentent des rapports numériques constants :
Dès lors, l'unité monétaire s'identifiant avec l'unité numérique, n'est-il pas légitime de dire qu'elle partage son invariabilité, qu'elle est soustraite à toute fluctuation de valeur? Ici se dresse une objection, formulée par le savant Léon Walras : Si le chiffre i qui est le prix de A en A est nécessaiment l'unité numérique, en revanche les chiffres 2, 5, 10, etc., qui sont les prix de B, C, D en A sont tout autre chose. Le prix de l'étalon en lui-même étant toujours l'unité numérique, les prix des marchandises en ce même étalon varieront à la fois en raison de la variation de la valeur de la marchandise, et en raison de la variation de la valeur du numéraire (i)... La distinction reparaîtrait ainsi, d'après cet illustre économiste, entre ce que Cemuschi appelait la richesse évaluante, et ce qu'il appelait les richesses évaluées.
Rendons-nous au principe de cette objection qui a fortement
(1) Voir son étude dans la Revue d'Economie politique de mars 1898 : la Caisse d'épargne postale de Vienne et le Comptabilisme — et la polémique qui a suivi : A propos du Comptabilisme, M. Walras, M. Solvay, M. Ôtlet, M. Vanderrydt, M* Dtnis. Annales de l'Institut des sciences sociales^ 1898.
impressionné ma pensée. Nous ne pouvons atteindre la stabilité absolue de la valeur de la monnaie, de même que nous ne pouvons atteindre qu'une connaissance relative, nous ne pourrons non plus réaliser qu'un état d'équilibre relatif entre l'instrument monétaire idéal, et le vaste ensemble toujours mobile des produits et des services; nous le reconnaissons; mais ne permet-il pas de réduire de plus en plus l'étendue et l'amplitude de ces variations?
Plaçons-nous, pour ramener l'objection à sa portée légitime, dans les conditions exactes de Thypothèse de M. Kitson. Il n'y a plus de richesse maîtresse, plus d'étalon monétaire ayant seul le pouvoir libératoire de toute dette, seul légalement acceptable en tout paiement ; nous avons franchi la phase du monopole de l'or et de l'argent, nous déroulons ce que Proudhon appelait : cette longue chaîne de créations qui toutes, sous le nom de marchandises, doivent recevoir la sanction sociale et devenir, sinon en fait, du moins en droit, acceptables comme la monnaie en toute espèce de marché (i). Toutes les marchandises ont désormais le pouvoir acquisitif et libératoire dont jouissait exclusivement l'étalon monétaire métallique. Chacune d'elles est évaluante et évaluée alternativement. En chacune d'elles, s'unissent ou peuvent s'unir indissolublement un pouvoir acquisitif spécial f en rapport avec V utilité spéciale qui en fait un bien propre à satisfaire certains besoins de l'homme social, et le pouvoir acquisitif et libératoire général dont le dollar idéal est le symbole ici. La stabilité maxima est au prix de l'indissolubilité de cette union.
Cette stabilité peut être ébranlée par deux ordres de causes qui révèlent les aspects sociologiques du système monétaire :
I*» Le pouvoir acquisitif et libératoire général n'est effectif que pour autant que le signe qui l'exprime ait un gage réel, si son émission est indépendante de Yéchange actuel même, ou qu'il ait pour garantie une opération réelle, une valeur faite, selon le mot de Proudhon, si son émission n'est que la socia-lisation d'un titre de crédit, comme la lettre de change née d'une transaction effective.
" C'est l'aspect moral du problèrae et qui d'ailleurs a le moins
(1) Proudhon. Contradictions économiqucSy I, ch. II, pp. tO-71.
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échappé à M. Kitson. L'ignorance, l'erreur dans les évaluations, et surtout la fraude des particuliers dans la création incessante de monnaie, pourront entraîner le système aux mêmes écueils que l'imprévoyance ou l'immoralité des gouvernements, dans l'émission exagérée du papier-monnaie inconvertible, et la dépréciation de Vinstrument monétaire peut naître ici manifestement de Vinsuffisance ou de Vinexistence du gage réel. Le gage fictif, les transactions fictives, les efiets de complaisance seraient funestes à la monnaie idéale.
