CHAPITRE VI
M. Loisy convient que l'Eglise ne pouvait pas ne pas condamner ses théories comme contraires à la conception essentielle qu'elle s'est toujours faite de son histoire et de ses dogmes. Mais il prétend aussi qu'en refusant d'approuver ses propositions, Rome se prononce contre les résultats acquis de la science et refuse d'entrer dans la voie du progrès.
Cela est-il bien vrai ? L'opposition entre le dogme et l'histoire, le divorce entre l'Eglise et la science, sont-ils aussi réels que le critique afFecte de le proclamer et que les journaux dits libres penseurs se plaisent à le répéter après lui ?
Quelques observations générales
Que les théories de M. Loisy se présentent avec une certaine apparence scientifique, que leur auteur puisse être appelé un érudit, un savant, doublé d'un écrivain de mérite, cela est incontestable. Peu
d'hommes aujourd'hui sont aussi bien informés de ce qui s'est publié, depuis trente ans, en France, en Angleterre et en Allemagne, sur les matières d'exégèse et de critique bibliques. Les livres lui sont venus par les Revues diverses dont il a été jusqu'ici le collaborateur assidu; il les a analysés dans ses Chroniques; il se les est assimilés pour la composition de ses propres ouvrages ; il en a fait entrer les éléments, qui cadraient avec son point de vue, dans une large et puissante synthèse, qu'il a su revêtir d'une forme littéraire remarquable.
Mais, érudit et styliste autant qu'on le voudra, M. Loisy peut-il prétendre à représenter la Science, la science pure, sans préjugés, aux conclusions fermes et définitives ? La question est là.
Or, plusieurs considérations nous portent dès l'abord à suspecter la valeur scientifique de son système.
C'est, en premier lieu, l'impasse à laquelle M. Loisy se trouve acculé, au point de vue religieux. D'un côté, sa critique renverse l'édifice entier de la foi chrétienne ; aucun dogme n'échappe à ses coups. Logiquement, semble-t-il, l'auteur devrait renoncera se dire chrétien. 11 n'en est rien. Il proteste avec force de son adhésion persistante, non seulement au christianisme atténué du protestantisme, mais à celui du catholicisme intégral.
Pourquoi ? Parce que M. Loisy asentitoutle néant de l'athéisme, le vide profond de l'irréligiosité pure. L'existence de Dieu, la nécessité d'une religion lui sont apparues comme deux principes, seuls capables de donner satisfaction pleine à l'intelligence
t236 LE SYSTÈME DE M. LOISY DEVANT LA SCIENCE
de l'homme et de fonder sérieusement sa vie morale.
Cette religion sera-t-elle l'aspiration à l'idéal, que prône le philosophe panthéiste ? Mais cette forme vaporeuse du sentiment esthétique n'a de religion que le nom. Sera-t-elle la religion tout intérieure du déiste? Mais une religion aussi vague, sans contact avec l'histoire, sans rapport avec la vie extérieure de l'homme, ne peut nous satisfaire. La vraie religion doit être la religion chrétienne, parce que, seule, elle a ses racines fermes dans l'histoire, et, dirait volontiers M. Loisy, à la suite de M. Harnack, « les autres ne nous touchent plus ^ ». D'autre part, la vraie religion chrétienne doit être la religion catholique, parce que, seul, le principe catholique répond aux besoins essentiels de l'homme individuel et social. Ainsi, la nécessité d'assurei- la vie morale et religieuse ramène au catholicisme le savant dont la critique s'est appliquée à le démolir.
Mais, s'il est vrai que l'humanité a un besoin rigoureux de la religion, que cette religion ne peut être que la religion chrétienne et catholique — et toute l'attitude de M. Loisy depuis six ans témoigne éioquemment de la force impérieuse de cette vérité, — il ne semble pas moins vrai que cette religion essentielle à l'homme doit être fondée dans l'ordre objectif des choses, voulue et établie réellement par Dieu.
