‹ Les Théories de la valeur et les conceptions du système monétaireChapitre 5 sur 15 · BUTLER'S * HUDIBRAS · texte numérisé non relu

BUTLER'S * HUDIBRAS

Toutes les fois que nous avons à soutenir une discussion sur la question monétaire, nous avons à affronter un grand obstacle — une superstition — qui s'est fortement implanté dans l'esprit

32 A. KITSON

populaire, et qui peut être appelé le fétichisme de Tor et de Targent.

Nous sommes si habitués à associer les choses avec leurs fonctions, que finalement grandit dans nos esprits l'idée d'une personnalité appartenant à Tobjet lui-même, et nous lui attribuons inconsciemment des qualités et des tendances humaines. Ainsi nous entendons journellement les expressions « bonne monnaie », « mauvaise monnaie », un dollar « honnête » ou (c malhonnête ». On appelle Tor « poltron », et Ton dit qu'il « refuse » de circuler, et le vrai comble du fétichisme est renfermé dans l'expression « l'argent parle ».

Quoique tout d'abord ces expressions et ces idées soient purement figurées, après un temps, spécialement parmi les ignorants, l'idée engendre une croyance et une superstition. Les voyageurs nous content combien il est difficile d'amener les esprits de ceux qui pratiquent l'adoration des idoles à distinguer entre les objets et leurs fonctions.

C'est précisément cette superstition qui rend la question monétaire si difficile à comprendre par l'homme d'intelligence moyenne : accoutumé pendant toute sa vie à manier des pièces de monnaie, qui jouent la fonction de la monnaie, les pièces sont pour lui la monnaie elle-même, justement comme l'idée de la force, pour un ingénieur, est contenue dans la conception d'une machine à vapeur. Pour lui, la machine devient synonyme de force invisible, au lieu de l'instrument par lequel la force se manifeste.

Pour comprendre parfaitement l'idée de la monnaie, nous devons séparer entièrement dans notre esprit la matière à travers laquelle et par laquelle la monnaie est exprimée et la monnaie elle-même.

La question monétaire est le côte pratique de la question de la valeur, et il reste à voir si la théorie de la valeur, telle qu'elle est exposée dans la partie précédente de cet ouvrage, permet une application pratique ou non. En science, la théorie et la pratique doivent toujours s'accorder, et là où c'est le cas, les résultats d'une telle pratique doivent être ceux que l'on cherchait. Partout où les résultats d'une politique financière ou commerciale diffèrent de ceux que l'on visait, désirait (ce qui, avec notre système actuel, est généralement le cas), nous

A. KITSON 33

pouvons être sûrs que la politique n'est pas en harmonie avec la science, et qu'elle est basée sur des principes antiscientifiques. Les systèmes monétaires actuels du monde peuvent être brièvement décrits comme suit :

Afin de faciliter l'échange des marchandises, une marchandise est choisie comme étalon auquel les autres sont comparées, et les valeurs de toutes sont exprimées dans les termes de celle-là. L'or est Tétalon choisi par le monde civilisé, iPest la base de tous les systèmes monétaires ou de presque tous les systèmes monétaires du monde. La monnaie est donc considérée comme une marchandise, et l'on dit qu'elle remplit les fonctions : i° d'intermédiaire des échanges; 2° de commune mesure de la valeur ; 3° d'étalon de la valeur ; 4° d'étalon pour les payements différés. L'avantage de la monnaie ainsi constituée, consiste à éviter les inconvénients de l'échange, c'està-dire ce l'improbabilité de la rencontre entre les personnes manquant ou ayant besoin de certaines richesses et les personnes possédant ces biens ; la complexité des échanges, qui ne sont pas faits dans les termes d'une seule substance ; et la nécessité d'avoir quelques moyens de diviser et de distribuer les articles échangeables ». (Professeur Jevons.) On dit que la monnaie surmonte ces difficultés en agissant comme dénominateur commun des valeurs.

D'innombrables discussions ont eu lieu touchant la vraie nature et les fonctions de la monnaie, mais presque tous nos économistes modernes s'accordent à regarder la monnaie comme une marchandise.

Or, j'ai démontré qu'il n'y a pas d'étalon ou de mesure des valeurs, que ces termes mêmes renferment une absurdité et que leur existence est impossible par la vraie nature des choses. La monnaie n'est donc ni un étalon, ni une mesure commune des valeurs, et il ne sera pas nécessaire de traiter plus avant de ces deux soi-disant fonctions de la monnaie.

Nous allons maintenant rechercher la vraie origine, la nature et les fonctions de la monnaie, et nous essayerons de résoudre ce problème : une marchandise peut^elle remi)lir les fonctions de monnaie?

L'origine de la monnaie remonte aux inconvénients auxquels le système du troc donna lieu. Ces inconvénients provinrent de

34 A. KITSON

la nature même des choses échangées, c'est-à-dire du manque de divisibilité. Si toutes les marchandises étaient aisément et également susceptibles d'être divisées et subdivisées, elles pourraient être échangées en toute proportion. La difficulté de rendre toutes les marchandises proportionnellement échangeables donna lieu à la nécessité de posséder les moyens de calculer et d'exprimer ces proportions dans l'échange.

