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Les théories économiques dans la Grèce antique

dans la première moitié du xix e siècle par l'école alors dominante dans la pensée économique. Les orthodoxes ou libéraux, non seulement en effet avaient continué les traditions à prioristes de leurs devanciers ; mais ils les avaient même singulièrement exagérées, 11 n'y a donc pas à s'étonner qu'ils n'aient jamais eu la préoccupation de restituer à l'économie politique ses aspects historiques.

Tout nécessairement, il n'a plus pu en être de même, avec les succès de la grande école allemande, qui avait pour principe même, la réaction par l'histoire, contre les méthodes de l'orthodoxie française et anglaise. Ce mouvement n'a cependant pas, au point de vue particulier de l'étude des filiations doctrinales, donné tout ce qu'on pouvait espérer de lui. Les plus illustres représentants de l'historisme en économie politique, depuis Roscher, Hildebrand et Knies jusqu'à Brentano et Schmoller, ont été, avant tout, préoccupés de l'évolution des phénomènes économiques.

Ils ont cherché à en étudier directement les diverses phases, et ils ont insuffisamment compris que, très souvent, l'histoire des doc-

tri nés aurait pu les aider à bien saisir les transformations successives du fonds même de la vie économique.

11 n'y a cependant là rien d'absolu et, malgré la remarque qui vient d'être faite, nous devons aux savants allemands des œuvres considérables au point de vue de la connaissance de l'ancienne économie politique. De toutes, la plus importante est très certainement cette fameuse « Geschichte der National Oekonomik in Deutschland » (') due à la plume de Roscher et dont Ingram a pu très justement dire ce qu'elle est, un merveilleux monument d'érudition ». Encore faut-il ajouter cependant que, parmi la masse inouïe des détails contenus dans l'œuvre du grand professeur de Leipzig, il en est beaucoup qui ont trait plutôt au passé des phénomènes qu'à l'histoire des idées. Mais il n'en est plus de même avec des livres moins connus que celui de Roscher et cependant plus précieux peut-être à notre point de vue spécial, comme les ouvrages de Kautz, de Dûhring et d'Eisenhart (*).

(») Munich, 1874.

(*) Kautz, Die geschichlicke Entwickelung der national à'konomik und ihrer litteratur, Wien, 1860; Duhring, Kri-

Malgré ces travaux considérables, l'Allemagne ne saurait ici revendiquer sa suprématie scientifique ordinaire; et, au cours de ces dernières années, nous sont arrivées des pays italiens, belges ou anglais, des œuvres qui constituent, aux heures actuelles, le fonds le plus précieux de la littérature historique en économie politique. C'est ainsi, par exemple, que les travaux nombreux de Luigi Cossa et ceux de toute une pléiade de jeunes maîtres formés à son école constituent, dans leur ensemble, le monument peut-être le plus intéressant à connaître au point de vue de l'histoire des doctrines. C'est ainsi encore que la Belgique, avec le livre tout récent de Brants (*) sur les idées économiques au moyen-âge, et aussi avec le premier volume de l'ouvrage de M. Hector Denis (*), vient brillamment prendre rang à côté de l'Italie.

Quant à l'Angleterre, nous lui devons, grâce

tiscke geschichte der National Oekonomik und Socialismus, Leipzig, 1879; Eisenhart, Geschichte der National Oekonomik, Iéna, 1891.

(*) Brants, Les théories économiques au xine et au xiv° siècle, Louvain, 1895.

(*) Hector Denis, Histoire des systèmes économiques et socialistes t Bruxelles, 1897.

au petit traité d'Ingram (*), l'œuvre la plus précise et la plus intégrale, malgré la modes* tie de ses dimensions, qui ait encore paru sur l'histoire des doctrines économiques.

D'autres écrivains, comme Ashley (*) et Roggers ( 8 ), ont pris soin, d'ailleurs, de nous montrer que la tentative d'Ingram répond à tout un mouvement d'idées particulièrement notable dans la science anglo-saxonne.

Par contre, la France, en raison sans doute de l'insuffisance de la participation universitaire aux choses économiques, peut-être aussi par le fait de l'influence relativement considérable conservée dans notre pays par l'école orthodoxe, a paru jusqu'à ces derniers temps persévérer dans les anciens sentiments de dédain négligent à l'égard de l'histoire de l'économie politique, et plus particulièrement de ses évolutions doctrinales. 11 a fallu, en effet, le petit livre de M. Espinas( 4 ) pour que

(») Ingram, Histoire de V Économie politique (traduction de Varigny et Bonnemaison). Pan'5, 1893.

(*) Ashley, An introduction to english économie history and tkeory.

( 3 ) Roggers, Interprétation économique de l'histoire, trad. Castelot.

(*) Espinas, Histoire dès Doctrines économ. Paris, 1891.

nous ayons à comparer avec la littérature étrangère autre chose que les fantaisies historiques de MM. Villeneuve -Bargemont et Blanqui.

