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III. — Les déductions de la conception de la monnaie idéale

§ I. — La loi de Gresham et la loi de l'évolution.

Je ne trouve pas d'expressions plus précises que monnaiemarchandise et monnaie idéale pour marquer l'opposition fondamentale qui donûne toute la conception monétaire de M. A. Kitson. Sa pensée maîtresse est de montrer l'impossibilité d'attribuer la fonction monétaire à une marchandise déterminée, à peu près comme Proudhon entreprit de montrer rimpossibiUté de la propriété individuelle. Ce n'est qu'une monnaie idéale, dégagée de tout assujettissement à l'or et à l'argent, qui sera véritablement le dénominateur commxm des valeurs, la mesure du pouvoir acquisitif relatif des marchan-

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dises. L'examen de la célèbre loi de Gresham va lui fournir une première occasion de réduire à Tabsurde la théorie de la monnaie-marchandise. C'est en i858, dans ses Eléments of Political Economy, que M. Mac Leod attacha le nom de celui qu'il appelle Villustre Gresham à la loi par laquelle le conseiller de la reine Elisabeth exprima une relation de causalité entre l'altération de certaines monnaies et la disparition de la circulation de monnaies à titre plein, la même valeur nominale, the like value by dénomination, étant attachée aux unes et aux autres. Plus tard, d'ailleurs, et particulièrement dans son livre : Bimetallism (1894), M. Mac Leod se chargea de prouver lui-même avec beaucoup d'érudition que cette grande loi avait été établie par Oresme 162 ans et par Copernic 32 ans avant Gresham. La loi de Gresham a été d'ailleurs depuis considérée elle-même comme un cas particulier de lois plus générales : au Congrès monétaire de 1889, M. Fournier de Flaix en fit la manifestation d'un principe supérieur, celui de la moindre action ; dans son traité à^ Economie politique (1893), M. P. Le Roy-Beaulieu y voit une application de la loi la plus générale de l'Economie politique, et moi-même j'ai montré qu'elle reproduit la loi de direction du mouvement, selon la ligne de la plus faible résistance.

Je ne pense pas qu'aucun écrivain ait discuté d'une manière plus originale que M. Kitson la loi de Gresham, ni poussé plus avant les principes que je viens de rappeler.

Comme je l'ai fait jusqu'ici, je rends le plus souvent possible dans ce qui suit la pensée de M. Kitson par l'analyse étendue et la traduction même de son livre.

S'il faut, dit-il, recourir à l'évidence pour démontrer la pensée antiscientifique, qui dirige notre science monétaire, nous trouverons des preuves abondantes dans l'importance donnée par les hommes d'Etat, les financiers et les économistes à ce qu'ils appellent la loi de Gresham. Il n'y a pas de théorie en science économique plus fréquemment citée ou à laquelle on ait plus souvent recours, et cependant son existence est due entièrement à l'erreur que j'ai essayé d'exposer, à savoir que la monnaie est une marchandise. La loi de Gresham contient environ autant de vérité que les théories astronomiques du Rév. M. Jasper, ou V Economique du gouverneur MacKinley, et pas davantage. Sir Thomas Gresham, le fondateur de la bourse