M. Loisy ne veut pas du « Dieu purement trans-
i, A. Har>'Ack, Das Wesen des Chrisieiitums, édit. du 43* au ôO« mille, 1903, p. 4.
cendant » du « rationalisme vulgaire », il se moque de « ces fantômes de Divinité » dont le philosophe s'amuse et « qui ne sont rien pour la religion^ ». Mais, si Dieu existe, comme l'Etre souverainement intelligent et puissant, réellement distinct de l'homme et du monde, sans cesser de comprendre en lui l'homme et le monde, est-il possible qu'il ne s'occupe pas des hommes, et, s'il s'en occupe, qu'il ne veuille pas l'hommage de leur religion, et, s'il veut une religion, que ce ne soit pas la religion la plus parfaite au regard de la raison, et la seule garantie au point de vue de l'histoire, savoir la religion chrétienne et catholique?
Or, dans le système de M. Loisy, cette religion, qui doit soutenir et alimenter notre vie morale, se trouve dépouillée de tout ce qui lui donnerait consistance et solidité à cet effet : son dogme n'a plus qu'une valeur symbolique; son culte se fonde sur des réalités qui n'existent point; sa morale, perdant le point d'appui du dogme, n'a plus de support ni de stimulant efficace. Est-ce donc là la religion voulue de Dieu?
Comment croire que Dieu approuve et favorise de son influence une Eglise où l'on attend un royaume céleste qui ne viendra point, où l'on adore unMessie quin'est qu'un homme, où l'on a foi en un Rédempteur qui n'a rien racheté, en un Ressuscité dont le cadavre est resté dans la fosse commune, en une présence Eucharistique qui n'a rien de réel ? Dieu est-il si insensible à ce qui nous choque si fort, si indiff'érent à la vérité des choses, si insouciant de
1, Cité ci-dessus, p. 1-^0-121.
ce qui est erreur ou illusion ? Faudra-t-il penserqu'il a permis pareille déformation de la religion vérii;-.ble, laissant à la critique moderne le soin de déga gerl'enveloppe mythologique qui recouvre la pureté essentielle de la foi? Il ne peut se plaire au culli des simples, fondé sur l'erreur et la superstition lui faudra-t-il se contenter du froid hommage du cri tique, pour qui tout est illusion sous le symbole?
Pareilles extrémités ne peuvent satisfaire l'homme de bon sens. Autant vaudrait déclarer que la religion n'est qu'un mot et que la vie morale doit subsister hors de toutes bases solides. Si le dernier mot de tout n'est pas le néant, — « et ce ne peut être le néant », — s'il faut à l'homme une religion sérieuse, — et quiconque se soucie de la vie morale de l'individu et du bien réel de la société n'en saurait douter, — il est nécessaire que la religion chrétienne et catholique soit fondée sur des réalités tout autres que celles proposées par M. Loisy, des réalités autrement conformes à ce que demande la raison, autrement garanties au point de vue de l'histoire, autrement rassurantes pour la foi. En somme, c'est la sûreté même des grands principes de l'existence de Dieu, de la nécessité d'une religion, de la vérité du christianisme catholique, qui nous invite à nous inscrire en faux contre le système de M. Loisy et à le déclarer erroné.
Cette première réflexion peut se compléter d'une considération analogue. M. Loisy proclame la supériorité transcendante delà religion chrétienne, sous sa forme catholique. D'où vient cette transcendance ? Pour la meilleure part, elle se trouve dans la puis-
sance de cette religion catholique à inspirer le vrai amour de Dieu et l'amour du prochain en Dieu, porté jusqu'à l'abnégation de soi, au dévouement et au sacrifice. Mais d'où le catholicisme lui-même tiret-il cette puissance? D'où vient son efficacité pour persuader aux hommes des vertus si hautes et si bienfaisantes ? Il faut en chercher la source dans son dogme très spécial. C'est la foi qui crée la vie morale du croyant, qui stimule ses énergies pour le bien, qui l'élève sans cesse, au-dessus des faiblesses humaines, dans les régions supérieures du don de soi par la charité. Mais c'est la foi intégrale, la foi au Fils de Dieu incarné pour le salut des hommes, la foi au Christ Médiateur et Rédempteur, la foi en son Eglise, en ses sacrements, en son ciel. Que l'on porte atteinte à cette foi, et du même coup on aura supprimé la charité et la vie, comme on arrête un fleuve en tarissant sa source.