- Il est du reste, infiniment probable que les programmes du doctorat en droit, tels qu'ils ont été élaborés en 1895, vont provoquer rapidement dans notre pays un mouvement de réaction contre ces insuffisances, et il n'est pas douteux que des enseignements nouveaux vont sortir des travaux nombreux. Nous sommes cependant à des heures où il serait encore fort prématuré d'espérer, sur l'histoire des doctrines économiques, un vaste travail d'ensemble; et pendant plusieurs années on ne peut guère attendre que des études fragmentaires sur quelques périodes spéciales. A en juger par ce qui s'est passé jusqu'à présent dans les pays étrangers, les auteurs de ces travaux à venir seront attirés, plutôt par le xvm e ou même par le xix e siècle, que par les origines lointaines de l'économie politique.

C'est là une tendance fort naturelle. Quand on envisage, en effet, le but essentiel de l'histoire des doctrines; et quand on considère qu'elle doit surtout servir à éclairer

nos hésitations présentes par la connaissance de la genèse des idées qui s'entrechoquent de nos jours, les périodes très anciennes apparaissent comme d'un intérêt secondaire.

Il n'est en effet pas un de nous, qui doive quelque chose de ses convictions économiques, à Platon ni à Àristote, pas plus d'ailleurs qu'à saint Thomas d'Aquin ni à Nicolas Oresme. Mais on ne pourrait en dire autant de Quesnay, d'Adam Smith, ni de Jean- Baptiste Say, pas plus, en un autre sens, que de Proudhon ou de Karl Marx et même de Fourier ou de Saint-Simon. En s'attachant à eux, les économistes historiens peuvent donc avoir le sentiment de faire œuvre vivante, et de reprendre, sous une forme un peu spéciale, les querelles décisives.

En revanche, il peut paraître singulièrement stérile de remonter bien haut dans le passé, le plus souvent pour n'y trouver que quelques idées confuses, trop loin des nôtres pour nous être d'un grand secours dans nos élaborations modernes. Peut-être, cependant, l'étude des périodes très anciennes, bien que destinée toujours à un relatif abandon, ne doit-elle pas être complètement délaissée.

Tout récemment, M. Brants Ta prouvé en ce qui concerne le moyen-âge, par une très heureuse expérience personnelle; et à la lecture de son livre, tous ont compris l'importance qu'il peut y avoir à bien connaître certaines origines morales de l'économie politique, en un temps où elle tend à se rapprocher de ses sources éthiques — ou quelques-uns, même, ont la tentation de la relier de nouveau à des préceptes religieux.

L'étude que j'entreprends a précisément pour but de montrer que la connaissance des idées générales des philosophes grecs sur les questions économiques peut présenter des intérêts du même ordre.

C'est là d'ailleurs une conception qui a frappé déjà quelques historiens de doctrines; et la Grèce ancienne est loin d'avoir été complètement négligée dans l'ensemble des œuvres consacrées au passé de l'économie politique.

Tout d'abord, en effet, certains auteurs d'ouvrages généraux ont tait dans leurs travaux, une place relativement considérable aux doctrines de l'antiquité. Il en est ainsi tout particulièrement pour Kautz en Allemagne, et en France pour Espinas. De plus, nombre

de dissertations spéciales ont été, dans tous les pays, publiées sur les notions grecques en économie politique — et M. Luigi Cossa a, même, pu consacrer un opuscule d'une dizaine de pages, à la simple énumération des auteurs modernes qui se sont préoccupés de ces questions^).

En Allemagne, les plus marquants sont Roscher (*) et Hildebrand ('). Il convient de citer à côté d'eux des écrivains moins connus, mais dont les travaux sont cependant loin d'être négligeables, comme Glaser, auteur à la fois d'une thèse intitulée « De Aristotelis doctrina de divitiis » et d'une monographie sur « Die Entvickelung der Wirthschafts — Verhâlnisse bei den Griechen » (♦) ou encore

(*) Di aie uni studi storici sulle teorie economiche dei greci. Milan, 1876.

(*) Uber das verhâltniss der national ôkonomik zum klassischen alterthume (traduit par Wolowski et publié dans le volume intitulé : Diverses recherches d'économie politique.

( 8 ) Hildebrand, Xenophonlis et Aristotelis de œconomix publica doctrinx illuslrantur. Marburg, 1845. La seconde partie relative à Aristote n'a pas été publiée (v° Cossa, op. cit., en note, p. 6),

(*) Berlin, 1865 (Extrait des Iahrbûcher fur gesellschafts* und staatswisenschaften).

comme Stein et Hagen, qui ont publié, l'un « Die Staatswirthschaftliche Théorie derGriechen vor Àristoteles und Platon » (*) et l'autre « Observationes œconomico politicae in Eschinis dialogum, qui Eryxias inscribitur ».

En Italie, nous avons également à relever sur les doctrines économiques dans l'antiquité grecque toute une série de monographies, dont la plus ancienne remonte à 1830.

Elle a pour auteur De Sam-Cagnazzi, et est intitulée : a Analisi dell economia publica e privata degli antichi ». Très peu d'années après, en 1836, le même sujet était repris dans le Journal de statistique de Palerme par J. Ferrara. Son travail avait pour titre «L'economica politica degli antichi ». Beaucoup plus tard enfin, à la date de 1873, Franc. Trinchera publiait tout un volume sur les époques anciennes de l'histoire de l'économie politique, et nous y donnait, sur les périodes grecques, des aperçus sans grande originalité, mais qui restent encore assez complets (*).