royale, au xvi® siècle, remarqua que de nouvelles monnaies disparaissaient rapidement de la circulation, quand on y maintenait des monnaies plus légères. Il découvrit que pour exporter les métaux précieux, les changeurs choisissaient les nouvelles pièces de poids plein ; par conséquent, celles de poids inférieur restaient seules en circulation. La persistance avec laquelle cela se présenta conduisit Sir Thomas à formuler ce qui, depuis lors, a toujours été connu comme loi de Gresham, c'est-à-dire : « La mauvaise monnaie chasse la bonne, mais la bonne ne pourrait chasser la mauvaise ». En présence de cette loi, on se demande comment la science monétaire échappe au principe fondamental de la philosophie de révolution, celui de la survivance du plus apte. Considérons le sujet de près. Si nous analysons une pièce de monnaie, nous trouvons qu'elle se compose d'une certaine quantité de métal, moulée dans une certaine forme et frappée d'une inscription de chaque côté. Comme morceau de métal (argent ou or), c'est simplement une marchandise. L'inscription lui donne le crédit du gouvernement. En quoi consiste la monnaie? Dans le crédit de la nation ou dans le métal qu'elle contient? Qu'est-ce qui lui vaut d'être généralement reçue, de circuler dans la communauté? Si je prends un marteau, et en évitant de perdre la moindre parcelle de métal, j'efface Tinscription au point de la rendre méconnaissable, la pièce ne circulera plus. Plus personne ne voudra la recevoir au même titre qu'auparavant; néanmoins, comme pièce de métal, elle conserve précisément la même valeur. Je suis obligé de l'envoyer à Thôtel des monnaies pour renouveler son inscription ou de la vendre à un marchand d'or ou d'argent comme une marchandise. V effacement de V inscription a réduit la pièce à Vétat de simple marchandise, La monnaie est détruite. Quelqu'un peut-il douter de ce fait? S'il en est ainsi, qu'il prenne une pièce d'or, qu'il en supprime l'inscription, et qu'il essaie de s'en servir comme d^une monnaie. Il peut même y mettre plus d'or qu'il n'y en a dans un dollar. Un marchand à!ox seul l'acceptera et seulement comme marchandise. Il la vendra justement comme il vendrait du thé, du café ou toute autre marchandise. Alors, quelle est la signification du phénomène, à savoir : la disparition des pièces de monnaie les plus lourdes ou de meilleur aloi? Simplement ceci, c'est que la

tendance du commerce et de l'industrie est au bon marché, à la réduction à Tinfini de la valeur employée dans le sens commercial. Elle est fondée sur la loi économique que les hommes cherchent à satisfaire leurs besoins avec le moins de dépense d'énergie possible, loi qui correspond à la ligne de la moindre résistance en mécanique. En conséquence, de deux choses également aptes à remplir une certaine fonction, c'est la moins chère qui sera choisie. Pour cette raison, le fer a remplacé le cuivre et le bois, et l'acier a pris la place du fer dans la plupart des arts. Pour cette raison, l'acier lui-même disparaîtra aussitôt que l'humanité trouvera une matière à meilleur marché, en état de remplir les mêmes fonctions. Pour cette raison aussi, les pièces de monnaie légères restent dans le pays et celles de plein poids vont à l'étranger. Pour cette raison, en dehors de l'intervention des gouvernements ou des actes législatifs, l'or et l'argent seront renvoyés aux arts auxquels ils appartiennent en propre, et la meilleure forme de monnaie," et la moins chère, le papier, sera universellement adoptée. La loi de Gresham est une démonstration parfaite du fait que la fonction monétaire est une fonction qu'une marchandise est incapable de remplir, en tant que marchandise. Dans le commerce, comme dans la mécanique, l'utilité d'une invention est déterminée par la faculté de remplir les fonctions pour lesquelles elle a été inventée. Comme le dit Francis Walker, « la monnaie est ce qu'elle est ».

Maintenant, connaissant le fait que deux espèces de pièces étant mises en circulation, l'une circule librement tandis que l'autre ne le fait pas, nous sommes conduits à Tinévitable conclusion que celle qui circule est la meilleure monnaie, c'està-dire la mieux adaptée au travail requis; car quel est le travail demandé à la monnaie, si ce n'est de circuler librement? La monnaie est au commerce ce que les roues sont à une voiture, un moyen de faciliter ses progrès. A quoi servirait à une voiture une roue qui ne pourrait tourner? Et cependant, on nous informe gravement que la monnaie qui ne circule pas est la meilleure! La loi de Gresham est par conséquent une erreur absurde, ridicule. La bonne monnaie chassera toujours la mauvaise. Ce qui fait que l'on « choisit et que l'on cueille » les pièces d'or et d'argent (selon l'expression) pour les retirer de