Ainsi, si un marchand de chevaux désire 5o boisseaux de blé, et si le marchand de blé a besoin d'un cheval, on tentera d'échanger un cheval contre du blé. Le maquignon juge qu'un cheval vaut 200 boisseaux et le marchand est d'accord avec lui. Ainsi un cheval vaut 200 boisseaux de blé. Or, puisqu'il est impossible de diviser un cheval et d'utiliser encore ses services, si réchange a lieu, le vendeur du cheval a i5o boisseaux de blé dont il n'a pas l'usage. S'il ne prend que 5o boisseaux, le marchand de grains lui doit i5o boisseaux ou leur équivalent. De là provient une dette, et de cette inégalité dans l'échange est née la nécessité de la monnaie.

Maintenant nous avons déjà vu, en discutant le sujet de la valeur, que la relation proportionnelle selon laquelle des denrées sont échangées entre elles est appelée leur valeur. De là un système qui, pour éviter les inconvénients du troc, doit servir à exprimer les valeurs. J'ai montré que les valeurs ne sont susceptibles que d'expressions numériques. Un système monétaire DOIT PAR CONSÉQUENT ÊTRE UN SYSTÈME NUMÉRIQUE.

Transportons-nous, en pensée, à une époque et dans un lieu où la monnaie matérielle est inconnue. Les affaires et le commerce d'un tel endroit consisteront dans l'échange direct en nature des divers produits nécessaires à la vie et au bonheur. Un fermier enverra son blé au marché et l'échangera en quantités variées contre les différentes choses dont il peut avoir besoin. Ainsi, l'éleveur de moutons échangera son mouton contre le vin du vigneron ; le tisserand, son drap contre le gibier du chasseur, et ainsi de suite. Mais certains inconvénients surgissent. Parfois, le fermier qui a besoin de vin, trouve le vigneron qui n'a pas besoin de blé, et si le blé est tout ce qu'il a pour payer, il ne sait plus que faire. Le garçon de ferme qui s'est engagé avec le fermier à condition de recevoir tant sur la récolte pour son labeur, se trouve lui-même avoir besoin de

A. KITSON 35

bottes, d'habits et de différentes autres choses. Il ne peut toujours échanger son blé directement contre ce dont il a besoin. Le médecin qui a soigné l'éleveur de moutons, ne se soucie pas de cette viande-là, par conséquent il ne désire pas un mouton. Comment l'éleveur payera-t-il le médecin? D'un autre côté, le charpentier, qui a bâti une maison pour le vigneron, trouve que s'il acceptait du vin en retour, il en aurait assez au moins pour deux cents ans, dût-il vivre aussi longtemps. Comme il ne peut vivre entièrement de vin, il ne souhaite pas d'accepter en payement exclusivement cette denrée. Ici surgit la nécessité d'avoir un plan ou un système par lequel l'industrie et le commerce de la société peuvent être continués sans voir naître ces difficultés. La société a besoin d'un inventeur possédant assez de cervelle pour trouver le moyen de surmonter ces inconvénients. Deux plans peuvent être suggérés. Nous décrirons d'abord celui qui a été le plus généralement adopté, (c Dans le cours des âges, dit Macleod, toutes les nations adoptèrent ce plan : elles se fixèrent sur une certaine substance matérielle qu'elles convinrent de rendre toujours échangeable entre elles, pour représenter le montant d'une dette. » La substance choisie fut celle dont le professeur Jevons dit : « qu'elle semblait désignée par la nature pour remplir ce but », c'est-à-dire l'or. « Puisqu'il peut être fondu, divisé et subdivisé, qu'il est homogène, portatif, qu'il est reconnaissable, qu'il, est indestructible et stable, il apparaît comme la substance la mieux appropriée à ce dessein. »

Les divers marchands, fermiers, éleveurs de moutons, etc., eurent par conséquent à se rendre chez l'orfèvre et à s'arranger au mieux avec lui pour avoir un approvisionnement de pièces d'or. Etant d'abord convenus entre eux d'accepter ces pièces en échange de leurs divers produits dans certains rapports, les affaires de la société purent continuer, et les obstacles d'abord rencontres furent écartés — pourvu toujours, que ces marchands eussent en tout temps le pouvoir de commander Vor avec leurs marchandises. Si l'orfèvre, de son côté, manquait de se dessaisir d'un plus grand nombre de pièces, il refoulerait simplement la société en arrière dans son état originaire de barbarie. Si l'inventeur d'un tel plan était un opérateur du xix® siècle, il devrait, avant d'exposer un tel système pour faciliter

M A. KITSON

les échanges, procéder à l'inventaire de tout Tor et de toutes les mines d'or de la société.

Il persuaderait ainsi au gouvernement de la communauté de promulguer une loi rendant Tor la monnaie (tender) légale et fixant un certain poids d^or comme un étalon arbitraire de la valeur. Ayant accompli ces choses, il pourrait sûrement se considérer lui-même riche « au delà des rêves de l'avarice ». Ayant sûrement établi ce système pour faciliter les échanges et aider la communauté, en lui prêtant l'or, il lui suffirait de fermer ses mines et d'amasser en secret son trésor, pour avoir bientôt, tombée sous son contrôle, une large part de la richesse de notre société imaginaire. En contrôlant V intermédiaire de V échange, il contrôlerait le commerce entier de la communauté. Maintenant, quoique l'usage de cette substance, l'or, puisse (aussi longtemps que les marchands d'or le permettraient) faciliter l'échange et éviter les complications décrites auparavant, le système serait toujours un système de troc. L'échange du blé contre Tor est autant un troc qu'il le serait contre du vin ou n'importe quoi d'autre. C'est rechange direct d'un produit contre un autre.

lin'* y a ici encore aucune apparence ou conception de monnaie.

