CHAPITRE QUATRIÈME
Analyse de la grammaire.
Dans un avant-propos, l'auteur dit quelques mots des rapports de la grammaire et de la logique. La grammaire est pour lui la première partie de lart de penser. 11 voit deux raisons à cela; d abord les premiers principes du langage se trouvent dans l'analyse de la pensée. Gondillac s'arrête peu à cette raison. Il insiste davantage sur la suivante qui est mieux dans le point de vue de son système. L'analyse de la pensée est toute faite dans le discours, quand le discours est bien fait. Ainsi, en observant les éléments du discours, nous découvrirons « les règles que notre langue nous prescrit pour porter dans l'analyse de la pensée la plus grande clarté et la plus grande précision (1). »
La Grammaire se divise en deux parties. Dans la première Gondillac décompose le discours en ses éléments ; dans la seconde, il examine ce que ces éléments sont chacun en eux-mêmes et quelles sont les règles auxquelles l'usage les assujétit. La première est une analyse ; la seconde, à laquelle notre auteur donne aussi le nom d'analyse, est ce que nous appellerions aujourd'hui une synthèse.
(i) OEuvres.X. V, p 5.
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Première Dans le résumé de la première partie, nous insisterons
surtout sur les neuf premiers chapitres qui sont presque entièrement philosophiques, et nous passerons rapidement sur les cinq derniers qui sont plus spécialement grammaticaux.
Notre philosophe consacre d'abord deux chapitres à l'histoire primitive du langage, parce que, « avant d'entreprendre de décomposer une langue , il faut avoir quelque connaissance de la manière dont elle s'est formée (1). » <( L'homme, dit encore Condillac, lorsqu'il crée les arts ne fait qu'avancer dans la route que la nature lui a ouverte, et faire avec règle, à mesure qu'il avance, ce qu'il faisait auparavant par suite de sa conformation (2). )> Or, le langage d'action n'est qu'une suite de la conformation des organes (3). Il est donc utile d'observer d'abord le langage d'action, pour trouver les vrais principes des langues (4). L'auteur considère donc d'abord le langage d'action, tel que la nature l'enseigne aux hommes, langage qui est le point de. départ de l'analyse, où rien encore n'est démêlé, où toutes les idées sont simultanées; il fait quelques remarques intéressantes sur les gestes, les mouvements du visage et les cris inarticulés, puis il montre par quel progrès insensible nous passons du langage naturel au langage artificiel. La nature ellemême et l'analogie y suffisent (5).
Dans le cliapitre deuxième, sur la formation des langues et leurs progrès, Condillac explique l'origine du langage articulé comme celle du langage d'action par la confor-
(I) OEuvres, l. V, p. 37. — ^2) Ibid., p. 29. — (3) Ibid., p. 8. — (4) Ibid., p. 19. ^ (5) Ibid., p. 10 et 1 1 .
matîon de nos organes et l'impulsion de la nature, et ses progrès, par lanaiogie (1). Il montre le langage articulé naissant, pour ainsi dire, du langage d'action, puisqu'il suffît, pour cela, que l'articulation modifie l'émission de voix primitive (2). Mais tout en regardant les langues comme l'ouvrage de la nature et de l'analogie, Gondillac se prononce sans restriction contre ceux qui pensent que les noms de la langue primitive expriment la nature des choses (3). En travaillant aux langues, dit-il, nous ne faisons qu'obéip aux circonstances, à nos besoins, à notre manière de voir et de sentir (4).
Les langues croissent avec les connaissances, comme « en croissant vous avez besoin d'un siège plus élevé. » On s'instruit en observant; on observe en raison des besoins que l'on éprouve; les observations sont différentes parce que les besoins sont différents (5). Quelles sont les langues les plus parfaites ? Ce sont celles des peuples qui ont beaucoup cultivé les arts et les sciences (6), et, chez ces peuples, il y a une proportion exacte entre les besoins, les connaissances et les langues. Les sauvages ont peu de besoins ; donc ils observent peu ; donc ils ont peu d'idées; donc leurs langues sont grossières (7).