2^ Le pouvoir acquisitif et libératoire général n'est effectif et stable, que pour autant qu'à Vutilité spéciale de toute marchandise, considérée comme bien consommable, et dont on ai dégagé le pouvoir acquisitif général, correspondent une demande réelle et les moyens effectifs d'acquisition.
C'est l'aspect économique du problème. La stabilité absolue àvL pouvoir acquisitif général dont le dollar idéal est le symbole, serait subordonnée à l'équilibre permanent et invariable de l'offre et de la demande de tous les produits et services, de la production et de la consommation; mais la vie sociale est un équilibre mobile.
L'amplitude des variations de ce pouvoir acquisitif et libératoire général est contenu dans les limites des variations relatives de l'offre et de la demande de tous les biens .consommables en société; elle est subordonnée à ces variations, au lieu que dans l'état actuel, les variations de l'offre et de la demande des métaux précieux tiennent en même temps, en leur dépendance directe, les variations des prix de tous les produits. Là est la différence profonde, et il en résulte, toutes choses égales d'ailleurs, une réduction considérable dans l'amplitude et la durée des variations du pouvoir acquisitif général; mais dans ces limites, le risque de l'altération des rapports subsiste et ne peutêtre conjuré que parles progrès de l'organisation économique de la société. Il en résulte aussi que le progrès, dans la stabilité relative de ce pouvoir acquisitif général, est au prix des progrès dans la coordination des fonctions économiques de la production et delà consommation des richesses, embrassant à la fois l'économie nationale et l'économie internationale. Les labour exchange de R. Owen ont succombé non seulement par les atteintes de la fraude, mais par l'instabilité redoutable de
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Téquilibre entre Toffre et la demande des produits concentrés dans les magasins sociaux.
La Banque du peuple de Proudhon, son plan d'institution d'une Société de r Exposition universelle, c'étaient là des organes centraux conçus par un génie réformateur, destinés à relier entre elles des individualités et des collectivités, mais sans qu'aucune organisation fondamentale assurât l'adaptation régulière de l'offre et de la demande de leurs produits, la garantie définie et réciproque de débouchés.
Un milieu économique approprié est, me paraît-il, la condition du développement du système monétaire nouveau et de sa conservation, et sa réalisation idéale a pour conditions externes la coordination parfaite des fonctions de la vie collective des nations. Déjà dans l'état social actuel, les conditions de réalisation et de progrès apparaissent comme beaucoup plus favorables qu'à l'époque de ces premières tentatives de transformation : les sociétés coopératives de distribution et de consommation, les syndicats permettront de prévoir dans des mesures de plus en plus larges, l'étendue des débouchés, d'en réaliser la stabilité progressive par de véritables contrats collectifs, et de préparer par degrés, selon le rêve des théoriciens de la coopération, comme Ch. Gide, l'équilibre de la consommation et de la production. Ainsi la subordination du système monétaire à révolution organique et spontanée du commerce est peut-être plus profonde encore que ne le conçoit M. Kitson, si l'on se place au point de vue de l'invariabilité de V unité monétaire.
Si, rapprochant l'évolution monétaire de l'évolution même de l'esprit humain, et y recherchant sous un aspect défini ce processus d'abstraction et de généralisation graduelles dont l'histoire des religions, l'histoire de la morale, témoignent autant que l'histoire de la science et l'histoire des langues mêmes, nous y pourrons marquer des phases analogues aux phases théologique, métaphysique, positive des connaissances humaines. Elles sont en connexion avec le degré d'organisation des fonctions économiques, de consensus et de solidarité sociale. La monnaie métallique, tentative de réalisation d'une mesure matérielle des valeurs, ayant elle-même une valeur intrinsèque, expression concrète et objective d'un instrument des échanges,, titre d'une créance sur la société portant avec
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lui la garantie de son remboursement, est aussi l'expression de Vinsolidarité sociale. .
