Ci-dessus, p
versets 34-35 du chapitre I", où se trouve formellement attestée la virginité de Marie en la conception de Jésus'. Les paroles de l'ange, au verset 27, semblent même répondre expressément à la préoccupation d'abord manifestée par la Vierge; et la réponse de Marie, au verset 28, ne semble explicable que dans l'hypothèse où elle se soumet à un ordre du ciel qui contrarie, en quelque sorte, son vœu de virginité^.
Au surplus, il est tout à fait invraisemblable que la tradition primitive ait songé à présenter comme extraordinaire et miraculeuse la conception de Jean-Baptiste, né d'Elisabeth stérile, et qu'elle se soit en même temps imaginé le Christ, Fils de Dieu, conçu du mariage vulgaire de Marie et de Joseph. Le récit de la conception de Jean-Baptiste n'a évidemment de signification que s'il est destiné à préparer et à faire valoir la conception plus extraordinaire encore et plus immédiatemment divine du Sauveur Jésus. Pour tout dire, la conception virginale paraît nécessaire à l'équilibre essentiel de la narration.
1. Hypothèse empruntée par M. Loisy à Har>ack, Z« Luc /, 34 sq., dans la Zeitschrift fiir der Neutest. Wissenschaft, 190? 3-57. p5.
2. A. hois'ï. Les Evangiles synoptiques, t. I, p. 290: n L'assertion de Marie (au vers. 35) est tellement absolue que le sentiment comn^un des exégètes catholiques, qui y voient l'intention de garder peipétuellement la virginité, ne peut être qualifié d'arbitraire»; p. 291 : « Ne serait-ce point » que l'évangéliste a s'est représenté Joseph et Marie dans la disposition de deux époux chrétiens gai"dant la continence ? Marie est censée vivre en état do virginité pour plaire à Dieu ; c'est pourquoi la promesse d'un fil» lui parait simplement irréalisable. » -
L'ensemble des deux chapitres est d'ailleurs, quand on y regarde bien, rempli et pénétré par cette idée. Lorsqu'à lieu la visite de l'ange, Marie n'est pas encore mariée, mais seulement fiancée à Joseph : M. Loisy le reconnaît ^ Or, le récit donne tout à fait à penser que la conception du Sauveur a lieu au moment où la Vierge adhère au message céleste. Marie est encore seule quand, déjà enceinte de Jésus, elle s'en va chez sa cousine Elisabeth, pour un séjour de trois mois ; et c'est dans « sa maison » qu'elle revient. Enfin, dans les scènes de la présentation et du recouvrement de Jésus au temple, comme nous l'avons vu pour les récits de l'adoration des mages et de l'exil en Egypte, c'est elle qui est mise en relief, qui joue le rôle principal, Joseph n'apparaissant toujours qu'au second rang.
De toute manière, nous sommes donc assurés que l'idée de la virginité de Marie tient au fond du récit utilisé par saint Luc. Comme toutmontre, d'autre part, que ce récit est d'origine judéochrétienne et palestinienne, nous avons donc une nouvelle preuve, indépendante et particulièrement significative, que le fait de la conception miraculeuse n'a pas été imaginé dans les milieux de la Gentilité, mais a été objet de croyance au sein de la plus ancienne Eglise.
Que vaut cette croyance elle-même ? Il semble bien qu'il soit impossible de l'expliquer autrement que par la force de» témoignages qui ont dû l'imposer. L'hypothèse d'une évolution progressive,
1. A. Loisy, op. cit.j p. 283 : « Marie n'est encore que fiancée à Joseph, non mariée. »
qui aurait atteint son plein développement aux dernières années du I'-' siècle, longtemps après l'époque apostolique, loin des milieux influencés par les souvenirs des premiers témoins, doit, d'après ce que nous venons de voir, être complètement écartée. L'hypothèse d'une éclosion rapide et spontanée dans les milieux judéochrétiens primitifs n'est pas davantage soutenable.
Les critiques s'accordent à dire que l'esprit juif répugnait à une telle idée. Non seulement, en effet, le génie des langues hébraïque ou araméence s'opposait à ce que l'Esprit fût représenté avec le rôle de générateur dans la conception de Jésus, le vocable qui le désigne dans ces langues étant féminin, mais, observe 'SI. Loisy, « le fond même de l'idée... ne s'accorde pas mieux avec la théologie juive en ce qui fait l'originalité propre de celle-ci, à savoir la notion de la transcendance divine, qui ne permet guère de concevoir Dieu comme le principe générateur, physique etimmédiat d'une vie humaine individuelle^ ».
La croyance traduite en nos récits ne répond donc pas à la tendance naturelle du milieu où elle a pris naissance ; elle lui est même, on peut le dire, nettement opposée. Il est également bien difficile d'attribuer au travail spontané de la conscience chrétienne des récits qui gardent une pareille discrétion sur la préexistence divine du Christ et qui entourent son berceau d'un tel voile d'humilité.
