INTRODUCTION
Importance des préoccupations sociologiques'dans la Grèce antique. — Perfection des travaux de certains de ses philosophes sur la politique. — Le point de vue économique y est cependant souvent négligé. — Causes de cette particularité* — Bien des écrivains grecs ont néanmoins touché aux questions d'ordre économique. — Enumération de leurs principales œuvres : Les écrits antérieurs à Socrate. — Les Socratiques. — Les auteurs des derniers siècles de l'ère païenne. — Peu d'influence, malgré ces sources, des doctrines grecques sur le développement postérieur de la science et nécessité d'une étude approfondie, pour expliquer ce fait.
La pensée grecque a été bien autrement sociologique que la nôtre, et il n'y a pas a s'en étonner, quand on réfléchit quelque peu sur la situation de l'individu dans les civilisations antiques.
Peut-être, il est vrai, a les prendre dans leur ensemble, les liens sociaux étaient-ils alors plus lâches qu'ils ne le sont aujourd'hui. C'est qu'au point de vue intellectuel, comme dans la sphère de l'activité matérielle, les divisions de travail étaient moins
grandes que de nos jours, et elles sont la mesure des solidarités humaines (').
Mais malgré ces causes profondes de relative indépendance individuelle, le plus apparent des mécanismes d'assujettissement, l'Etat, fonctionnait avec une énergie toute particulière : comme aux heures actuelles, sa mission essentielle, *en dehors d'attributions discutées, consistait à assurer aux citoyens la sécurité contre l'ennemi et contre le révolté; mais par la nature même des choses, ce double devoir avait une importance, pour nous, bien diminuée.
A une époque, tout d'abord, où la guerre mettait en question la liberté même des individus, alors que, par une défaillance de la cité, chacun d'eux était exposé à cette servitude, qui faisait perdre la moitié de l'âme ( 2 ), la mission militaire de l'Etat lui valait, nécessairement, ces dévouements passionnés que nous vouons volontiers aux causes qui nous sont personnelles. D'autre part, ce qui était a défendre a l'intérieur, ce n'était pas seulement un système de propriété à peu près universellement accepté; c'était surtout la domination, sans frein, d'une faible minorité sur une majorité frémissante,
( ! ) Voir surtout Durkeim : Division du travail social, ch. sur la solidarité mécanique, et sur la solidarité organique, p. 72 à 251,
(*) Lois 776 E, et 777 A., V> Odyssée, XVII, 332.
de quelques centaines d'hommes libres, sur plusieurs milliers d'esclaves (*), et ici encore, le près* tige de la cité se trouvait grandi de toute l'importance et de toute la difficulté de sa tâche.
Il n'est donc pas surprenant de voir les Grecs dominés par la préoccupation de l'Etat; et on a souvent répété combien elle a profondément marqué la littérature et la religion anciennes. C'est cependant, peut-être, dans le domaine scientifique que cette hantise devait surtout exercer une influence décisive.
D'abord les penseurs s'étaient engagés dans une voie où de pareilles tendances sont forcément indifférentes. Us avaient cherché des explications de la nature, mais avec Socrate a la philosophie descendit du Ciel sur la terre » (*). Ce fut pour y faire œuvre de rénovation politique. La science vint s'abîmer dans l'éthique, et la morale elle-même, née d'une réaction contre les excès d'individualisme, dont les
(') Il n'y avait pas dans l'ALtiqne moins de 365,000 esclaves; Si donc, l'on adopte pour la bourgeoisie le nombre de 90,000, les deux classes étaient dans le rapport de 4 à 1 (Schœmann, Antiquités grecques, trad. Galuski, I, p. 396). Ce témoignage est d'ailleurs confirmé par celui de Bœckh (Economie politique des Athéniens, trad. Laligant, I, p. 61).
{*) Philosophiam devocavit a Cctlo ( Tusc, V, 4, 10. Cf. Acad., 1. 4. 15. 11. 29. 123; De fin., V, 29. 87); v* Croiset, Histoire de la littérature grecque, IV, p. 206.
sophistes s'étaient faits les théoriciens confus, tendit bientôt à n'être plus qu'une sociologie prématurée. Grâce a cette orientation, bien que condamnés d'ailleurs à une relative impuissance, par le peu de développement des sciences destinées a servir de point d'appui aux études sociales ('), les Grecs, et plus particulièrement les Socratiques, ont poussé fort avant dans le domaine des connaissances poli* tiques et tels chapitres d'Aristote peuvent être, sans risque de grande infériorité, mis en face des théories d'HolIzendorf ou de Bluntschli.
Il faut ajouter cependant, que, dans une œuvre ainsi fort remarquable, en son ensemble, les questions économiques ont été de beaucoup les plus négligées. Il devait en être ainsi pour deux raisons essentielles.