(*) Zeitschrifft fur die gesam. staatswissenchaft, 1853, p. 115 et 182.

(*) Storia critica dell' economia publia (epoca apticçi). Napoli, 1873,

Enfin, en des temps tout voisins des nôtres, nous retrouvons encore la préoccupation des idées économiques du monde grec soit chez Salvio Salomo avec .// concetto délia schiavitu secundo Aristotile ( ! ), soit, surtout, chez Salvioni avec son Communismo nella grecia an tiqua (*).

Dans les pays de langue française, la littérature sur notre sujet est beaucoup plus pauvre; et, quand on a écarté l'ouvrage de M. du Mesnil-Marigny ('), que son caractère superficiel rend d'une utilité à peu près nulle, il ne reste guère qu'une étude sérieuse consacrée aux questions qui vont nous préoccuper.

C'est celle que M. de Fontpertuis a publiée en 1871 dans Y Economiste français (*).

En dehors de cette monographie, mention doit être faite cependant d'un très lointain opuscule sur l'économie politique et rurale

(i) Rome (1881).

(») Padoue (1883).

( s ) Du Mesniï-Marigny, Histoire de l'Economie politique des peuples anciens de l'Iode, de l'Egypte et de la Grèce (Paris, 1878).

( 4 ) Les idées économiques et sociales de l'antiquité et leurs filiations dans les temps modernes, par Front de Fontpertuis (Journal des Economistes, XXI II, 356 et XXI V, 381).

des Grecs dont l'auteur est M. Régnier puis, beaucoup plus près de nous, de l'article de M.Brants surXénophon économiste ('), et du remarquable travail sur le socialisme en Grèce paru tout récemment dans le Devenir social (*) et dû à M. G. Platon.

Il m'a paru, qu'après ces essais si clairsemés, et dont la plupart sont fort anciens, il restait place pour une étude nouvelle. Dans ma pensée, elle doit s'adresser aux économistes, beaucoup plutôt qu'aux hellénistes.

Elle nest, en aucune façon, une œuvre d'érudition, et si elle peut avoir quelque intérêt, il ne sera pas dans le fait d'une contribution nouvelle, apportée à tout ce que de patients travaux nous ont déjà révélé, sur la vie matérielle en Grèce. Il ne sera pas non plus dans des discussions techniques, sur l'authenticité ou la critique des textes qui doivent servir de base à notre jugement, à propos des compréhensions des anciens, en matière économique.

Mais j'ai cru qu'en utilisant, même sans pensée de révision personnelle, les résultats déjà acquis, soit sur les conditions économi-

(i) Revue catholique de Louvain, 1881.

(*) Devenir social (n»de janvier 1897 et not suivants).

ques de l'antiquité, soit sur la valeur des sources qui sont attribuées aux Grecs, un effort d'ordre scientifique pouvait encore être tenté. Il consistera essentiellement à suivre dans le développement de la philosophie classique, les quelques idées générales qui étaient relatives aux choses de l'économie sociale; et j'essaierai, accessoirement, de comparer ces idées avec les principes qui, de nos jours, dominent les mêmes questions.

Nous verrons, ainsi, comment des différences entre les milieux économiques, d'ailleurs assez connues pour être rappelées sans grand appareil d'érudition, se sont traduites sur certains points par de curieuses oppositions de doctrines.

Mais nous trouverons également, que bien des évolutions parallèles aux nôtres, ont conduit les anciens à quelques presciences de théories trop souvent considérées par nous comme des conquêtes essentiellement modernes. Peut-être même certains auront-ils la tentation de penser que, dans ce travail, la part faite aux désirs de rapprochement entre des époques très dissemblables, est quelque peu exagérée.

Je ne crois, cependant, pas l'avoir artificiellement grandie ; et» si elle est considérable, c'est sans doute en raison de ce que les éléments de la vie économique se transforment moins rapidement que ceux de la vie politique, esthétique ou morale, des sociétés. Les premiers, en effet, participent déjà quelque peu de rimmuabilité relative qui est dans le monde physique.

Il n'est dès lors pas étonnant, qu'entre les idées de notre temps et celles de civilisations où les modes de sentir et de penser ont, d'une façon générale, été profondément différents des nôtres, les rapprochements puissent cependant se multiplier sur le terrain des doctrines économiques. J'ai donc pu en relever un assez grand nombre, sans obéir au désir inconscient de discuter nos querelles sous des formes anciennes. Il n'en est pas moins, que cet aspect des choses est pour diminuer la singularité apparente qu'il peut y avoir à venir proposer un recul vers des temps aussi lointains que ceux de la Grèce antique, à des économistes, voués par goût et par habitude aux problèmes contemporains. Ils songeront, en tous cas, que dans l'œuvre inté-

grale d'une histoire des doctrines à élaborer, les périodes les plus éloignées sont les plus arides à étudier ; et ils seront portés à quelque indulgence pour une tentative qui comporte sa part de dévouement.

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