Le papier-monnaie inconvertible, ayant pour fondement le crédit de la collectivité représentée par TEtat, sans garantie objective et matérielle, et trop souvent conçu comme l'expression d'une puissance créatrice arbitraire et illimitée, le papier convertible, lui-même fondé sur l'hypothèse d'une convertibilité absolue en espèces métalliques, et qui puise sa stabilité, ses garanties effectives dans le développement du crédit, la solidité du portefeuille et le progrès de la confiance mutuelle, appartiennent à une sorte de transition métaphysique : l'instrument monétaire devenu purement idéal, sans valeur propre, expression pure et générale de rapports de valeur entre les choses échangées, comme la science elle-même n'est que l'expression générale des rapports perçus entre les choses, cet instrument qui par son élasticité, sa stabilité, sa sécurité, son bon marché, doit laisser derrière lui toutes les formes antérieures, appartiendra aussi à la phase la plus avancée du développement de l'échange et du crédit, et traduira dans la vie économique, quand il sera universalisé, le plus haut degré de solidarité sociale, de consensus social conscient et réfléchi que l'on ait pu atteindre. En s'appliquant donc à l'élimination de l'instrument monétaire métallique, il faut poursuivre la réalisation des conditions économiques qui rapprocheront la monnaie idéale le plus possible de V invariabilité absolue.
Non seulement M. Kitson n'attend de transformation du système monétaire que de l'action spontanée de la société, mais la déchéance de l'Etat, dans la conservation ou l'institution de tout système monétaire légal, est à ses yeux la condition inflexible et formelle d'une révolution vraiment féconde. Destruam et œdiflcabo, il a pris à la lettre la devise du philosophe et procède par un écart absolu.
La conception de l'Etat dans l'œuvre de M. Kitson est, en général, aussi complètement négative qu'elle apparaît dans VEssai d'Adam Smith, et chez tous les représentants du système de la liberté naturelle et de l'ordre spontané des sociétés
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humaines. Il y ajoute, sous l'inspiration des théoriciens modernes de révolution, comme principe de reconstitution organique issu de la liberté, la sélection naturelle, la survivance du système réformateur le mieux adapté aux besoins des échanges, dans l'inévitable lutte que l'anéanti ssement du système monétaire légal actuel, doit déchaîner. On remarque qu'aucun réformateur n'a procédé d'une manière aussi décisive, ni voulu remonter aussi complètement le courant de l'histoire. Seul le commimisme libertaire est aujourd'hui dans cette direction radicale. Owen établissait ses labour exchange au sein de l'organisation du crédit et de la circulation de son temps, exactement comme le continuateur actuel de sa pensée aux Etat-Unis, de Bernardy ; Proudhon tenta, par le libre contrat, la constitution de la Banque du Peuple sans réclamer la suppression de la Banque de France, en ménageant les transitions des systèmes; dans l'institution ultérieure de la Société de r Exposition universelle, il prévoyait même le réescompte des bons d'échange à la Banque de France, pour satisfaire à des demandes éventuelles de monnaie métallique. Aujourd'hui même, M. Solvay poursuit, dans une suite d'études originales et vigoureuses, un essai normal de comptabilisme qui coexiste transitoirement avec toute l'organisation financière historiquement constituée, et M. De Greef a prévu ingénieusement et savamment, dans son bel ouvrage, une série graduée de tentatives expérimentales développant, au sein même du régime actuel, un régime nouveau destiné à l'éliminer complètement, exactement comme chez les batraciens anoures les organes d'une respiration pulmonaire se substituent graduellement aux branchies (i). C'est dans cette direction que j'ai porté moimême, avec eux, tous mes efforts (2) et l'on comprendra ma préoccupation de transitions graduées après ce qui précède ; la coordination normale des fonctions économiques de production et de consommation, à laquelle se lie étroitement la transformation graduelle de la répartition des richesses, développe le milieu propre à assurer l'extension universelle et la consolida-
(1) Solvay, tous ses travaux sur le comptabilisme. — Db Greep, La Banque Nationale et U Crédit commercial, 1899.