D'abord, de tous les phénomènes sociaux, ceux qu'étudie l'économie politique sont, par leur nature, les plus extérieurs à l'action de l'Etat ( s ). Il est dès lors tout naturel que, pour des hommes attirés vers la sociologie par ses côtés purement politi-
(i) V. Ingram, Histoire de l'économie politique, p. 19.
(') L'idée doit être tenue pour certainement exacte par ceux-là mêmes qui seraient des interventionnistes ardents. Tant qu'on ne va pas jusqu'au collectivisme le plus absolu, on laisse forcément, en dehors de l'action de la loi, beaucoup plus de phénomènes économiques qu'on ne peut lui en soumettre.
ques, les préoccupations d'ordre économique soient restées de second ordre.
D'autre part, des faits considérables qui, en dehors même de toute idée de gouvernement, n'auraient certainement pas échappé à l'observation d'un Aristote ou même d'un Xénophon, existaient à peine aux temps de leurs écrits. Quand les hommes du xviii 6 siècle ont donné à l'économie politique une impulsion décisive, ils étaient sollicités par toute la vie qui était autour d'eux. En France, l'agriculture mourante, en Angleterre l'industrie naissante, souffraient également par le fait des législations mercantilistes, et appelaient ensemble des théoriciens sauveurs. En même temps, les expériences de Law avaient montré la puissance, comme le danger, de certaines grandes forces, jusqu'alors insoupçonnées; et, d'autre part, les survivances de la féodalité, en compromettant la propriété tout entière, ouvraient la brèche aux discussions qui peuvent l'attaquer. Or, jamais la Grèce n'a eu des heures comparables. La guerre, avec ses profits de butins et d'esclaves, avec ses ravages et ses tributs, y a été longtemps la grande dispensatrice de la richesse comme de la misère, et nous verrons, avec quelque détail, comment dans toute l'antiquité les phénomènes de véritable production sont restés au second plan de l'existence sociale. Dès lors, comment attendre des Grecs une science qui leur était comme
voilée par le milieu dans lequel ils vivaient? (*).
Il faudrait se garder cependant de donner à ces idées une importance exagérée; et on n'en doit pas conclure que la contribution des philosophes grecs à la formation des doctrines économiques a été sans aucune importance. Tout au contraire, les œuvres, dans lesquelles nous trouvons des passages à retenir pour nous, sont imposantes, à la fois, par leur nombre et par le nom de leurs auteurs. Elles peuvent se diviser en trois groupes principaux : les unes étant antérieures à Socrate, les autres directement inspirées par ses doctrines, les dernières enfin correspondant à la décadence de la société hellénique.
Avant Socrate, on peut retenir, d'abord, les noms d'Homère et d'Hésiode. Nous verrons, en effet, en parlant des théories sur la répartition, comment l'Iliade et l'Odyssée ont été bien souvent invoquées à propos des querelles qui peuvent s'élever autour de l'histoire de la Propriété; et dans « les travaux
(*) Certains historiens des doctrines économiques et notamment Kautz, Die geschichtliche Entvickelung der national OEkonomik und ihrer Litteratur, I, p. 59 à 61, donnent à l'infériorité de la science écenomique en Grèce des causes très nombreuses. Elles peuvent toutes se rattacher aux idées principales indiquées au texte. Nous les retrouverons d'aileurs en parlant de la théorie de production dans le monde grec.
et les jours » les passages si nombreux qui exaltent le travail manuel, sont d'un intérêt particulier au point de vue du développement des idées économiques, car ils nous montrent qu'en des temps très anciens, les mépris qui devaient être professés plus tard à l'endroit de tous les artisans n'existaient pas encore.
Pythagore et ses disciples méritent également une rapide mention, et nous aurons occasion de dire que, bien souvent, on a voulu leur faire une place, d'ailleurs imméritée, dans l'histoire du communisme.