Supposons maintenant que l'or, l'argent et les métaux précieux soient inconnus dans notre communauté imaginaire 4 L'inventeur trouve le plan que voici. Il découvre d^ abord la proportion dans laquelle se trouvent tous les divers produits les uns envers les autres. Il trouve aussi que le fermier et le vigneron échangent un boisseau de blé contre un gallon de vin ; l'éleveur de moutons et le fermier, un mouton contre ^dngt boisseaux de blé ; le tisserand et le vigneron, un yard de drap contre deux gallons de vin, et ainsi de suite. Il établit alors en tableau toutes les denrées dans leurs relations d'échange, ainsi :

Boisseaux Gallons Nombre Yards

de blé de vin de moutons de drap

Cela fait vingt boisseaux de blé échangés pour vingt gallons de vin, ou un mouton, ou dix yards de drap.

Toutes les denrées, depuis la moindre valeur jusqu'à la plus grande, auront leurs relations d'échange ainsi exprimées par leurs quantités respectives. En divisant leur plus petit multiple

A. KITSON 37

commun par chaque nombre respectivement, nous trouvons leur rapport de valeur. Ainsi :

2Q Blé Vin Mouton Drap

Blé Vin Mouton Drap

En prenant l'unité numérique pour unité, les denrées peuvent être classées ainsi : un boisseau de blé équivaudra à une unité de pouvoir d'achat, un mouton à vingt unités, et ainsi de suite, à cette époque et à cet endroit particuliers.

Prenant cette unité pour représenter une unité de pouvoir acquisitif^ d'achat^ notre inventeur suggérerait d'imprimer sur des morceaux de papier durable, de format convenable, de simples unités et des multiples d'unités représentant des pouvoirs d'achat correspondants. De tels billets pourraient être émis avec V autorisation du gouvernement de la communauté, ou bien chaque marchand émettrait les siens. Ainsi, dans le cas du fermier et de son ouvrier, au lieu de lui donner, disons 10 p. c. de sa récolte, ou peut-être un millier de boisseaux de blé pour ses services, il pourrait, en consultant son tableau ou le cours du marché (qui serait publié journellement, comme à présent, en donnant les fluctuations des diverses denrées), trouver le blé marqué, disons par exemple dix unités de pouvoir d'achat par boisseau, et ainsi le payer en billets jusqu'à concurrence de dix mille unités. Egalement, l'éleveur de moutons donnerait au médecin des billets pour trente ou quarante unités, et ainsi de suite. Si la communauté était petite et si chaque membre convenait d'accepter les billets des autres, de tels billets pourraient être émis individuellement ; autrement la communauté les émettrait collectivement. Ici nous avons la vraie forme scientifique de la monnaie. Dans le premier cas, comme nous l'avons vu, la monnaie n'existe pas. Elle n'est que l'échange de toutes les marchandises contre une marchandise particulière. Dans le dernier exemple, l'intermédiaire de l'échange n'est pas une denrée. L'échange de blé pour autant d'unités arbitraires exprimées en morceaux de papier n'est pas l'échange d'une denrée contre une autre, mais contre le droit ou le pouvoir de demander des services* ou des marchandises à une époque future. La seule chose indispensable, pour que de tels billets constituent la monnaie, est que les membres de la communauté conviennent de les accepter entre eux en échange de

38 A. KITSON

leurs produits. Considérons, par exemple, la transaction du fermier avec le garçon de ferme. Ayant droit à lop. c. de la récolte, ce dernier ne se trouve pas capable d'utiliser le produit de la manière qu'il désire. Le fermier lui doit, comme nous savons, un millier de boisseaux de blé ; mais l'ouvrier manque de souliers, d'habits, de chapeaux et d'une diversité de choses. Maintenant supposons que le fermier lui paye la valeur du blé en or. Il est aussi mal loti que s'il avait été payé en blé, si ce n'est que l'or est plus généralement acceptable que le blé, puisque ce n'est pas l'or dont il a besoin, mais ce qu'il peut procurer. Le payement donc des billets, ou en autres termes la monnaie, est la reconnaissance de la part du fermier d'une dette équivalente à un millier de boisseaux de blé en ce moment et en ce lieu particulier. Ces billets sont des ordres tracés sur tout autre membre de la communauté de rendre à cet homme des marchandises et des services équivalant à un millier de boisseaux de blé, et si ces billets émanent du fermier, la communauté s'adressera à lui pour en obtenir le remboursement en blé. 5'//^ émanent de la communauté collectivement, ils peuvent être remboursés par le gouvernement de la communauté au moyen de taxes, ou rester dans la circulation. Le payement des billets ou monnaie n'est pas un échange de deux produits, tel que dans le cas de l'intermédiaire de l'or.

Le garçon de ferme a échangé son produit, c'est-à-dire ses services, pour un ordre ou un droit de demander mille boisseaux de blé comme équivalent. Etant socialement reconnu et socialement acceptable et exprimé en termes dans lesquels le pouvoir d'achat de toutes les denrées est commensurable, ce papier sert comme moyens d'exprimer les valeurs, et il est, par conséquent, strictement et scientifiquement la monnaie.

a La vraie nature de la monnaie est maintenant apparente. Cest simplement un droit ou un titre à demander quelque produit ou service à une autre personne. Maintenant, quand quelqu'un accepte de la monnaie en échange de produits ou de services rendus, il ne peut ni la boire, ni s'en vêtir; et il n'y a aucune espèce de satisfaction économique pour le service qu'il a rendu. Il ne consent à l'accepter pour le service qu'il a rendu que parce qu'il croit, ou a confiance, qu'il pourra acheter quelque satisfaction qu'il désire, à quelque époque qui lui plaira. La

A. KITSON 39

monnaie est donc ce qu'on appelle le crédit, » (Macleod.)