On sait la haute idée que l'Église primitive se faisait du Sauveur, et comment dès le temps de
1 Id., ibid., p. 292, 339. Cf. ci-dessus, p. 200.
saint Paul elle avait foi en son origine céleste. Or, dans nos récits, ni la préexistence, ni la divinité proprement dite de Jésus ne sont formellement exprimées. Par contre, on nous le montre, à sa naissance, repoussé de l'hôtellerie de Bethléem, contraint à trouver abri dans une étable, n'ayant pour berceau qu'une crèche, obligé de fuir en Egypte pour se soustraire à Hérode, enfin passant son enfance, humblement soumis à ses parents, dans un atelier de Nazareth. Nous sommes loin de ce que l'imagination pieuse et la préoccupation théologique ont inspiré aux auteurs des évangiles apocryphes'. De tels traits ne peuvent être le produit inconscient, encore moins la création réfléchie, de l'Eglise primitive : ils ont dû s'imposer à la foi, du dehors, par l'autorité de témoignages indiscutables. Certaines réflexions présentées au cours des récits de saint Luc donnent très spécialement à penser que ces récits reposent, d'une façon ou d'une autre, sur le témoignage même de la Vierge Marie. On peut regarder la chose comme certaine^.
1. Gf, Lepin, Évangiles canoniques et Évangiles apocryphea^ p. 29-51.
2. C'est l'opinion même d'auteurs protestants, comme Godet, Commentaire sur l'Évangile de S. Luc, 3e édit., 1888, p. 182, 224; Zahn, Einleilung in dus N. T., 1898, t. ii : Plummer, Commentary on the Gospel according to S. Luke, 1905, p. 7; Ramsay, Was Christ born at Bethlehem? 1898, p. 87, 88; Sanday, art. Jésus Christ, dans le Dictionary of the Bible, 1899, p. 643, 6'i4. — Sur la question de l'historicité de la conception virginale, voir V. Rose, Etudes sur les Evangiles, 2* édit., 1902, cli. II; A. Durand, L'Enfance de J,-C. d'après les Evangiles canoniques^ 1908.
LA MORT hÉDEMPTRICB 333
La mort rédemptrice
L'idée que M. Loisy présente de la mort de Jésus, non piévue, non voulue, vulgaire et brutale, est en rapport, d'une part, avec les conditions de l'humanité très ordinaire qu'il attribue au Sauveur, d'autre part, avec l'illusion persistante qu'il lui suppose touchant l'imminence du royaume. Tout ce qui contredit ces hypothèses tend du même coup à ruiner la théorie qui en dérive.
Nous avons vu * que le divin Maître n'a pas été, comme le critique le prétend, le jouet du mirage eschatologique. 11 a prévu le royaume comme devant se réaliser, après une période de préparation prolongée, par la venue duFilsdel'homme surles nuées du ciel. Une telle perspective requiert sa disparition préalable du milieu des siens. Cette disparition doit être violente : le Sauveur n'a pas laissé de le faire entrevoir dès le début de son ministère, et, à partir de la confession de saint Pierre, il multiplie les prédictions à ce sujet.
Jésus a donc prévu sa mort. Mais, s'il l'a prévue, n'a-t-il pas dû la vouloir? 11 semble impossible de douter que, voyant dans sa mort la volonté de son Père, il ne l'ait acceptée d'abord comme telle. Les textes où le Sauveur exprime la nécessité où il est d'accomplir ce dessein, le récit de Gethsémani où on le voit se résigner au calice qui lui est offert, sont tout à fait selon les vraisemblances et la réalité de ses dispositions.
1, Ci-dessus, p. 287 et suiv.
Mais conçoit-on, dans l'ordre providentiel, la mort du Messie, Fils de Dieu, autrement que comme condition pour la réalisation du royaume, dont il doit être l'organisateur et le souverain ? Et cette condition elle-même n'est-elle pas à entendre beaucoup plutôt par rapport aux hommes qui doivent avoir accès au royaume, que par rapport au Sauveur dont le droit est si parfaitement assuré? Si Jésus a accepté de mourir, s'il a voulu sa mort, c'a été pour obtenir aux hommes le royaume qu'il est venu prêcher. Non content d'avoir fait briller à leurs yeux cette grande espérance, de l'avoir placée si haut dans la préoccupation de son Eglise, il achève de leur donner confiance en leur méritant par sa mort le royaume ainsi annoncé.
Faut-il dès lors s'étonner si les Evangiles contiennent des textes formels où Jésus parle d'offrir sa vie en sacrifice de propitiation et de rédemption?
En réponse à la demande des fils de Zébédée, il fait entendre cette parole : « I^e Fils de l'homme n'est pas venu pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie en rançon pour beaucoup ^ » 11 faut tout le parti pris de M. Loisy pour déclarer ce texte inauthentique, sous prétexte de conformité avec la doctrine de saint Paul. La parole du Sauveur est
1. Marc,x,45 =: Matth.,xx, 28. — A. Loisy, Le» Évangiles synoptiques, t. II, p. 240 : « Au lieu de venir comme un prince qui se fait servir, il est venu comme un serviteur qui travaille pour autrui... Son travail à lui était unique, car il avait à ofifrir sa propre vie, et à la sacrifier pour le salut d'un grand nombre. Sa vie est la rançon qu il apporte pour la rédemption des hommes. Elle est donnée pour tous; mais tous ne profitent pas de ce suprême sacrifice. C'est pourquoi, l'on peut dire, en considérant seulement les résultats, qu'elle a été donnée pour plusieurs, u