SOUCHON
richesses étaient les premiers à demander le partage des biens (').
Si maintenant nous cherchons à apprécier l'ensemble de toute cette étrange littérature au point de vue scientifique, il ne saurait guère y avoir de difficultés, tout au moins pour la légende de l'âge d'or ni pour celle «du bon Barbare ». Il est de toute évidence qu'elles ne répondent à aucune réalité. Tout au plus pourrait-on essayer de soutenir que les philosophes grecs, quand ils nous. parlaient avec tant de complaisance des égalités primitives, étaient hantés par le souvenir d'un très lointain communisme, qui pour n'avoir pas correspondu à l'idéal de paix et de bonheur entrevu par eux, n'en aurait pas moins existé au début dès sociétés helléniques. Cette question de l'organisation très ancienne de la propriété est de celles qui ne sauraient être discutées d'une façon incidente, et elle ne saurait trouver une place suffisante dans une histoire consacrée aux doctrines, et non pas aux phénomènes de la vie sociale.
Il est cependant à rappeler très rapidement que l'hypothèse du communisme originaire dans le monde grec, après avoir été aisément admise, s'est trouvée combattue par des historiens de haute valeur. Pour
(<) Vie de Lycurgue, par Plutarque, C. 8, 9 et 10. — V. Guiraud, op. cit., f . 42 et Pôhlmann, p. 129.
ne citer que deux noms, il suffit d'indiquer qu'elle a eu contre elle, à la fois, Fustel de Coulanges et Guiraud. Sans entrer dans le fond de la querelle ('), après avoir rappelé les opinions des derniers siècles païens, nous devons seulement mettre en garde contre l'importance qu'on pourrait être tenté de leur accorder pour la solution de ce grand débat. Celte importance pourrait être sérieuse, si les témoignages que nous venons de rappeler avaient été l'expression d'une tradition ininterrompue dans la Grèce antique. Mais il n'en était certainement pas ainsi. Comme, du reste, ni Platon, ni Ephore, ni leurs successeurs n'étaient à même de soumettre leur hypothèse à l'épreuve d'une critique historique bien sérieuse, il est permis d'affirmer qu'ils l'ont acceptée par entraînement beaucoup plutôt que par conviction raisonnée ; et il est fort probable que dans leur esprit même elle ne représentait guère qu'un élément de critique du présent à l'aide du mirage du passé.
(') V. sur cette question notamment Pôhlmann, op, cit., le chapitre intitulé Der Communismus der Urzeit, p. 1 à 17; Guiraud, op. cit., le chapitre intulé Les Grecs ont-ils commencé par la propriété collective, p. 1 à 23; de Laveleye, De la propriété et de ses formes primitives, p. 324 s. ; Fustel de Coulanges, Questions historiques, p. 65-80, Recherches sur quelques problèmes d'histoire, p. 233, 234, Nouvelles recher* ches, p. 7.
Pour la légende Spartiate, il a du eu être de même. Ici cependant la fantaisie parait avoir été plus près de la réalité. Si, en effet, Lacédémone n'a jamais été soumise à un régime de véritable communisme, il n'en est pas moins vrai que sa constitution particulièrement militaire l'avait entraînée a des pratiques s'en rapprochant. C'est ainsi, par exemple, que les Syssities si longtemps conservées peuvent être aussi bien comprises, soit comme une transposition dans la vie de la cité des habitudes des camps, soit comme un souvenir d'origines quasiphalansthériennes (').
Il paraît certain, d'autre part, que l'œuvre de Lycurgue était bien en réalité conçue dans les idées qui lui ont été attribuées par ses admirateurs. Elle semble avoir été, avant tout, un essai de pacification sociale. Le grand législateur vivait en un temps où l'Etat était complètement désorganisé, où ses concitoyens étaient par le fait de leurs querelles intérieures les plus malheureux de tous les Grecs ('). 11 songea d'abord h l'institution d\ine sorte de trêve de Dieu comparable a celle du moyen-âge ; mais il ne s'en tint pas là, et remontant à la cause du mal, il tenta d'arrêter les luttes autour de la propriété par un nouveau partage du sol. Il est vrai
(i) V. Schoemann, op. et trad> cit., I, p, 309 à 312. (») Hérodote, I, 65.
que l'histoire de ce fameux partage nous est racontée par les écrivains suspects, dont nous venons de parler, et on pourrait être tenté de le repousser avec le communisme primitif dans le domaine de la légende ('). Cependant il semble difficile d'admettre que l'intervention de Lycurgue, si retentissante dans l'histoire de Lacédémone, se soit bornée a des prescriptions d'ordre superficiel, telles que l'établissement d'une trêve sans doute mal observée. Comme d'ailleurs dans toute l'antiquité grecque et romaine une idée de partage de la terre n'a rien de très anormal, sur ce point, tout au moins, l'affirmation de tant d'historiens a une vraisemblance qui peut faire oublier le caractère douteux de leurs œuvres (*).