Le terme « intermédiaire de rechange » indiquerait une distinction entre la véritable nature de ce qui sert d'intermédiaire et celle des choses échangées. La transaction comme vente n'est pas un troc ni une complète transaction d'échange.

Ce n'est pas l'échange d'un produit avec un autre; c'est ce qu'on appelle un demi-échange. L'échange n'est qu'à moitié accompli ; il n'est complet que lorsque nous avons acheté avec la monnaie ce qui nous manquait. Alors, et alors seulement, l'échange est accompli et la satisfaction réciproque effectuée.

« Une vente de marchandises pour de l'argent, dit Francis A. Walker, est seulement une demi-transaction ; l'autre moitié n^a lieu que lorsque la monnaie elle-même est vendue pour des, denrées. »

L'intermédiaire d'échange ne doit donc pas être regardé comme une marchandise, ni soumis aux mêmes influences.

Il doit être absolument invariable^ puisqu'il doit exprimer exactement les relations d'échange des marchandises entre elles. Il est impossible qu'un intermédiaire variable puisse le faire ; et comme tous les produits échangeables sont variables et sujets aux fluctuations, aucune marchandise ne peut, scientifiquement parlant, constituer un intermédiaire d^ échanges.

La différence entre ce qui est appelé marchandise-wo»;^a/^ et la vraie monnaie peut être démontrée comme suit :

Soit A, B, C, trois marchandises, C étant la marchandise intermédiaire. Soit M la monnaie sous sa forme scientifique. Le résultat d'un échange complet est, comme nous l'avons vu, une satisfaction réciproque. Pour accomplir ceci, dans le premier cas, nous avons A = C ; C = B ; ce sont deux échanges complets pour un résultat économique. Avec la monnaie nous avons A == M = B, ce qui est un échange complet et un résultat économique, c'est-à-dire une satisfaction réciproque. L'idée de la monnaie puise son origine dans le désir d'effectuer un échange, quand deux marchandises de valeur inégale sont en présence l'une de l'autre. Ainsi, en nous en rapportant à notre exemple précédent : Supposons que le vigneron désire du fermier i,ooo boisseaux de blé et qu'il convienne de l'échanger au taux de i,ooo boisseaux de blé = i,ooo gallons de vin, mais le fermier a besoin seulement d'un gallon de vin, il ne peut en

40 Â. KITSON

consommer davantage. Le vigneron donc, dan» cette transaction, devrait au fermier V équivalent^ de 999 boisseaux de blé, c'est-à-dire ççç gallons de vin. Le fermier demande une preuve substantielle de cette dette du vigneron envers lui et sous une forme telle qu'il puisse la transmettre aux autres pour les choses qu'il désire se procurer et qu'ils possèdent. Afin de rendre cette preuve efficace, elle doit être socialement reconnue et généralement acceptée. Supposons que dans le premier système d'échange^ le vigneron paye au fermier la différence en or. En l'absence de tout acte légal, ou d'intervention gouvernementale, le vigneron est-il déchargé de sa dette? Cela dépendrait de l'acceptation par le fermier de l'or comme libération définitive de la dette, et il ne donnerait son consentement que si la société acceptait aussi. Il ne l'accepterait donc que comme un intermédiaire, un moyen de se procurer ce dont il aurait besoin. Mais, maintenant, voyez la différence du résultat entre une marchandise intermédiaire et la véritable monnaie, telle que je l'ai décrite. Dans J'usage de l'or, un tel intermédiaire est reconnu pour être ^équivalent per se des marchandises achetées. Il est donné comme décharge définitive de la dette ou de Vobligation. Maintenant, personne ne croit que l'or fonctionnant comme moyen d'échange soit de quelque avantage spécial ; il ne procure ni confort ni bonheur en dehors de ses fonctions monétaires acquises ; il ne donne pas de satisfaction économique ; on n'en a pas besoin. De là, l'intermédiaire or, comme or, est simplement sans utilité. Il n'est pas d'une utilité plus grande que le papier sur lequel se trouve gravé le nombre d'unités de pouvoir d'achat. Il ne fait rien de plus qu'une matière quelconque qui remplit les fonctions de la monnaie. Maintenant, supposons que le vigneron paye la différence par un billet représentant sa dette ; la dette est-elle définitivement éteinte? Non, pas avant que le billet ne soit remboursé en marchandises. Il doit l'équivalent de 999 boisseaux de blé, ce qui est 999 gallons de ^dn, et si la société convient d'accepter son billet, c'est vers lui qu'elle se tourne pour le remboursement. Dans ce cas, la société acquerrait 999 gallons de vin, un article utile et désirable, au lieu de plusieurs pièces d'or qui, comme monnaie, n'ont pas une plus grande utilité que le papier. En d'autres mots, l'usage de la monnaie-marchandise ou métallique prive