la circulation, le voici : quand les pièces fonctionnent comme monnaie^ elles ne sont pas une marchandise, à proprement parler; mais dès qu'elles sont considérées comme métaux, elles obéissent à la plus haute loi de leur existence. Cette loi est qu'elles cherchent la sphère où elles pourront remplir les fonctions auxquelles elles s'adaptent le mieux; et voilà la loi de survivance du plus apte, une loi que la théorie de Gresham contredit. Leur fonction comme monnaie est ici subordonnée à leur fonction comme marchandise. Et maintenant, les Greshamites pourront s'étonner d'apprendre, comme un fait positif, que la monnaie ne va jamais à l'étranger. Cest la marchandise qui émigré. Les pièces sont envoyées à V étranger comme lingots, non comme monnaies. Elles sont envoyées aux hôtels des monnaies étrangers pour être frappées à nouveau, ou vendues aux changeurs. Nous pouvons résimier la question conmie suit : La monnaie-marchandise est assujettie à deux pouvoirs ; elle est soumise à l'un comme intermédiaire des échanges, à l'autre comme marchandise. La question de savoir si la pièce remplira bien ou mal la fonction de monnaie, si elle circulera ou non, dépend de ceci : sa valeur comme marchandise est-elle plus grande ou moindre que sa valeur comme monnaie? Une monnaie qui est enchaînée à une marchandise est par conséquent une mauvaise monnaie dans le sens de n'être pas capable de remplir les fonctions de monnaie quand c^est nécessaire. La bonne monnaie est de telle nature qu'en tout temps elle obéit aux lois de son essence et n'est soumise à aucune autre. La loi de Gresham montre que la tendance naturelle de la monnaie est de se dissocier de toute marchandise. Une pièce légère en poids circule là. où une autre de plein poids ne le peut. La marchandise commence à disparaître dès le moment où une pièce est lancée dans la circulation. Ou elle disparaît per saltum, ou bien elle est graduellement usée. La perte par l'usage porte en elle-même l'évidence de la folie qu'il y a à permettre à la monnaie de porter en elle-même la richesse dont elle ne devrait être que le représentant. Elle est organisée comme le colimaçon qui est forcé de porter sa maison sur son dos. On peut voir maintenant l'absurdité qu'il y a à tâcher de faire de la monnaie une -marchandise, ou de l'associer à une marchandise.

Soumise comme elle l'est à deux forces en conflit, elle ne peut bien remplir la fonction de monnaie aussi longtemps qu'elle est exposée à la force agissant contre elle comme marchandise. « Personne ne peut servir deux maîtres. » La loi de Gresham montre distinctement que comme marchandises Tor et l'argent ne peuvent remplir la fonction de monnaie. Ce n'est que lorsque leur forme de marchandise disparaît qu'ils remplissent convenablement la fonction d'intermédiaire des échanges. La loi de Gresham devrait donc être amendée comme suit pour devenir vraie : La monnaie à bon marché est la meilleure et chasse celle qui est chère, ce qui signifie que plus la matière dont se composera la monnaie sera bon marché, mieux cela vaudra.

Naturellement, pour devenir monnaie, elle devra remplir convenablement les conditions requises. Monnaie à bon marché ne doit donc pas signifier ^awvrd monnaie, ni monnaie impropre à remplir sa fonction monétaire. Le fer est moins cher que l'or, mais un pont en fer est infiniment préférable à un pont en or. Une locomotive construite en acier, en fer et en cuivre est infiniment à meilleur marché qu'une locomotive construite en or et en argent, et l'on ne doit dire à personne que celle-là soit une meilleure locomotive.

Aussi longtemps donc qu'elle remplira d'une façon satisfaisante la fonction de monnaie^ la monnaie à bon marché sera la meilleure et devra nécessairement écarter la monnaie chère.

La loi de Gresham n'est ainsi aux yeux de M. Kitson qu'un aspect particulier de la loi d'évolution ; et dans l'évolution monétaire, la survivance n'est assurée qu'aux organes les plus propres à l'accomplissement de la fonction monétaire. C'est pourquoi les métaux précieux seront finalement éliminés par le papier; ici, M. Kitson conteste d'abord que les métaux précieux présentent l'ensemble des propriétés physico-chimiques ou des caractères qui les adaptent à la fonction monétaire. On jugera peut-être, comme moi, que dans sa critique, si fine qu'elle soit, cet esprit éminemment déductif ne se place pas, ici non plus, au point de vue de la relativité historique, ni même du principe de la relativité universelle malgré sa conception évolutionniste.