Est-ce à dire, comme l'ont prétendu ses admirateurs, que Lycurgue est venu assurer à ses concitoyens le bonheur et la paix dans l'égalité ? Il y aurait grande exagération à l'admettre. Il est indubitable d'abord que de grandes luttes sociales se
( l ) Cette opinion a été souvent soutenue, notamment dans la littérature allemande, V. surtout Grote, III, p. 322 s. et Peter dans le Philologus, XIII, 677 et Voehsmuth, Goetting anzeigen, n. 46, p. 1089 s.
(*) Y. notamment Schoemann, op. et trad. cit., p. 260. Il rappelle en note qu'il a lui-même longuement traité l'hypothèse des partages de Lycurgue dans. un opuscule spécial intitulé De Spart, homoeis. Opusc. academ. I, p. 139.
sont continuées après lui. Elles devaient même conduire h une concentration de la propriété qui a été ' la cause des derniers malheurs de la Grèce indépendante. En outre, il n'est pas sûr que le partage fait aux Spartiates ait eu pour but le nivellement des fortunes. Curtius et Guiraud sont d'accord, au contraire, pour admettre qu'il répondait à une situation très particulière : Au cours de la longue histoire de la conquête dorienne en Laconie, les vainqueurs quelque peu disséminés dans la masse des populations originaires auraient a un moment donné éprouvé le besoin de resserrer leurs forces. Ils auraient été ainsi amenés à s'établir tous sur un même point, qui se trouva l'emplacement de la future Lacédémone. Ils procédèrent alors à une expropriation complète des races vaincues dans tous les environs immédiats de la cité et se fixèrent là, dans des conditions exactement comparables à celles d'occupants arrivant sur une terre sans maîtres. C'est dans cette occurrence que Lycurgue aurait fait un partage égal entre eux, mais il n'y aurait pas eu là une opération destinée à être répétée et à assurer ainsi une définitive égalité ( 1 ).
Il résulte, en résumé, de ces explications, que dans l'ensemble des rêveries pseudo-historiques et
(i) V. Guiraud, op. cit., p. 41, et Curtius, op. eltrad. cit., I, p. 226 s.
en même temps communistes du iv e et du 111 e siècles, celles qui s'appuyaient sur le passé de Sparte étaient encore les moins dénuées de fondement. Elles comportaient cependant déjà un singulier travestissement des faits probables ; et la légende du divin législateur est bien digne d'être mise à côté de celles de l'âge d'or et du bon « Barbare ». C'est là tout un ensemble qui constitue un élément particulier de la littérature socialiste en Grèce. 11 méritait une mention à côté des parties de l'œuvre de Platon ou d'Aristote, qu'on peut comparer sans confusion aux plans sociaux de nos réformateurs modernes.
Nous avons maintenant à nous poser une double question, et nous devons rechercher : 1° quelle a été l'influence de la situation sociale de leur temps, sur les écrivains dont uous venons d'étudier les œuvres; 2° quelle a été, dans notre domaine spécial, le retentissement de la théorie sur la pratique?
Pour répondre au premier de ces deux points d'interrogation, il faut se rappeler qu'à partir du v» siècle, tout au moins, la Grèce a vécu au milieu des expériences socialistes. Pour retrouver une civilisation où elles aient été aussi répétées que dans certaines cités helléniques, aux temps des grands triomphes de la démocratie, il faudrait venir jus-
qu'à l'étude des institutions actuelles de l'Australie ou de la Nouvelle-Zélande.