Â. KITSQN 41

la société d'un nombre correspondant de produits utiles, et y substitue donc ce qui est inutile, comparativement parlant. Nous avons donc ce principe : Vusage de la marchandise-monnaie constitue une perte pour la société égale au coût de production de la masse de marchandise ainsi employée. En plaçant la monnaie sur une base scientifique et en la faisant r achetable par toutes les marchandises au lieu d'une seule, qui est comparativement inutile^ le bénéfice pour le monde serait incalculable. Quand je parle de Tor comme étant comparativement inutile, j'entends que s'il était soudainement et complètement dissocié de la monnaie, il deviendrait presque ime chose sans valeur sur le marché et baisserait de prix comme l'a fait récemment l'argent, qui couvrirait difficilement ses frais de production. La différence fondamentale entre la vraie monnaie et la marchandisemonnaie est que là où une vente de marchandises a lieu contre la dernière, la transaction est complète. Maintenant, quoique des économistes tels que Walker admettent que le vendeur n'a pas reçu satisfaction avant qu'il n'ait échangé la monnaie contre quelques produits désirables, cependant ils regardent la transaction comme complète et la dette comme définitivement éteinte aussitôt que la monnaie est payée; de là, il y a un échange économique sans satisfaction réciproque, ce qui est scientifiquement impossible. Nous avons vu, en traitant de réchange, que le critérium d'un échange complet était une satisfaction réciproque. Les deux parties, dans une transaction, doivent recevoir satisfaction par un échange de marchandises d'utilités désirables. L'échange d'une marchandise contre une marchandise-monnaie est une absurdité. Il implique libération des obligations de l'un envers l'autre, alors qu'il n'y a satisfaction que pour l'un d'eux. // déclare la transaction complète quand elle ne V est pas. On dit que l'échange est complet sans que les résultats naturels d'un échange soient accomplis. C'est com-r plètement antiscientifique, et le conflit entre la marchandise et la monnaie est la cause de tout le mal. Comme définitivement libératoire d'une obligation, la marchandise prend la priorité et déclare la transaction d'échange complète. Comme monnaie, elle s'affirme comme étant V intermédiaire de l'échange ; ce n'est pas la chose désirée, mais simplement son représentant, un moyen pour une fin, une chose intermédiaire qui constitue alors

42 A. KITSON

le mécanisme de l'échange; de là la contradiction. Par conséquent, nous sommes forces d'échanger nos marchandises contre une marchandise particulière dont nous n^avons pas besoin, afin d'acquérir les moyens par lesquels nous pourrons définitivement obtenir les marchandises que nous désirons. On dit que là monnaie exprime les valeurs, et elle est aussi appelée un dénominateur commun des valeurs, Francis Walker dit ainsi : ce Les économistes sont à peu près d'accord que la valeur est un rapport, et, dans l'intérêt de la discussion présente, nous devons la considérer comme telle. Mais, assurément, une relation, un rapport ne peut être mesuré ! Vous ne mesurez pas la relation entre un mille (1,609 mètres) et un furlong (201 mètres); vous l'exprimez comme 8:1. Vous employez un langage commun pour les deux quantités. Vous prenez un terme commun ou un dénominateur commun pour les deux distances, et ainsi vous les mettez immédiatement en comparaison l'une avec l'autre. Diriez-vous, par exemple, qu'un mille fait 63,36o pouces et qu'un furlong est la vingt-quatrième partie d'une lieue? L'auditeur inhabile et sans technique ne se ferait aucune idée de la relation qui existe entre un mille et un furlong. Au lieu de cela, vous prenez une quantité, le furlong, comme unité et vous réglez l'autre d'après lui, et l'auditeur le moins instruit, le moins pratique comprendra d'un coup la relation. C'est précisément ce qui est accompli par la monnaie. »

Rien ne peut être ni plus clair, ni moins ambigu que cette description de la monnaie, le dénominateur commun des valeurs. Après cette exposition de la question, il est étonnant de trouver cet écrivain tombant dans la même erreur dont il prévient les autres. Il dit : « Etant donné le fait du désir général d^un article de qualité uniforme, qui est susceptible d'une division aisée et exacte, nous avons satisfait à toutes les exigences d'un dénominateur commun dans l'échange. » Mais qu'est-ce, au nom du sens commun, que ce « désir général » d'un article peut avoir affaire avec « un dénominateur commun dans l'échange » ? Nous échangeons des choses dissemblables y une espèce de marchandise contre ime autre. Nous n'échangeons pas des choses de même dénomination l'une contre l'autre. Par exemple, nous échangeons du blé contre du beurre et du beurre contre de l'or, mais pas beurre contre beurre

A. KITSON 43

OU or contre or. Comment peut-il y avoir un dénominateur commun pour des choses de dénomination dissemblable? Le soutenir est une absurdité. Maintenant la relation d'échange est susceptible d'être exprimée dans un langage commun. Tandis que les denrées elles-mêmes ne peuvent être présentées sous une même dénomination, leurs relations d'^ échange peuvent Vêtre, et ces relations ce sont leurs valeurs. Qu'est-ce que le désir a affaire avec le rapport? Les valeurs, comme nous l'avons vu, sont des relations de quantités, des rapports de quantités, et peuvent être exprimées en nombres. Un dénominateur commun des valeurs est donc un dénominateur commun dénombres; ou, en d'autres mots, c^est un dénominateur commun de quantités, non de qualités. Voici, par exemple, deux marchandises dont les relations de valeur sont les suivantes : i Uvre de sucre : i livre de café :: 2 : 25; ce qui montre que 25 livres de sucre s'échangent pour 2 livres de café. Quel est le dénominateur commun pour cette expression de la valeur? La valeur du sucre à celle du café est comme 2 : 25. Puisque ce sont des entiers, ils sont commensurables avec l'unité; dès lors donc, V unité numérique est le dénominateur commun de leurs valeurs. Le langage commun des valeurs, ce sont des nombres. Ils ne peuvent être exprimés eux-mêmes par l'intermédiaire de l'or, de l'argent ou du blé, pas plus que l'homme ne peut exprimer ses pensées par l'intermédiaire de ses habits. Un « désir général d'un article » n'a pas plus à voir avec un dénominateur commun des valeurs qu'une demande d'habits n'a à voir avec le langage. En fait, il serait aussi sensé de parler d'exprimer la relation d'un furlong avec un mille par « un article » pour lequel il y aurait un « désir général », que de parler d'exprimer les valeurs^ ou de constituer un dénominateur commun des valeurs, par la même chose. « Vous ne mesurez pas la relation entre un mille et un furlong; vous l'exprimez ainsi : = 8 : i. Vous usez d'un langage commun pour les deux quantités. Vous prenez un terme commun ou dénominateur commun pour les deux distances, et ainsi vous les mettez en comparaison immédiate l'une avec l'autre », dit le professeur Walker. Précisément ainsi, et c'est exactement ce que vous faites avec les valeurs. « Vous vous servez d'un langage commun pour les deux quantités », et il n'est pas d'article de qualité uniforme, « pour lequel il y a un désir