Il n'y a cependant, dans ce passé très lointain, que des traces d'idées économiques qui ne constituent pas de véritables éléments d'histoire scientifique ; mais il n'en est plus de même quand nous arrivons à la sophistique ; et nous pénétrons avec ses philo* sophes dans une période qui est déjà pour nous intéresser beaucoup plus sérieusement. S'il en est ainsi, ce n'est pas seulement parce qu'alors les œuvres qui touchent à nos questions paraissent s'être multipliées, parce que Protngoras a écrit un Traité sur les salaires (*), ou bien encore parce que Hip-
(*) V. Croiset, Histoire de la littérature grecque, t. IV, p. 54 et 39. — V. aussi Diogène-Laërce, IX, p. 55. Il paraît certain que la question débattue dans le procès sur le salaire de Protagoras était celle, si brûlante pour les sophistes, du paiement de leurs leçons. Il y aurait donc grossière erreur a croire qu'on pourrait trouver là quelques
podamos de Milet et Phaleas de Chalcédoine ont proposé des plans nouveaux sur la répartition des biens ( 1 ). C'est bien plutôt parce que l'école tout entière est caractérisée par une tendance de réaction contre les vieilles conceptions sociales. Elle entre en lutte ouverte avec les traditions de la cité aristocratique et militaire, et tend à les remplacer par des principes démocratiques, qui comportent nécessairement tout un programme nouveau d'économie (*). Ce programme, du reste, parait avoir trouvé son expression la plus complète dans les œuvres d'un homme qui cependant n'était pas un sophiste. Il s'agit de Thucydide, dont les travaux historiques sont profondément marqués par le souci des questions économiques. Roscher a, même, pu dire qu'aucun écrivain n'a contribué, autant que
lointaines presciences de nos doctrines modernes sur les salaires ouvriers. Il n'en est pas moins que dans la question des leçons, la dignité et la valeur de tout travail étaient en cause et que nous sommes bien ici, par conséquent, sur un terrain économique,
( l ) V. Aristote, Polit., VI, 5 et 6. Nous reviendrons d'ailleurs sur les théories d'Hippodamos et de Phaleas dans le paragraphe consacré à la répartition.
(*) Sur les tendances générales de la sophistique au point de vue social, Y. Particulièrement Janet, Histoire de la science politique, I, p. 66 à 68. — V. Curtius, op. et trad. cit., IV, p. 122 et 123; Zeller, Histoire de la philosophie chez les Grecs, traduction de Boutroux, II, p. 455 à 461.
l'auteur de la guerre du Péloponèse, à lui donner les éléments de sa science ( 1 ). Ce témoignage, un peu surprenant, est pourtant partiellement explicable par ce fait que le grand historien, seul peut* êlre de tous les écrivains de l'antiquité grecque, a su concevoir des idées purement économiques et il est précisément rattaché à la sophistique parce qu'il n'embarrasse pas, comme les Socratiques, sa sociologie d'éléments moraux. Aussi ses aperçus sur les causes de la prospérité matérielles des cités, et particulièrement sur l'utilité du travail, ont-ils une netteté scientifique qui ne se retrouve nulle part ailleurs dans la littérature hellénique (*).
C'est cependant chez les Socratiques qu'il nous faudra chercher les bases les plus sûres d'un juge* ment à porter sur les théories économiques en Grèce. Ils ont été, en effet, les seuls qui nous aient donné des œuvres ou des parties d'œuvres exclusivement consacrées à l'économie politique.
Nous pouvons d'abord tenir pour certain, autant que le permettent les imprécisions des souvenirs laissés par un enseignement tout oral, que le maître lui-même parlait fréquemment sur des sujets tou-
(i) Roecher, L'Economie politique et l'antiquité classique, traduction Volowski dans le volume intitulé : Diverses recherches d'économie politique, p. 6.
(*) Thucydide, I, 70, 80 s., 120 s.; Uoscher, op. cit., p. 7.
chant à l'Économie. Il paraît surtout avoir insisté sur ses mépris pour la richesse matérielle et sur cette idée qu'il n'y a pas de véritable bien en dehors de la modération morale (*).
En tous cas, le plus immédiat et, selon toutes les apparences, le plus fidèle de ses disciples, Xénophon, est le premier qui ait consacré à nos questions des travaux spéciaux. En un temps où les défiances de ses concitoyens l'avaient relégué dans l'exil d'une vie rurale, il nous donne d'abord, avec l'Economique, les principales règles de la bonne gestion d'une * grande propriété foncière. Bien que son premier traducteur, Etienne de la Boétie, n'ait voulu voir là qu'un traité sur « la Mesnagerie », il est certain que Xénophon avait déjà, en l'écrivant, des préoccupations sociales : à ses yeux, les mêmes qualités étaient nécessaires pour l'administration d'une fortune privée et pour la conduite d'un Etat (*). Il devait donc lui apparaître que parler de Tune, c'était indirectement parler de l'autre. Malgré cette prétention, l'Economique est bien loin d'avoir, au
(t) Mémorables, T. I, ch. VI, § 1 à 11. Socrate insiste sur l'indépendance qui résulte pour lui de son absence de besoins. Il y a là, à son sens, le plus précieux des biens. Notamment la modération lui permet de ne pas faire payer ses leçons, et par conséquent, de n'être pas obligé de s'entretenir avec des sots.
