CONCLUSIONS
Les conclusions de l'histoire que nous venons de retracer comportent d'abord bien des éléments négatifs. Nous avons pu en effet rencontrer sur notre chemin quelques presciences de théories modernes sur des questions d'économie politique. Mais le plus souvent ces divinations étaient singulièrement fugitives. D'ailleurs, à côté d'elles, que d'erreurs naïves et que de lacunes inattendues ! On conçoit donc aisément qu'un économiste rigoureusement attaché, comme Jean-Baptiste Say, aux côtés purement techniques de sa science n'ait eu pour l'antiquité classique que des sentiments de dédain, et après notre long examen, ces mépris sont pour nous apparaître plus justifiés que les admirations de Roscher.
Est-ce à dire qu'une étude comme celle-ci est destinée à rester complètement stérile, et qu'elle ne peut répondre qu'au désir singulièrement vain de donner un aspect intégral à une histoire de doctrines ? Il est fort loin d'en être ainsi ; et malgré toutes les imperfections de leurs œuvres en matière économique, les philosophes et les historiens grecs
nous laissent cependant un double enseignement fort précieux à recueillir.
Ils nous montrent d'abord, une fois de plus, combien il vrai de dire que l'économie politique comporte un nombre considérable d'éléments de relativité et qu'avec les différences de milieux, elle varie nécessairement, à la fois dans ses aspects doctrinaux, et dans sa constitution interne. Depuis les triomphes de l'école historique, on a multiplié des exemples qui sont pour démontrer cette vérité essentielle ; mais en est-il beaucoup d'aussi frappants que ceux rencontrés sur notre chemin ? Entre les notions grecques et nos idées modernes, ce ne sont pas seulement des différences secondaires qu'il nous a fallu constater. Nous avons eu à dire comment les anciens ont complètement ignoré nos théories sur le capital, et nous avons vu que le plus illustre de leurs philosophes avait eu des hésitations devant la conception même de la production économique. Or ces opinions, si extraordinaires qu'elles puissent nous apparaître, ne tenaient pas seulement à des insuffisances d'analyse de la part des penseurs d'alors. Nous les avons trouvées partiellement explicables par des raisons tirées du fond même de la vie économique dans l'antiquité. Elles répondaient, non pas, il est vrai, à la vérité absolue, mais tout au moins à certains aspects des choses. Elles étaient, dans quelque mesure, une expression normale de
l'économie nationale des Grecs ; et si, en raison même du recul des temps nous ne devons pas être très surpris de voir cette économie si différente de la nôtre, il n'en reste pas moins que ce fait comporte une leçon intéressante dans le débat toujours ouvert entre l'historisme et ses adversaires.
Tout ceci n'est cependant encore que secondaire et ce que nous devons retenir, par dessus tout, c'est le caractère profondément éthique des doctrines économiques en Grèce. A vrai dire, ce caractère n'est pas spécial aux temps que nous avons étudiés et il se retrouve à bien d'autres époques.
A Rome même, dans ce milieu si peu propice au développement des grandes idées philosophiques, alors qu'au point de vue purement économique un recul sensible se faisait sur la pensée grecque, il s'est trouvé encore des hommes pour reprendre avec une demi-inconscience la tradition socratique de l'économie éthique, et à mon sens les écrivains de la Res rustica, comme Caton, Varron, Collumelle n'ont pas fait autre chose. S'ils ont été attirés exclusivement vers les côtés ruraux de la science économique, c'était sous l'empire d'un désir de régénération morale. Ils éprouvaient en face de la profonde décadence de l'agriculture italienne en leur temps, en face aussi du spectacle des vices de la Rome nouvelle, un sentiment tout à fait comparable à celui de Socrate et de ses disciples devant Souchon 12
l'écroulement des vieilles traditions nationales, et la poussée sans cesse grandissante de l'individualisme démocratique. Mais ces écrivains bien intentionnés qui furent les théoriciens agronomes de Rome n'avaient pas l'envergure d'esprit de leur» modèles grecs. Sans doute même comprirent-ils insuffisamment le lien qui les unissait à eux, et ils ne durent pas s'apercevoir qu'ils transposaient en un mode médiocre toute la partie conservatrice de la philosophie sociale des Socratiques.
Si, par contre, nous passons au moyen-âge, nous trouvons toute une littérature qui, sous l'inspiration des Pères de l'Eglise, commentée par les grands canonistes et les théologiens, se rapproche d'une façon très curieuse de la conception grecque. Il ne faudrait pas croire que ce rapprochement a tenu essentiellement à l'influence personnelle d'Aristote ( 1 ). Il a tout au contraire été profondément marqué à des époques du moyen-âge où cette influence n'existait pas encore ; et si les théologiens et les philosophes socratiques se sont si souvent rencontrés dans leurs appréciations économiques, c'est uniquement parce que les uns comme les autres ont été dominés par des principes d'ordre moral.