44 A. KITSON

général », qui ne soit aussi incapable de mesurer ou d'exprimer les relations d'échange des marchandises qu'il est incapable d'exprimer le rapport d'un furlong avec un mille. L'une et l'autre sont des relations quantitatives, et ne peuvent être exprimées que numériquement. Le long et quelque peu habile argument par lequel le professeur Walker cherche à renverser les erreurs de ceux qu'on appelle les avocats de la « monnaie difficile » (hard money) est fondé sur un sophisme aussi grand que ceux qu'il cherche à exposer. Quand il écrit que la monnaie « exprime les valeurs » et est « le dénominateur de la valeur », il écrit correctement et scientifiquement. Il traite ainsi la monnaie du point de vue de l'Economique. Mais quand il écrit que la monnaie est un « article de qualité uniforme, susceptible d'une division facile et exacte », il traite la monnaie comme une marchandise, et du point de vue d'une institution consacrée par les lois et d'une institution également antiscientifique et contraire à la nature des choses. Scientifiquement parlant, il serait justement aussi sensé pour un gouvernement d'édicter une loi déclarant qu'il y aura deux couchers du soleil par vingtquatre heures, ou que noir sera blanc, que de déclarer que 25 grammes 8/10 d'or seront un « étalon de la valeur », et que la monnaie est une marchandise.

Les législateurs disent qu'une chose est ainsi, et la science dit qu'elle est autrement. Les législateurs déclarent* que la monnaie est une marchandise ; la science dit qu'elle ne l'est pas et ne peut l'être.

Et ainsi, en essayant de réconcilier deux théories opposées et contradictoires^ le professeur Walker, en compagnie de Macleod et de plusieurs autres économistes capables, manque le but vers lequel se dirige infailliblement la science de l'Economie. Abordez le sujet à quel point de vue vous voudrez, pourvu que ce soit dans le véritable esprit scientifique, et la seule solution de la question monétaire est trouvée en délivrant la monnaie de son association contre nature avec une marchandise. Ce n'est pas la première fois que les lois des nations sont entrées eii conflit avec celles de la science.

Les tours joués par cette association de la monnaie avec une marchandise, sont les plus étranges qui soient. Elle a conduit les économistes dans un parfait labyrinthe de mystères et de

A. KITSON 45

confusions, à ce point que la science des échanges ressemble à un casse-tête chinois. Elle a conduit Francis Walker, un des plus savants penseurs économistes, à des conclusions directement opposées à celles qu'il aurait atteintes logiquement; de même pour Macleod, l'économiste mathématicien. Elle a fait condamner par le premier le papier-monnaie, après qu'il eût prouvé d'une façon satisfaisante et concluante qu'il était parfaitement capable de remplir les fonctions de la monnaie, et cela parce qu'il ne possède pas vraiment les fonctions d'une marchandise, et maintenant il lance cette définition : « La monnaie est ce qui remplit la'fonction de la monnaie, cela est la monnaie; tout cela est la monnaie; cela seulement est la monnaie qui remplit un certain office. » Il pourrait aussi bien condamner un cheval parce qu'il ne possède pas d'ailes, ou une vache parce qu'elle ne porte pas de laine. Ce qui remplit d'une façon satisfaisante les fonctions de la monnaie est de la bonne monnaie, justement comme xme machine à vapeur qui fait le travail requis par elle est une bonne machine. Et de nouveau il dit : ce La monnaie est ce qui passe fréquemment de main en main, à travers la communauté comme décharge finale des dettes et payement définitif de marchandises. »

Il dit autre part que : « Lorsqu'un homme accepte de la monnaie en payement du produit de son travail, il se dessaisit de ce qui, par supposition, était capable de satisfaire ses propres goûts et ses besoins corporels, et prend à sa place quelque chose quHl n 'a pas l 'intention ou le désir personnel de consommer ou d'employer d'aucune autre façon que comme moyen et intermédiaire pour se procurer plus tard ou ailleurs ce qui pourra satisfaire ses besoins individuels. » Et encore : « Une vente de marchandises pour de l'argent n'est qu'une demi-transaction. » Comment en même temps les parties d'une transaction peuventelles être considérées comme « étant définitivement libératoires » d'une dette et un « payement complet » pour des marchandises, si la transaction n'est seulement qu'une demi-transaction? Il établit distinctement qu'un des deux contractants dans la transaction a reçu satisfaction et l'autre pas ; et cependant il déclare que le dernier a reçu un « payement complet »? Une demi-transaction signifie une transaction d'un côté seulement, et cependant les avocats de ces transactions d'un seul côté, de cette « mar-