Il ne parait cependant pas que cet état de choses ait eu sur les grands écrivains de l'antiquité une influence bien directe. La tendance socialiste des démocraties grecques s'accusait, en effet, de trois façons principales. Tout d'abord les confiscations étaient fréquentes. Les accusations qui les entraînaient n'avaient souvent pas d'autres motifs que la richesse du citoyen mis en cause, et elles apparaissaient ainsi, quelquefois même sans hypocrisies de motifs, comme de véritables mesures de nivellement ('). En outre, ceux des riches qui étaient épargnés par les décisions populaires devaient -acheter leur sécurité au prix d'énormes sacrifices. Les liturgies, les dons volontaires et les impôts constituaient à leur détriment une charge sans cesse grandissante, et un des plus récents historiens du monde grec a pu dire qu'au n* siècle il n'y avait plus qu'un léger effort à donner pour transformer les prélèvements d'Etat sur la propriété, tant ils étaient devenus considérables, en une véritable appropriation collectiviste (*). Enfin, comme contrepartie à ce régime draconien contre la richesse,
(*) V. Fustel de Coulanges, Questions historiques, p. 128.
(*) G. Platon, La démocratie et le droit fiscal dans l'antiquité et particulièrement à Athènes {Devenir social, livraison de mars 1897, p. 226).
s'était progressivement développé un système d'entretien des pauvres par la Cité. Au temps d'Àristote, sur 30,000 citoyens, plus de 20,000, sous prétexte de salaire ou d'assistance, recevaient de véritables traitements ('). Encore, dans ce compte, ne faut-il pas faire entrer en ligne les Ouopixg qu'il n'était besoin d'aucun titre spécial pour recevoir, et qui, suivant la forte expression de Bôeckh, étaient destinés à devenir le chancre rongeur de la prospérité athénienne (*).
Or, dans tout ce que nous avons dit de la littérature socialiste, nous avons trouvé des idées qui n'ont rien de commun avec toutes ces pratiques. Il y a donc dans l'histoire des luttes anciennes autour de l'égalité un divorce très net entre la théorie et les réalités. Mais il n'est pas pour nous étonner, car on pourrait le retrouver dans toutes les grandes poussées socialistes. C'est que les démagogies, quand elles arrivent au pouvoir, n'ont pas la patience nécessaire pour systématiser leurs efforts. Elles se jettent sur la richesse, comme sur une proie qu'elles cherchent à atteindre par les moyens les plus rapides, l'impôt ou la confiscation. Mais ce ne sont pas là des tendances capables d'étayer des théories sociales de quelque finesse, Les penseurs
(•) Arislote, Pol. des Ath., ch, XXIV,
(») Bôeckh, op. cit., liv. II, ch. XIÏI, p. 358.
arrivent vite à les dédaigner et à se réfugier dans la construction des systèmes dont la complication et le lointain ne sont pas pour séduire la foule.
Est-ce à dire que des hommes comme Phaléas de Chalcédoine, Platon ou Aristote ont vécu sans souci de la vie sociale de leur temps et que leurs doctrines sont sans rapports aucuns avec le milieu qui les a vu naître? Il est fort loin d'en être ainsi; et leur socialisme, pour n'avoir pas été engendré par les expériences ultra-démocratiques qu'ils avaient sous les yeux, n'en a pas moins été déterminé par certains traits caractéristiques de leur époque. Il était, en effet, déjà apparent, au moment où écrivaient les Socratiques, que la grande querelle entre l'aristocratie et la démocratie allait se terminer par un triomphe populaire. Mais en même temps les excès qui commençaient à signaler les victoires du Bti^oç étaient pour montrer aux esprits clairvoyants la nécessité d'un principe modérateur. A partir du iv e siècle, tous les philosophes sociaux vont essayer de le découvrir.
Certains d'entre eux tenteront bien de supprimer le problème, en proposant un retour aux institutions aristocratiques. Mais l'idée s'imposera bien vite que cette réaction est impossible. Dès lors, comment donner a la démocratie une constitution stable? Ce ne pourra être qu'en ôtant tout prétexte aux opinions perturbatrices des pauvres, et puisque
l'égalité politique ne leur est pas suffisante, en leur accordant, en outre, l'égalité économique.