(') V. Jourdain, Mémoire sur les commencements de la vie politique dans les écoles du moyen-âge. Mémoires de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, XXVIII, année 1894,
Ces principes les ont conduits aux mêmes ana- ^hèmes contre l'usure, aux mêmes défiances contre le commerce qui peut être une source de gains exagérés, et partant aux mêmes réserves sur le rôle économique du numéraire ( 1 ). C'est aussi l'exclusivisme de la préoccupation morale, avec ce qu'elle entraîne de dédain pour les avantages matériels, qui a empêché le moyen-âge d'insister sur la théorie de la production déjà laissée si incertaine par la science antique, et il serait aisé de suivre les ressemblances entre les deux époques jusque, dans des questions relativement secondaires, comme par exemple cette théorie du justam pretium si caractéristique de la doctrine du moyen-âge et déjà aperçue par Platon et Aristote (').
Ces rapprochements ne peuvent pas cependant faire disparaître le caractère d'originalité sans seconde des anciennes doctrines de la Grèce, C'est que d'abord la multitude et la confusion des sources du moyen-âge empêchent les idées de ce temps de ressortir avec autant de relief que celle de Platon ou d'Aristote. C'est qu'ensuite, si les deux époques ont cela de commun qu'elles sont l'une
I 1 ) V. Espinas, op. cit., p. 72 et suiv.; Ingram, op. cit., p. 60 et suiv. ; Brants, Des théories économiques au Xllfi et au XIV* siècle.
(*) V. Brants, p. 193 et suiv., et Platon, Le socialisme en Grèce, p. 73.
comme l'autre dominées dans Tordre économique par des points de vue moraux, elles sont cependant nettement séparées par ce fait que leurs postulats éthiques sont très différents.
Nous avons vu, en effet, comment les principes qui ont dominé la science sociale à Athènes étaient résolument étatistes et j'ai cherché à décomposer jusque dans ses détails le mécanisme du raisonnement socratique en ce qu'il essayait d'arriver a la perfection de l'individu par celle de la cité. Il en a été tout autrement avec la philosophie du moyen-âge. De grands penseurs comme saint Thomas d'Âquin ont bien vu la nécessité de construire toute une sociologie chrétienne ; mais jamais un théologien n'a pu songer, pour y parvenir, à s'écarter des principes individualistes. C'est qu'ils sont à la base même d'une religion, qui voit le drame essentiel dans la lutte toute personnelle pour le salut ( l ).
Cette opposition de principes devait tout naturellement retentir sur la solution de grands problèmes économiques, et c'est ainsi, pour ne prendre qu'un exemple, qu'elle a conduit les théologiens à
(*) « L'individualisme du xvm e siècle est le point de rencontre de deux grandes influences, et comme l'efflorescence du double germe déposé dans la conscience humaine par le cartésianisme et par l'Evangile » (Henry Michel, op. cit., p. 64. — V. le développement de la même idée, p. 65 et suiv.}.
des idées sensiblement différentes de celles des philosophes grecs sur la propriété individuelle. Alors, en effet, que dans l'esprit des anciens l'idée propriétaire était, ainsi que nous l'avons vu, restée toujours relativement vacillante, et que cette indécision tenait en grande partie à l'extrême étatisme d'alors, les philosophes chrétiens' ont été amenés par leur individualisme même à être des théoriciens fort ardents de la propriété privée. Il est vrai que chez les premiers d'entr'eux cette conception peut paraître incertaine, en raison du trouble qui avait été jeté dans les esprits par le spectacle ou le souvenir mal compris des premières communautés chrétiennes ; mais à partir de saint Thomas d'Aquin, tout au moins, il ne peut plus y avoir de doute sur l'opposition qui est ici entre la fermeté des théologiens et l'imprécision relative de la pensée grecque.
Comme du reste depuis les succès de la doctrine mercantiliste, jusqu'à nos jours, l'économie politique s'est constamment écartée de ses origines morales, il est bien permis de dire après ce que nous venons de rappeler que les doctrines grecques sont particulièrement représentatives de toute une phase essentielle dans l'évolution des pensées économiques. Elles nous donnent dans toute sa pureté le type de ce que l'on pourrait appeler l'économie à base de morale étatiste. Or, en raison des tendan-
ces de certains économistes contemporains à revenir vers les sources éthiques, une pareille époque est plus que jamais intéressante à connaître, et dans nos débats journaliers les uns et les autres peuvent avoir profit à tirer des leçons qui nous ont été léguées par le passé grec.
Pendant, en effet, que les infériorités techniques de la science économique chez les anciens, dues en grande partie à son manque d'autonomie et à sa confusion avec la morale, sont pour nous montrer les dangers d'un excessif rapprochement entre les deux sciences, la hauteur d'inspiration des Socratiques et, en même temps, l'énergie avec laquelle ils en appellent à la double autorité de la conscience et de l'Etat pour endiguer les instincts de « l'homme économique » destiné à être plus tard divinisé, doivent être une matière à réflexions, pour ceux-là qui sont trop disposés à se fier aux prétendues harmonies qui pourraient naître du choc des psychologies individualistes.