(2) Voir mes études sur le système de chèques et de clearing de T Autriche, la Banque d*£tat mutuelliste^ et la coopération et la réforme monétaire.
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tiôn d'un système de monnaie idéale. Ce sont là les deux aspects mêmes de la vie.
La critique de TEtat est aussi âpre dans les écrits des économistes que dans Tœuvre de M. Kitson, et alors même qu'ils reculent devant cette rupture radicale avec le passé à laquelle une logique héroïque l'entraîne, ils se reportent néan-^ moins comme lui aussi vers un état naturel marqué sinon par la non intervention absolue de l'Etat, du moins par la limitation de ses fonctions à cette justice, négative destinée à assurer l'exécution des contrats, à laquelle Adam Smith, et plus étroitement, plus jalousement encore Herbert Spencer, ont réduit sa sphère d'action. M. P. Leroy-Beaulieu considère comme un immense malheur pour une très grande partie du monde civilisé que la frappe de la monnaie soit devenue un droit régalien (i). Il étend jusqu'à l'heure présente la condamnation aussi impitoyable que juste d'ailleurs, de l'émission déréglée de papier-monnaie ou dé billets de banque à cours forcé, à laquelle se livraient encore, à la fin du xix* siècle, des Etats comme le Portugal, l'Espagne, l'Italie, la Grèce, la Russie, la République Argentine, le Brésil, le Chili, etc. (2). Lui aussi conçoit comme une expression normale de ce qui eût pu et dû être, que les banques libres et tout au moins les grandes banques eussent conservé la fonction de la frappe de la monnaie, à l'exclusion des gouvernements. Adversaire du droit régalien dans la constitution du système monétaire, on le voit logiquement opposer un système naturel d'organisation du crédit et des banques, au système artificiel que l'intervention du gouvernement a partout développé (3).
Ainsi, même aux yeux d'économistes modernes aussi profondément versés que M. P. Leroy-Beaulieu dans la connaissance des faits, l'histoire apparaît encore ici comme une immense déviation, ainsi qu'elle apparaissait aux Physiocrates et à Adam Smith lui-même ; l'effort progressif tend vers la reconstitution d'un idéal abstrait, d'un ordre naturel et immuable apparaissant comme un éden métaphysique.
(1) Traite théorique ei pratique eP Economie politique^ III^ pp. 124-125.
(2) Traité de la Science des Finances^ V» édition (1891), préface.
(3) P. Lbroy-Beaulibu, Traité, III, pp. 497 et suiv. Système naturel et systèmes artificiels de banque.
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Est-il vrai que l'histoire ne soit que la reproduction éternelle des chutes de Tidéal, et le rôle des gouvernements n'est-il qu'une suite de perturbations historiques, rien d'organique ne se dégage-t-il de sa propre évolution?
La critique positive accompagne aujourd'hui la critique négative des œuvres des gouvernements, comme de celles qui jaillissent de la spontanéité des individus, et elle essaie de dégager de cette longue et cruelle expérimentation des peuples qui s'appelle l'histoire, la tendance à une véritable organisation de la liberté, à laquelle concourent effectivement l'effort spontané des individus et l'action réfléchie des gouvernements; pendant que M. P. Leroy-Beaulieu enregistre avec amertume les défaillances de l'Etat, un théoricien américain de la monnaie non moins savant que lui, M. Sidney Sherwood écrit (i) :
« La frappe a depuis des temps reculés été considéré comme la prérogative de la souveraineté. »
(c Les systèmes de frappe libre par les individus, et de monopoles de la frappe garantis par les gouvernements ont échoué à l'égard des plus importants résultats. La pratique et la théorie à peu près universelles consacrent la frappe gouvernementale. Herbert Spencer, néanmoins, défend la doctrine de la frappe privée, c'est un aspect de sa théorie de la non-intervention absolue des gouvernements dans les affaires industrielles. »
Si les pratiques des gouvernements dans la fonte et la refonte des monnaies ont déshonoré l'histoire, la science, chez les nations les plus avancées de l'Occident, a vaincu définitivement l'immoralité des gouvernements.