C'est pourtant l'œuvre de M. Loisy. Avec ses théories, plus rien ne subsiste de ce qui engendre et soutient la vraie vie chrétienne. Il conserve l'enveloppe, les énoncés communs du dogme, les formes traditionnelles du culte, mais il les vide de leur sens et en fait de purs symboles sans réalité. Or, encore une fois, ce qui agit sur la volonté, ce qui a influence sur la vie morale, ce qui alimente la charité et le sacrifice, ce nesont pas de purs symboles, dont on connaît le vide, ce sont des réalités sérieuses dont on sait le fondement solide et la vérité.
Le système qu'on nous propose tend à tarir la source fondamentale de la vie chrétienne; il ruine
dans son principe la seule vie religieuse parfaite qui soit au monde. S'il est vrai que cette vie religieuse ne peut être anéantie sans qu'il en soit fait de la raison et de la dignité humaines, s'il est encore vrai que la floraison la plus pure, la plus riche, la plus incomparablement belle, de vertus, de charité et de dévouement, qui soit apparue dans l'histoire, ne peut pas être rapportée à l'illusion et à l'erreur, il est bien à croire que l'erreur et l'illusion sont dans les prétentions de M. Loisy lui-même.
Mais, laissons ces considérations générales de philosophie religieuse, et venons à des observations qui portent directement sur le terrain de la critique.
La première pensée qui se présente, lorsqu'il s'agit d'apprécier la valeur scientifique des théories de M. Loisy, est de rechercher dans quel rapport ces théories se trouvent vis-à-vis de l'opinion commune des savants contemporains. Or, pour peu qu'on établisse cette enquête, on se rend compte que l'écrivain est loin de nous offrir les conclusions fermes de l'ensemble des critiques indépendants.
Ce qu'il reproduit, c'est, sur certains points, comme les miracles de Jésus, la conception virginale, ou la résurrection corporelle, l'opinion de l'exégèse protestante la plus libérale. Encore est-il obligé de convefiir que « la discussion des récits de la résurrection », faite au point de vue rationaliste, « n'a pas produit de résultats nettement décisifs* ». Pour ce qui regarde, en particulier, la double série, galiléenne et hiérosolymitaine, des apparitions du
Sauveur : sur ce point, dit-il, « la critique ne peut qu'entrevoir un travail de la pensée et de l'apologétique chrétiennes, aussi considérable en luimême et dans ses conséquences, que difficile à suivre et à reconstituer par l'analyse ^. » Ce qui ne l'empêche pas d'adopter purement et simplement les hypothèses récentes de Rohrbach^ et de A. Meyer^.
Sur la question fondamentale de l'historicité des Synoptiques, M. Loisy [avoue que son jugement est en dehors de l'opinion commune. « La plupart des critiques, dit-il, admettent l'historicité des récits communs aux trois Synoptiques, sauf à rationaliser plus ou moins certains miracles, par exemple la résurrection de la fille de Jaïr. Tout dépend ici du caractère et de la valeur qu'on doit reconnaître aux données de Marc''. » Or, tandis que la grande majorité des critiques, y compris les plus considérables, tient le second Evangile pour une œuvre authentique de Marc, disciple de saint Pierre, reproduisant la tradition du chef des apôtres, ou complétant un document apostolique primitif à l'aide de cette tradition, M. Loisy s'inspire des hypothèses récemment émises par Wrede ^, et J. Weiss ®, pour contester la composition immédiate de l'Evangile par le disciple