Les économistes nous disent que les métaux précieux semblent tout spécialement désignés par la nature pour la frappe de la monnaie. Ainsi le professeur Jevons dit : « Certains métaux

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semblent marqués par la nature comme les plus aptes de toutes les substances à Temploi de monnaie ; aussi, nous voyons que Tor, Targent, le cuivre, le plomb et le fer ont été plus ou moins amplement en circulation à toutes les époques de rhistoire. A presque tous égards, Tor est parfaitement convenable pour la frappe des monnaies».

Néanmoins^ il reconnaît qu'employé pur il est trop mou et que les pièces sont rapidement hors d'usage. « Lorsqu'il est complètement pur, en vérité, Tor est aussi mou que Tétain. » De là sont formés les alliages, et ces métaux appelés « précieux» spécialement désignés par la nature pour servir à l'homme d'intermédiaire d'échange, ont besoin d'altération pour devenir serviables à tous. En d'autres termes, la nature semble avoir fait une mauvaise besogne dans son essai de fournir à l'humanité un intermédiaire satisfaisant d'échange, et l'homme a été appelé à l'aider par son art. Mais les forces combinées de l'art et de la nature n'ont pas réussi à faire un intermédiaire métallique parfait, car cet alUage n'est pas une preuve contre la désagrégation graduelle et la mort de la pièce de monnaie. Du moment qu'une pièce de monnaie commence son voyage, sa dissolution s'opère, et si elle n'était pas renouvelée de temps en temps, elle disparaîtrait définitivement. S'il y avait quelque but ou dessein de la nature touchant les métaux précieux, elle semblerait indiquer leur destruction fijaale, en commun avec l'homme.

L'or et*rargent ne sont donc pas plus désignés par la nature pour servdr de monnaie que le corps de l'homme n'est destiné à une vie perpétuelle. « Chaque année, dit le gouverneur de la Banque d'Angleterre, une classe nouvelle de souverains devient trop légère. Une classe qui une année possède son poids complet, par l'usure, le roulement, perd assez l'année suivante pour que le plateau de la balance se relève contre elle. Pendant la circulation, les pièces perdent plus les unes que les autres. Le nom et la substance, le poids nominal et le poids réel commencent leur procès en séparation. Des pièces de la même dénomination deviennent différentes en valeur parce qu'elles sont différentes en poids. Le poids de l'or, fixé comme étalon des prix, dévie du poids qui sert comme intermédiaire de circulation, et ce dernier, par conséquent, cesse d'être plus longtemps l'équivalent réel des prix qu'il doit réaliser. L'histoire de la frappe pendant k

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moyen âge et jusqu'au xviii® siècle rapporte que la confusion fut toujours renouvelée provenant de la même cause. »

La tendance naturelle de la circulation à convertir les pièces de monnaie en une simple apparence de ce qu'elles devraient être effectivement et du poids du métal qu'elles devraient avoir officiellement, est reconnue par la législation moderne qui considère la perte de poids comme suffisante pour démonétiser une pièce d'or ou ne plus en faire l'étalon légal. « C'est la théorie de la loi anglaise actuelle, dit le professeur Jevons, que chacun pèse un souverain qui lui est offert. Autrefois, il n'étaflt pas rare de voir des gens porter des balances de poche pour peser les guinées, et il se trouve de telles balances dans les magasins de curiosité. Mais il est vrai que cette habitude a été entièrement abandonnée, et même que là où l'on reçoit le plus d'argent, dans les banques et les compagnies de chemiils de fer, le bureau des contributions, la poste, etc., on ne prête pas la moindre attention à la loi. Ce n'est qu'à la Banque d'Angleterre, dans ses succursales et dans quelques bureaux du gouvernement que l'on pèse les pièces d'or en Angleterre. Il en résulte qu'un grand nombre de pièces sont au-dessous du poids normal, et toutes les personnes expérimentées évitent de payer en vieux souverains à la Banque d'Angleterre. Il n'y a que les ignorants ou les malheureux ou bien les grandes banques et les compagnies qui supportent une perte, parce qu'ils ne peuvent autrement se débarrasser de leurs pièces légères. La quantité de pièces d'or légères retirées par la Banque n'excéda pas pendant plusieurs années un demi-million par an ; pendant ces •quelques dernières, cela a varié de £ 700,000 à £ 960,000. Comme la moyenne des pièces d'or frappées annuellement est de quatre à cinq millions et comme les pièces fondues ou exportées sont pour la plupart nouvelles et de plein poids, il s'ensuit nécessairement que les pièces en circulation sont devenues de plus en plus insuffisantes en poids. » Il dit aussi : (c En 1869, je certifiai par une enquête soigneuse, étendue, que 3i 1/2 p. c. des souverains et près de la moitié des pièces de 10 shillings étaient au-dessous de la limite légale. »