(c La controverse théorique sur la refonte des monnaies, dit encore M. Sheerwood, se rattache en Angleterre à la refonte de 1696. Lowndes fut le champion de l'altération du titre des monnaies; Locke et Isaac Newton furent les défenseurs triomphants de la conservation de l'ancien étalon, de la droite monnaie; ce fut l'une des plus grandes victoires de la bonne monnaie dans l'histoire moderne (2). » M. Paul Leroy-Beaulieu a marqué lui-même la fin de cette phase de mensonge et d'altération monétaire chez les peuples les plus civilisés de l'Europe,
(1) Lectures or the history and theory ofmoney, p. 21.
(2) Sherwood, p. 43.
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et dans le fait ce sont les nations dont la stabilité économique est encore la moins assurée qui s'attardent dans l'imprévoyance et la fraude (i). Voilà Texplication profonde.
Les adversaires irréconciliables de Tintervention de TEtat, ne conçoivent pas le problème à résoudre dans les mêmes termes les uns que les autres, ils n'attendent pas d'une évolution spontanée les mêmes résultats, ils ne parlent pas la même langue.
Le système naturel des banques de M. P. Leroy-Beaulieu aurait les traits caractéristiques suivants :
« Serait banquier qui voudrait, de même qu'est épicier, boucher ou menuisier qui veut. Chaque banquier pourrait user à son gré, sous la réserve de ne pas enfreindre les conventions,, des trois grandes catégories de ressources de la banque : son capital propre ; les dépôts qui lui seraient apportés ; les fonds qu'il pourrait se procurer par les émissions de billets remboursables au porteur et à vue. De même que chaque banquier aurait une liberté absolue pour se procurer ces ressources, il jouirait d'une liberté également absolue pour les emplois. Il subirait le sort que lui feraient son imprudence ou son habileté. L'expérience peu à peu et la pratique dégageraient quelques règles, auxquelles le public et les banquiers en général se soumettraient {2). »
Et M. Kitson de son côté : « Le plan qui m'apparaît comme le plus scientifique, le plus capable de variation et d'expansion, et en parfait accord avec les principes que j'ai décrits, c'est celui qui est connu sous le nom de Système de banque mutuelle. Ce système est un plan coopératif dans lequel les membres de la communauté s'organisent eux-mêmes en Société de crédit mutuel, dont l'objet est l'émission de billets ou de monnaie de papier représentant les marchandises qui sont le gage de leur remboursement... Le retrait de toutes les lois prohibant et restreignant l'émission de la monnaie, appellerait à l'existence de nombreux systèmes, dont la concurrence mènerait à la survivance du plus apte, qui serait alors la solution naturelle de la question du crédit et de la circulation (3). »
(1) Leroy-Beaulieu. Traité, III.
(2) P. Leroy-Beaulieu. Traité^ t. III, p. 498.
(3) Kitson. Momy question, pp. 265-867.
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D'un côté, Torganisation du crédit et de la circulation est une entreprise privée poursuivie dans un but de lucre ;
De l'autre, c'est une institution publique contractuelle poursuivie, non seulement sans but de lucre, mais contre tout prélèvement capitaliste quelconque;
D'un côté, c'est l'intérêt privé qui pénètre l'organisation et qui tendra à s'accorder avec l'intérêt public suivant la conception fondamentale de l'école d'Adam Smith; mais où les inspirations de l'intérêt public seront toujours en quelque mesure paralysées par l'intérêt privé ;
De l'autre, c'est la solidarité qui domine et qui tendra à concilier et à discipliner les intérêts privés, c'est la fonction banquière qui s'affirme comme fonction sociale définitivement, et non plus comme entreprise.