* (*) V. notamment Mémorables, 1. III, ch, IV, § 6,
point de vue de notre histoire, l'importance « des Revenus ». Ce second ouvrage a été écrit, par T « abeille attique », en un temps, où les grâces de son style lui avaient déjà valu le pardon de ses concitoyens. Xénophon entend, dès lors, reconnaître son retour dans sa patrie par de bons conseils aux Athéniens, et l'occasion lui' est ainsi offerte de nous apporter, sur les idées financières de son temps, un des témoignages les plus précieux que nous ait légués l'antiquité. Il faut bien dire cependant que malgré « l'Economique » et « les Revenus », l'œuvre de Xénophon reste surtout littéraire. Il a aperçu bien des problèmes de son époque. Il les a pris pour thème d'élégantes variations ; mais il ne paraît jamais avoir eu la passion de les résoudre. Comme il avait été général par dilettantisme et historien par souvenir d'amitié, il est philosophe par amour de la belle prose, et ses écrits si chers aux friands d'atticisme restent de second ordre pour l'histoire des idées sociales en Grèce.
Il n'en est plus de même avec Platon. Le maître ne paraît pas, il est vrai, avoir songé à consacrer une œuvre spéciale à l'économie; mais, en revanche, il lui a fait, dans ses écrits sur la Politique, une place déjà considérable. Aussi la République et les « Lois » seront-elles pour nous des sources de première importance : nous y trouverons notamment des aperçus décisifs sur la « division du travail » et aussi
des doctrines sur la « répartition » qui ont servi de modèle à bien des essais modernes.
C'est pourtant Aristote qui doit être considéré comme le plus grand sociologue de la Grèce antique. Sans doute, il serait exagéré de dire avec un traducteur. enthousiaste qu'il a été le « créateur de l'économie politique » ('), mais il a eu le goût d'observer la vie sociale de son temps ; et il a compris que bien des transformations, d'apparence purement politique, étaient au fond commandées par des variations dans l'ordre économique. On peut même dire que la morale à Nicomaque, la politique et la « Constitution d'Athènes » résument très exactement ce qui, dans l'ensemble de la pensée grecque, est à relever dans une histoire comme la nôtre (*). Nous ne trouvons plus, il est vrai, dans l'œuvre du stagyriste, cette fièvre d'absolue justice qui fait de la République un livre unique. Mais par cela même que la vision d'Aristote a été moins élevée, elle est aussi plus réelle que celle de Platon.
(*) 8. Saint-Hilaire, préface de la traduction de la Politique, p. 4 et 11.
(*) Il est vrai qu'il y a un traité de « l'Economique » autrefois attribué à Aristote; mais il est aujourd'hui unanimement considéré comme apocryphe, V. sur ce point Croiset, op. cit., IV, p. 710; Zeller, o/>. cit., II, p. 156 ; et aussi la préface de la traduction de Stœfer dans laquelle le traducteur parait croire à 1'aulhenlicité, tout au. moins, de certains fragments de l'Economique.
Après Aristote, la science politique entré en décadence. Elle est cependant bien loin d'être négligée. Nous verrons, en parlant de la répartition, comment, jusqu'au jour de la conquête romaine, la préoccupation des questions sociales s'est conservée chez les auteurs grecs. Nous pouvons dès maintenant indiquer les grands noms de Théophraste, d'Ephorus, de Plutarque et même de Polybe, bien que, malgré sa nationalité, l'œuvre de ce dernier écrivain mérite plutôt d'être analysée dans une histoire des idées romaines que dans un travail consacré à la Grèce. Encore cette énumération est-elle très incomplète et il est certain que nous aurions bien d'autres écrits à relever, sans l'incendie de la Bibliothèque d'Alexandrie, qui a détruit nombre d'ouvrages, presque tous consacrés aux sciences sociales (').
A s'en tenir du reste aux indications qui viennent d'être données, il peut, a priori, apparaître, que l'œuvre économique de la Grèce a dû être suffisante pour avoir une influence considérable sur le développement de nos idées modernes. Cependant il n'en est rien. Il est vrai que certains écrivains du moyen-âge ont été partiellement inspirés par les
(<) Dans ce chapitre consacré aux généralités, seuls les noms principaux sont indiqués, mais il serait facile de dQnoer une liste plus complète des sociologues de l'ancienne Grèce. — V. sur ce point Kaulz, op. cit., p. 113 s.
— SOidées économiques d'Aristote; et les utopistes comme les politiques duxvi'siècle, Morus ou Bodin ont eu certainement Platon pour modèle; mais après ces brèves remarques, il n'y a plus rien à dire sur la survivance directe des écrits des philosophes grecs dans notre domaine et à partir du xvn e siècle, les économistes ont même paru ignorer complètement l'antiquité. Ces dédains sont-ils justifiés ? Pour s'en rendre compte, une étude détaillée est nécessaire, dans laquelle il nous faudra procéder d'une façon systématique, en examinant l'ensemble de la littérature économique des Grecs d'abord sur les questions de méthode, ensuite sur les théories de la production, enfin sur les problèmes de répartition.