Y eut-il jamais une démonstration plus complète de l'inaptitude d'une chose à remplir sa fonction? Et pourtant l'écrivain croit qu'il voit dans le recours à l'or comme le témoignage

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d'une sage prévoyance de la nature offrant à l'homme un intermédiaire des échanges ! Cette substance préparée spécialement par la nature, aidée elle-même par Tart humain, soutenue par les dispositions législatives, couverte par Tautorité de l'Etat, ne remplit pas l'office auquel elle est destinée, et les pertes causées par son imperfection retombent sur les « ignorants et les malheureux ». John Stuart Mill a parfaitement écrit : « Mais quoique les gouvernements ou les nations puissent en quelque mesure déterminer quelles institutions seront établies, ils ne peuvent arbitrairement déterminer comment ces institutions fonctionneront. » A part donc les fluctuations mêmes de la valeur des métaux précieux, l'or et l'argent, ils sont encore physiquement impropres à servir de monnaie.

A l'imperfection des caractères physiques des métaux précieux il faut joindre les dépenses importantes que l'usage de la monnaie métallique impose au public. M. Kitson rappelle ici les évaluations de Stanley Jevons qu'on retrouvera dans le curieux chapitre de la Monnaie et le Mécanisme de l'échange sur ce que coûte la monnaie métallique.

L'analyse de ces charges le ramène à sa conclusion évolutionniste : la grande loi gouvernant le commerce et l'industrie coûte que ce qui est à bon marché chasse et remplace ce qui est cher. C'est toujours la loi suivant laquelle les hommes cherchent à satisfaire leurs désirs avec le moins de dépense d'énergie.

Dans les arts nous n'employons pas l'argent quand le cuivre répond aussi bien à nos desseins : une machine à coudre construite en bronze et en nickel ne rendra pas plus de services qu'une autre en fonte et en acier. L'expérience à démontré que le papier est de toutes les substances la plus convenable pour l'usage monétaire. Il réunit tous les avantages des métaux précieux et n'a aucun de leurs inconvénients. Il est à bon marché, utile, durable, reçoit aisément les empreintes; il est portatif et peut représenter les valeurs de toute dénomination. Il échappe au frai et aux fluctuations de prix d'une marchandise ; sa matière est peu coûteuse et facilement remplacée quand le billet est perdu. Il n'est pas lui-même exposé, comme la monnaie métallique, à redevenir une marchandise et à être exporté au moment même où il serait le plus nécessaire.

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§2. — La MONNAIE-MARCHANDISE ET LES VARIATIONS DES PRIX

L'histoire des prix et Tinfluence qu'exercent sur eux la contraction ou la dilatation de l'instrument monétaire fournissent un nouvel argument à M. Kitson contre la monnaiemarchandise. C'est évidemment l'un des aspects les plus importants du problème monétaire, je lui ai consacré moi-même une large part de mon livre sur la Dépression économique et hier encore M. L. Walras le plaçait au premier rang des préoccupations de réconomiste. Ici je laisse la parole à M. Kitson :