Le régime absolu de la non-intervention de l'Etat ou du laisserfaire livrera sans nul doute ces conceptions opposées à une lutte pleine de grandeur.
Mais est-il certain que le principe de mutualité sur lequel je m'accorde complètement avec M. Kitson doive alors l'emporter? L'observation attentive de la société nous montre des individualités et des collectivités inégalement éclairées sur leurs intérêts, ayant des pouvoirs profondément inégaux de les défendre ou de les réaliser, poursuivant volontairement leur intérêt dans une direction plus ou moins rapprochée de celle de Vintérêt permanent de la société même. L'auteur prévoit luimême des oscillations plus ou moins profondes et prolongées, qui doivent s'accomplir sur la ligne du temps avant que cette prédominance se réalise. Les exemples qu'il donne pour justifier des prévisions optimistes ne sont pas faits pour rassurer complètement. Sans doute les entreprises de transport, les chemins de fer, les tramways tendent par leur évolution spontanée, dans un régime de laisser-faire, à l'unification de leur exploitation; sans doute cette unité déterminée par la loi fondamentale de l'économie de l'effort, est en elle-même un bien, mais ce bien se réalise-t-il sous la fotme la plus adéquate à l'intérêt public dans de vastes entreprises capitalistes? Pourquoi alors l'antagonisme éclate-t-il entre elles et l'Etat, ou les villes, et pourquoi cette tendance non moins énergique et constante à leur résorption par les pouvoirs publics?
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Si Ton suppose tout le système monétaire institué par la loi anéanti, le cours légal des billets de banque qui fait actuellement partie de l'instrument monétaire général définitivement supprimé, la lutte entre les entreprises de mutualité, expression normale de Tharmonie de l'intérêt général et de l'intérêt particulier, et les entreprises capitalistes d'intérêt privé, s'accomplira-t-elle dans des conditions d'égalité, exactement comme si l'on avait fait table rase, et que tout dût surgir spontanément et simultanément des efforts isolés? Nullement. Les mutualités se heurteraient à quatre ordres d'obstacles externes redoutables : 1° la nécessité sociale impérieuse d'assurer la continuité des rapports sociaux, et des moyens libératoires généraux de toutes les obligations; 2° la nécessité immédiate pour l'Etat et les administrations de fixer le mode de libération de l'impôt et de paiement des services publics ; 3** la puissance historiquement acquise par les formidables institutions banquières, auxquelles le privilège de l'émission a été accordé, et qui, le privilège anéanti, resteraient cependant investies d'une situation de fait prépondérante ; 4® la nécessité de combiner la circulation intérieure désormais absolument libre, avec la circulation internationale, et la constitution d'une réserve métallique pour satisfaire aux besoins de celle-ci.
Sans doute aucune expérimentation ne s'est jamais accomplie dans les conditions radicales prévues par M. Kitson, et il est impossible de déterminer a priori les limites d'expansion que le crédit mutuel atteindrait dans une période expérimentale donnée. La mémorable tentative accomplie en Belgique, la constitution des Unions du crédit, depuis 1848, a coexisté bientôt avec l'organisation d'une banque d'émission privilégiée et elles ont dû s'y adapter.
Je ne puis m'empêcher cependant de me souvenir avec amertume, que dès i855-57 le plan d'une organisation générale et fédérative des Unions du crédit fut proposé en Belgique par un homme qui eut une puissance constructive géniale, François Haeck (i), embrassant une vaste organisation du virement et de la compensation, et préparant savamment et prati-
(1) Fr. Habck. Organisation du crédit industriel, agricole, commercial et foncier en Belgique^ 1 vol. in-4o, 1857.