C'est donc bien plutôt pour rétablir la paix sociale gravement compromise que pour réaliser des théories abstraites qu'une partie de la philosophie grecque a été entraînée vers le socialisme. Qu'il ait d'abord dû en être ainsi pour Platon et Aristote, c'est ce qui me parait résulter avec certitude de deux observations : Tout d'abord, comme nous l'avons vu en parlant de la méthode, le désir de pacification a dominé toute la sociologie des Socratiques. Il est dès lors assez naturel de supposer que cette idée maîtresse est à la base de leurs conceptions sur la distribution des richesses. Il est certain, en outre, que ni le stagyriste ni son maître n'étaient attirés par leurs préférences personnelles du côté de la cause du peuple. Il y a donc, dans les parties égalitaires de l'œuvre de Platon ou d'Aristote, une apparence de contradiction avec leurs principes généraux. Comment ces hommes si justement classes par leurs concitoyens dans le camp de l'aristocratie ont-ils pu rêver des cités fatales aux riches ? L'explication n'est guère possible que si on admet qu'ils écrivaient dominés par la pensée qu'il fallait a tout prix acheter la paix sociale. Pour les œuvres postérieures aux Socratiques, le même souci de mettre fin aux troubles sociaux est plus apparent encore. Il est explicable qu'il en soit ainsi, puisque
dans la Grèce du iv e et du m a siècles les conséquences de la rivalité des classes devenaient chaque jour plus menaçantes. Aussi dans la littérature utopique que nous avons brièvement analysée, les appels à la pacification reviennent-ils presque à chaque ligne, et l'égalité nous apparaît un moyen plutôt qu'un but.
Il est donc permis de dire, en somme, que l'idée socialiste dans la théorie grecque s'est développée sans lien direct avec les expériences de nivellement si répétées dans toutes les cités démocratiques. Mais il y aurait erreur à conclure de ce fait que le milieu n'a nullement marqué la doctrine. Tout au contraire les idées d'intervention égalitaire dans In question de propriété ont pris naissance en grande partie par suite des préoccupations qu'engendrait la violence des luttes de classes et du désir d'y mettre fin, en. supprimant le grand élément d'irritation qui était dans l'opposition entre les formes démocratiques du gouvernement et la concentration croissante des fortunes.
Il reste maintenant à nous demander quelle a été l'influence des doctrines socialistes de la Grèce sur le temps où elles se sont produites. Ici la réponse sera fort brève, et il est permis de dire que cette influence a été à peu près nulle. Que se proposaient, en effet, les philosophes, dont nous avons retenu les œuvres. Ils voulaient, avons-nous dit, comme but la paix sociale et comme moyen d'y parvenir
des mesures législatives assurant une égalité destructive de toutes les convoitises. Or la pacification ne s'est pas produite. Après comme avant les interventions philosophiques la lutte a continué entre les riches et les pauvres. Elle a finalement conduit la Grèce à une perte totale, hâtée d'ailleurs par les manœuvres des citoyens riches, qui préféraient la domination romaine aux vexations dont ils étaient lès victimes ('). Quant à des partages conçus sur le plan des « Lois » ou dela« Politique», la Grèce n'en a jamais connu.
Il faut cependant signaler ici un essai dans lequel on a pu voir une tentative d'application du socialisme scientifique d'alors. C'est celui du roi de Sparte, Agis. Son projet consistait précisément a rétablir la tranquillité déchirée par les crises sociales, en faisant procéder à un partage des terres renouvelé de celui de Lycurgue. Après un succès éphémère, cette tentative échoua, et il ne resta, après la mort du réformateur, de tout son système, qu'une mesure de violence contre les riches : l'abolition des dettes dont les litres avaient été solennellement détruits (*). Les agitations agraires qui suivirent la chute d'Agis furent plus stériles encore.
(*) Fuslel de Coulanges, Polybe ou la Grèce conquise par les Romains, ch. I (Questions historiques, p. 122 s.).
(*) V. Guiraud, op. cit., p. 610 et 611 ; Schoemann, op. et trad. cité, 1, 337.
Les prédications collectivistes de Platon et d'Âristote et pour ne citer que les plus grands noms, restèrent donc, sans conséquence, dans Tordre des faits; il n'y a pas à nous en étonner, car il devait en être ainsi, en raison même de la hauteur d'inspiration de ces philosophes. Plus tard l'économie politique était destinée à nous apparaître marquée de quelque infériorité par excès de matérialisme et d'éloignement de ses sources éthiques. En Grèce, elle a souffert d'un mal inverse et la domination trop exclusive d'un point de vue de haute morale, forcément inaccessible à la masse agissante n'a pas seulement paralysé l'essor des théories sur la production. Elle a conduit aussi à des plans de répartition inacceptables même en un temps où la toute puissance de l'Etat paraissait être pour simplifier bien des difficultés dans l'organisation de la propriété sociale.