Le prix, pour les économistes, dit-il, c'est la « valeur en monnaie » des marchandises. Francis Walker le définit « le pouvoir que possède une chose d'acheter de l'argent ». Cependant, il se sert du terme valeur comme synonyme de pouvoir d'achat, ainsi que beaucoup d'autres écrivains. J'ai déjà démontré la différence qui existe entre les deux expressions. La définition ci-dessus, à savoir « le pouvoir qu'a une chose d'acheter de l'argent », quoique correcte en un sens, exprime l'idée que le prix d'une chose varie non seulement avec la demande de la chose elle-même, mais encore avec la demande de l'argent. En d'autres termes, cette définition implique que la monnaie est une marchandise, et par conséquent qu'elle est soumise à la loi de l'offre et de la demande. Considérée scientifiquement, comme je l'ai montré, la monnaie n'est pas une marchandise, et lorsque cette absurdité connue sous le nom « d'étalon de la valeur » sera abolie, et les lois restreignant son émission abrogées, la monnaie prendra sa position naturelle de dénominateur commun et invariable des valeurs. Le prix d'une chose dépendra alors complètement de la demande de la chose ellemême et non de la demande de l'intermédiaire des échanges. Comment est-il possible d'exprimer exactement des valeurs par un intermédiaire soumis lui-même à des influences indépendantes?

Imaginez un thermomètre dont l'échelle serait faite d'une substance très dispendieuse, et placée de telle sorte qu'elle recevrait une chaleur artificielle à laquelle le réservoir ne serait pas exposé. Il est évident que de semblables conditions rendraient le thermomètre tout à fait sans valeur. Nous aurions une échelle dont les graduations mesureraient un jour i/32 de

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pouce, un autre 1/16 de pouce ou encore 1/8 et ainsi de suite selon le degré de la chaleur artificielle à laquelle .elle serait exposée. Donc, sans aucun changement dans la température du milieu atmosphérique, nous verrions l'échelle marquer un jour 60°, un autre jour 70°, puis 80° et ainsi de suite.

C'est ce qui arrive avec notre système de monnaie-marchandise.

Le réservoir ou le mercure correspond aux marchandises ; la chaleur atmosphérique à Toffre et à la demande auxquelles les marchandises sont soumises. L'échelle représente la monnaie, et la substance dispendieuse, c'est Tor. La chaleur artificielle agissant sur l'échelle est TofFre et la demande de l'or ou de la monnaie. Et maintenant il est très certain qu'aussi longtemps que la monnaie ou sa marchandise est soumise à la loi de l'offre et de la demande, il lui devient tout à fait impossible d'enregistrer, même avec une approximation de vérité, les variations actuelles des valeurs des marchandises. Comme moyen d'exprimer exactement les valeurs, un tel système doit, par la nature des choses, être complètement erroné.

Et quand on songe que cette échelle monétaire est contrôlée par une classe de spéculateurs, dont l'intérêt est de changer continuellement la grandeur de ses degrés et les pouvoirs d'achat des dollars ou des souverains par les manipulations de l'offre, il devient évident qu'un pareil système monétaire est absolument indigne de confiance, antiscientifique, dangereux pour le commerce et l'industrie, menaçant pour le bien-être de la société et de l'humanité.

Comme l'échelle du thermomètre doit être invariable afin que l'instrument serve à quelque chose, de même la monnaie devrait être de telle nature qu'elle ne pût varier par l'offre et la demande, afin que le commerce fût affranchi des inconvénients continuels et des désastres auxquels il est soumis maintenant.

Un intermédiaire d'échange fondé sur une base scientifique au lieu d'une base de numéraire sera invariable en lui-même et affranchi des lois réglant les marchandises. Il enregistrera fidèlement et constamment les fluctuations des prix de toutes les marchandises, excepté l'or lui-même.

J'ai déjà démontré que toutes les marchandises peuvent être

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considérées comme possédant un pouvoir d'achat spécial, tandis que la monnaie est le pouvoir d'achat général. Je devrais donc définir le prix comme étant le pouvoir d'achat spécial des marchandises exprimé en termes de pouvoir d' achat général. Nous verrons promptement l'immense avantage qu'offre au commerce un intermédiaire invariable d'échange aussi bien que les désavantages provenant d'un intermédiaire variable. Avec la monnaie comme intermédiaire invariable, ou dénominateur commun des valeurs, il ne peut plus y avoir une hausse ou une baisse générale des prix. Ce phénomène se produit au contraire chaque fois que la monnaie est affectée par la loi de l'offre et de la demande. Avec une disette de monnaie les prix baissent, et avec un excès de monnaie, ils montent.