46 A. KITSON

chandise » ou « monnaie difficile » (hard money) nous disent qu'ils sont pour la monnaie « honnête ». « Honnête » monnaie, vraiment, qui déclare « une rf^w/-transaction » comme étant xme transaction entière ! « Honnête », la monnaie qui fait une« transaction » malhonnête ! Ce qui cause toute cette ambiguïté est de confondre la monnaie avec une marchandise. La science solennellement déclare que la monnaie n'est pas une marchandise ; le gouvernement déclare qu'elle en est une, et de là nous voyons cette invention, qui ostensiblement devait être un moyen pour faciliter les échanges, devenir le dominateur de l'échange, l'intermédiaire transformé en résultat — la fin du commerce.

Une légende orientale nous parle d'un mortel favorisé qui procédait, sur l^information d'une fée, à la prise de possession d'une grande abondance de richesses qui gisaient secrètement sous un palmier. Comme il s'approchait de l'arbre, celui-ci prit la forme d'un géant malin, d'aspect terrible, qui le fit partir frappé de terreur. Mais aussitôt qu'apparaissait la fée, le palmier reprenait sa forme naturelle. La légende ajoute que le trésor ne fut mis en sûreté que par la coopération de la fée^ qui monta la garde près de l'arbre pour l'empêcher de se transformer en géant.

Nous avons dans le terme « monnaie » une simple invention pour aider le négoce et le conmierce ; une pure pièce d'un mécanisme utile ; un système pour calculer rapidement ; une méthode pour exprimer les valeurs. Cela, c'est la monnaie conçue d'un point de vue scientifique, au point de vue de la science économique. Sous son aspect social actuel, cependant, nous avons un géant à cent têtes, un monstre aux proportions immenses, terrible et terrifiant. Au lieu de faciliter et d'aider l'échange, il le domine et le contrôle. Au lieu que ce soit l'échange qui détermine ce qui servira de monnaie et comment, c'est la monnaie qui décide quand les échanges auront lieu et avec quelle fréquence. Elle accélère, diminue et arrête l'industrie, partout et toutes les fois qu'elle le veut. Elle crée les valeurs et les détruit à volonté. Au lieu de les exprimer, elle les contrôle. Cette invention, cet instrument, cette machine est devenue le produit, la matière parfaite, elle-même. Tels sont les résultats du contrôle gouvernemental de la monnaie.

Macleod explique très clairement l'origine de ce conflit entre

A. KITSON 47

la monnaie et la marchandise. Ce n'est rien de plus qu'un conflit entre la science et la législation ; le résultat de l'intervention des gouvernements dans des matières appartenant à une branche de connaissance qu'ils ne peuvent pas plus contrôler qu'ils ne peuvent contrôler le mouvement des marées ; et comme le dit Mill : « Tandis que les gouvernements peuvent déterminer quelles institutions seront établies, ils ne peuvent arbitrairement déterminer comment ces institutions fonctionneront. » En droit, la monnaie est une marchandise et elle est considérée comme accomplissant le payement absolu et la libération d'une dette, la fin de la transaction. La fonction de la denrée, ici, est suprême. Mais en économie, le payement en monnaie n'est pas la fin de la transaction. L'échange complet est a d'obtenir une satisfaction pour une satisfaction. Une pièce de monnaie n^est pas plus une satisfaction économique qu'un morceau de papier ». Et encore : « Il ne s'ensuit pas qu'un payement soit la conclusion définitive de la transaction. Le seul mot légal qui dénote la conclusion définitive de la transaction est : satisfaction. » (Macleod.)

Je me suis étendu longtemps sur l'aspect marchandise de la monnaie, parce que c'est cette association qui est la cause de la plupart, si pas de tous les troubles financiers du monde. C'est le conflit de deux forces opposées qui dérange l'industrie périodiquement. La monnaie cherche constamment à remplir les fonctions d'intermédiaire de l'échange, et elle est de temps en temps empêchée et gênée par la marchandise qui la gouverne, et comme une chose générale, c'est la marchandise qui est maîtresse de la situation. Elle s'obstine à s'affirmer elle-même. Elle est cause que la monnaie, ou plutôt la matière par laquelle on connaît la monnaie, quitte le pays, y reste, circule, est amassée, pour être abondante ou rare, comme cela paraît le plus profitable ou le plus désirable à ceux qui la possèdent. La marchandise-monnaie ne facilite les échanges que lorsqu'il est plus profitable pour ses contrôleurs de faire ainsi qu'autrement. Elle n'aide l'industrie qu'aussi longtemps qu'elle est payée pour cela (je pourrais même dire subornée), car malgré ses fonctions naturelles, si cela assure une rémunération d'arrêter l'industrie, elle est prête en tous temps à le faire. Elle est semblable au gardien infidèle de la vie et de la propriété, qui