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quement, rélimination rapide de la monnaie métallique dans la circulation intérieure ; ce plan admirable est resté si peu de chose dans la conscience collective, qu'en 1899, au moment où le renouvellement du privilège "cle la Banque Nationale devait réveiller toutes les espérances, et permettre une de ces larges expérimentations rêvées par M. Kitson, la voix de ceux qui ont voulu raviver ce grand idéal, s'est perdue dans le vide. Le fait accompli avait conquis une énorme puissance..
Si Ton se dégage d'une conception purement négative de l'Etat, on en vient à concevoir que par sa propre évolution organique, non seulement il peut favoriser le développement normal et rapide de la mutualité, mais qu'il prépare lui-même son abdication au profit de la mutualité pure. On peut concevoir ici l'action spontanée de la liberté, non pas en opposition irréductible avec l'action du gouvernement, mais en harmonie avec elle ; la convergence des efforts partant du centre et de ceux qui partent de la périphérie, de telle sorte que l'organisation finale du crédit et de la circulation ne garde de l'empreinte du pouvoir que V universalité, Vunité, la coordination avec les autres fonctions économiques, et conserve la spontanéité, V autonomie des œuvres de la liberté même.
L'une des lois les plus manifestes qui régissent le développement des banques d'émission est celle suivant laquelle elles tendent à Vunité : dans cette centralisation, le rôle de l'Etat va grandissant; la Banque centrale d'émisvsion, d'abord Banque privée privilégiée, tend à devenir Banque d'Etat, elle suit de plus en plus la ligne de V intérêt public; soustraite à l'influence prépondérante et directe de l'intérêt capitaliste privé, elle tend à se soustraire aussi à l'influence gouvernementale et politique, à se constituer comme personnalité, à part du gouvernement, et dès lors à devenir de plus en plus un organe supérieur de la mutualité : l'expression la plus haute de la Banque d'Etat est donc celle où elle se résout en une fonction autonome de la collectivité productrice et échangiste, c'est-à-dire où VEtat s'efface devant la société organisée.
On doit admettre dès lors, qu'à mesure que l'Etat prend mieux conscience de cette fin à atteindre, il puisse aussi mieux favoriser le développement organique des institutions de mutualité nées du libre contrat, et dont il ne prépare directement lui-même
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en définitive que le couronnement. Une telle conception du rôle de TEtat résout seule la contradiction qui gît au fond de Tœuvre de Herbert Spencer, et que M. Kitson a transportée dans la sienne. Spencer, adversaire implacable de Fintervention de TEtat, ne peut rationnellement en concevoir l'anéantissement que dans un état de moralité humaine tel, qu'il doive nécessairement s'exprimer par l'autonomie morale complète de l'homme et le règne universel et absolu du contrat : mais reconnaissant lui-même que notre état moral est imparfait, et professant néanmoins la non-intervention absolue, il prend comme moyen ce qui doit être sa propre fin. La contradiction est manifeste. Dans le domaine monétaire, les phases transitoires à l'abolition absolue de la monnaie métallique, impliquent d'autant plus l'intervention de l'Etat, que sa fonction éducatrice est elle-même mieux comprise.
On est ramené par là à une expérimentation combinée de l'action de l'Etat et de celle de l'initiative privée, et le milieu économique où l'expérimentation pourra rapprocher le plus de l'idéal de M. Kitson et du nôtre, est celui dans lequel la Banque centrale d'émission devenue Banque d'Etat, sera aussi le plus complètement soustraite à l'arbitraire du gouvernement et pénétrée, par une constitution rationnelle, de sa fonction économique. Là aussi on peut concevoir la circulation nationale différenciée de plus en plus de la circulation internationale, qui exigera longtemps encore peut-être une réserve métallique.
Ainsi se constituerait une synthèse progressive dont le beau livre de M. Kitson : A scientific solution of the monetary problem développe avec tant d'originalité et d'éclat l'un des éléments.
H. Denis.
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