Les variations dans l'offre de l'argent dérivent exclusivement de ce que l'on traite la monnaie comme une marchandise. En suivant jusqu'à la fin un échange complet, nous constaterons mieux les maux qui proviennent de l'usage d'un intermédiaire variable.

Une opération complète d'échange n'est accomplie qu'après que la monnaie reçue pour la vente d'une marchandise est employée à l'achat de quelque autre. Par exemple, que A représente une marchandise à vendre, M l'intermédiaire des échanges (la monnaie) et B une autre marchandise à acheter. Maintenant, la vente d'A est représentée par A = M ; mais puisque la monnaie est seulement un moyen vers une fin — un intermédiaire — l'opération d'échange n'est qu'à moitié faite. Elle n'est complète qu'aussitôt que la monnaie est employée à l'achat de quelque chose d'autre. M =» B représente donc la seconde moitié de l'opération d'échange qui est complètement représentée par A == M = B, exprimant exactement la véritable fonction de la monnaie. M devrait donc simplement désigner les rapports existant entre A et B, et pour remplir cette fonction elle devrait être, per se, neutre.

Les économistes, en reconnaissant les variations auxquelles est soumise la monnaie-marchandise, soutiennent cependant que ces variations ne causent pas de préjudice puisqu'elles affectent toutes les marchandises proportionnellement. Ainsi^ si M augmente de volume et affecte le prix de A, elle affecte B au même degré et, par conséquent, le rapport entre A et B est

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exprimé aussi exactement que si M était resté constant. Ainsi, John Stuart Mill dit : « Les rapports des marchandises entre elles restent inaltérables par la monnaie ; le seul nouveau rapport introduit est leur rapport avec la monnaie elle-même. » Il est vrai que « les rapports des marchandises entre elles ne sont pas altérés par la monnaie »^ pourvu que V échange complet ait lieu au même moment et au même endroit; mais si entre le temps de vente de A et d'achat de B s'écoule un intervalle pendant lequel M a changé de rapport avec A et avec B, alors il est certain que Tusage de M altère les rapports des marcharvdises entre elles, et c'est ce qui arrive généralement.

Il est rare que lorsqu'un homme vend ses marchandises et en reçoit l'argent, il trouve ce moment propice pour en acheter d'autres. Ordinairement, il doit garder cet argent jusqu'à ce qu'il ait besoin de certaines marchandises. Avec notre système monétaire actuel, les marchandises sont invariablement payées à 3o, à 60 ou à 90 jours. Les prix auxquels ces marchandises ont été vendues sont ceux qui avaient cours à l'époque de la vente. Si donc un changement de l'offre et de la demande de Targent a lieu dans l'intervalle, il est certain qu'une injustice atteint le vendeur par cette perturbation, puisque les rapports entre les marchandises ont été modifiés en raison du changement dans la valeur de l'argent.

Ici donc, nous trouvons une autre preuve de l'absurdité et du péril qu'il y aà baser la monnaie sur une marchandise particulière, ce qui a été déjà démontré dans V examen de la loi de Gresham.

M. Kitson ne remarque pas assez ici que ce sont les contrats à long terme qui sont surtout affectés par les variations de la valeur de la monnaie-marchandise.

M. Kitson insiste sur la nécessité de démontrer que si la monnaie était un dénominateur invariable des valeurs, il n'y aurait rien qui ressemblât à une hausse ou à une baisse générales des prix. Revenant à un exemple cité plus haut, il exprime conmie il suit les équivalents de certaines marchandises échangées en nature :

400 livres de sucre = 5o livres de beurre = 40 livres de café = 20 boisseaux de pommes de terre = 25 yards de drap = I once d'or. Les valeurs étant inversement proportionnelles aux quantités selon lesquelles les marchandises s'échan-

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gent, nous pouvons arriver aisément à l'expression des rapports de valeur en divisant leur moindre multiple commun par chacune des quantités. Ainsi :

suore beurre café pommes de terre drap or

qui deviennent :

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