48 A. KITSON

est aussi disposé à aider et à soutenir les voleurs et les assassins qu'à préserver le salut des citoyens, et dont la conduite est gouvernée seulement par le côté qui le paye le plus ; ou semblable au traître mercenaire qui portera aussi bien les armes contre son pays que pour lui. Voilà le mal, Teffet pernicieux, le résultat maudit d'une base spéciale. « Le monnayage de cette base », dit William A. Whittick, dans son admirable petit pamphlet sur la question monétaire, « constitue un monopole de la monnaie grand comme le monde, qui exploite l'industrie avec une extension effrayante. Elle stimule ou paraly3e l'industrie alternativement ; elle est dans les mains de ses propriétaires, en même temps que la vie et la mort des affaires entreprises. Aussi loin qu'elle va, et ce n'est pas loin, elle est la vie, mais sa limite est la paralysie. Nous poursuivons nos entreprises d'affaires aussi loin que la monnaie le permet; mais la limite devrait être le travail et la matière. Combien les découvertes de l'or en Australie et en Californie, en 1847, stimulèrent les industries du monde ! Et cependant les facteurs fondamentaux (basic) de cette industrie existaient avant ces découvertes d'or. »

Résumons-nous ainsi : Nous avons découvert maintenant la véritable origine, la nature et les fonctions de la monnaie. C'est une ingénieuse invention pour éviter que certains inconvénients et difficultés soient apportés par l'inégalité des échanges. Elle représente les inégalités dans ces échanges, ou, en d'autres mots, les dettes. Afin de faire ceci d'une façon satisfaisante, elle devrait être capable de représenter et d'exprimer avec précision les relations d'échange d'une denrée avec l'autre, ou, en d'autres mots, les valeurs. Maintenant, puisque les valeurs sont des rapports entre différentes quantités exprimées numérique* ment, il s'ensuit que la monnaie doit consister en quelque système de nombres par lesquels ces rapports sont exprimés. En réduisant toutes les marchandises à une égalité échangeable, nous trouvons les nombres représentant leurs proportions d'échange. En trouvant le moindre multiple commun pour ces nombres et en le divisant par chacun, nous obtenons les expressions de la valeur de toutes les marchandises en simples nombres. Puisque ce sont des nombres entiers, l'unité numérique peut être adoptée pour unité commune, et nous

A. KITSON 49

avons à la fois les expressions des pouvoirs d'achat de toutes les denrées dans les termes d'une unité invariable. L'adoption générale de ce plan mettra chacun à même, par un regard jeté sur le cours journalier du marché, de voir les prix de toutes les marchandises. Ces unités, enregistrées distinctement une à une ou par leurs multiple^ sur bon papier, émises à concurrence des dettes et remboursables par toutes marchandises, constituent la monnaie dans le strict sens scientifique. Elle devient ainsi, en vérité, V intermédiaire de l'échange et non la. fin de l'échange. Ses unités étant invariables, elle devient un étalon parfaitement sûr et scientifique par lequel on peut calculer les payements différés. Par sa vraie nature, elle ne peut être une marchandise. Une marchandise est ce qui, par sa consommation, son usage ou son action, satisfait les désirs humains. Une marchandise est \2ifin désirée par l'échange; la monnaie est seulement un moyen d'atteindre cette fin, le mécanisme par lequel s'effectuent les échanges. Une vente de marchandises pour de l'argent n'est donc pas un échange. L'échange est seulement alors dans un état transitoire ; il est incomplet. Il est complet seulement lorsqu'à lieu un achat de marchandises par la monnaie. Un achat est le complément d'une vente. Les deux actions, par une même personne, avec la même monnaie, sont un échange complet. La fin cherchée dans V échange est, par conséquent, V acquisition de marchandises, non la monnaie. C'est pour satisfaire leurs besoins et leurs désirs que les hommes trafiquent entre eux.

Le désir d'acquérir et d'amasser de l'argent est une perversion de l'usage naturel des choses. La monnaie est faite pour l'usage, pour l'échange, pour être transférée et dépensée dans la circulation, pour être courant et se mouvant et non stationnaire. La monnaie n'est ni un étalon de la valeur, ni une mesure de la valeur. Elle exprime les valeurs, elle enregistre les pouvoirs d^ achat. Pour finir, comme la monnaie est la représentation des marchandises — le symbole de la satisfaction qu'offre leur possession — elle est rachetable par toutes les marchandises également, sans préférence pour aucune. Nous pouvons voir maintenant le caractère antiscientifique de cette théorie qui est si extrêmement populaire parmi les avocats de la protection, les disciples du vieil esprit mercantile, théorie qui fait consister

50 A. KITSON

la richesse dans la monnaie et qui veut que la fin du négoce et du commerce international soit l'acquisition de l'argent — théorie qui déclare l'ombre d'une chose comme étant la substance, les moyens, comme étant la Jin; la marchandise comme étant son produit.

Dans un système scientifique, cette absurdité, jointe à d'autres, telles que « la balance du commerce » et la « mesure étalon de la valeur » disparaîtra. La véritable fin, le but du commerce, à savoir l'acquisition de marchandises utiles, sera poursuivie alors par tous et le monde cessera cette folle poursuite de cet ignis fatuus. Alors l'industrie prendra sa place naturelle et contrôlera la finance; et elle ne lui sera plus, comme à présent, enchaînée en véritable instrument, en esclave. Alors les paniques ne seront possibles que si les hommes refiisent de travailler ou si la nature cesse de livrer ses trésors.

Alors la guerre industrielle cédera la place à la coopération industrielle, et les hommes cesseront d'être des meurtriers en affaires, tout en professant une religion de paix et de bonne volonté pour tous.

Tel est l'exposé fidèle de la théorie fondamentale de M. A. Kitson; il me reste à en analyser les aspects secondaires et à en reproduire les conclusions pratiques.

Page 1