Les chapitres III, IV et V, préparent cette formule qui sera le titre du chapitre VI, les langues sont autant de méthodes analytiques. En quoi consiste, en effet, l'art d analyser la pensée ? « L'art de décomposer nos pensées n'est que l'art de rendre successives les idées et les opérations qui sont simultanées (8). » Or, c'est dans le discours que nos idées, auparavant simultanées, deviennent successives (9;. Ce sont donc les langues qui analysent
(i) OEuvres, t. V, p. 21. —(2) Ibid., p. 22. — (3) Ibid.,24. — (4) Ibid., p. 22. —(5) Ibid., p. 32. —(6) Ibid., p. 33. —(7) Ibid. — (8) Ibid., p. 39. — (9; ibid., p. 44.
ANALYSE DE LA GRAMMAIRE. 3t
la pensée. Tel est le résumé du chapitre troisième. L'auteur montre longuement, dans le quatrième, que les signes artificiels sont nécessaires pour décomposer les opérations de Tâme et nous en donner des idées distinctes. Mais, ajoute-t-il (chap. V), pour se faire des idées distinctes, il faut procéder méthodiquement dans l'emploi des signes artificiels. « L'analyse est assujétie à un ordre (1). » Cet ordre est indiqué par la nature. D'une part les objets se décomposent d'eux-mêmes en arrivant à notre connaissance par des organes différents (2); d'autre part, nos idées naissent les unes des autres dans un certain ordre. « C'est dans l'ordre conforme à la génération des idées que nous devons analyser les objets (3). »
Le chapitre VI a pour titre : Les langues considérées comme autant de méthodes analytiques. Préparée par ce qui précède, cette formule est développée dans ce chapitre et dans les trois qui suivent. Ecoutons notre auteur s'adressant au jeune prince de Parme : (c Dans le peu que vous savez de votre langue, Monseigneur, vous voyez des mots pour exprimer vos idées, et d'autres mots pour exprimer les rapports que vous apercevez entre elles. Vous concevez qu'avec moins de mots vous auriez moins d'idées
et vous découvririez moins de rapports Vous concevez
aussi qu'avec plus de mots que vous n'en avez, vous pourriez avoir plus d'idées et découvrir plus de rapports. Dans le français tel que vous l'avez su d'abord, vous pouvez vous représenter une langue qui commence et qui ne fait, pour ainsi dire, que dégrossir la pensée. Dans le français, tel que vous le savez aujourd'hui, vous voyez une langue qui a fait des progrès, qui fait plus d'analyses et qui les fait mieux. Enfin, dans le français, tel que vous le saurez un
(I) OEuvres, t. V, p. 53. —(2) Ibid., p. 54. — (3) Ibid., p. 56.
jour, VOUS prévoyez de nouveaux progrès, et vous commencez à comprendre comment il deviendra capable d V nalyser la pensée jusque dans ses moindres détails (1). »
Condillac, regardant désormais comme établie Tidentité de la langue et de la méthode, reprend de ce point de vue toute l'histoire de l'origine et des progrès du langage, et montre dans le chapitre septième, comment le langage d action analyse la pensée; dans le huitième, comment les langues dans les commencements analysent la pensée; et dans le neuvième, comment se fait r analyse de la pensée dans les langues formées et perfectionnées.
Le langage d'action analyse la pensée. Car un homme décompose sa pensée lorsqu'il montre d'un geste l'objet qu'il désire. Mais pour qui la décompose-t-il? Pour ceux qui l'observent et non pour lui-même (2). En effet, chez lui tout est simultané, mais ceux qui l'observent distinguent successivement en lui l'expression du désir et l'idée de l'objet , et par là ils apprennent que, pour se faire entendre, ils ont besoin de rendre leurs mouvements successifs. La première décomposition n'offrira que deux ou trois idées distinctes, fai faim, je {voudrais ce fruit ^ donnezle moi. Plus tard, les circonstances aidant, on distinguera des idées successives, telles que la vivacité du désir, le goût qu'on se flatte de trouver dans le fruit qu'on demande, la peine qu'on éprouve, etc.
Après le langage d'action, les langues articulées analysent à leur tour la pensée. En partant de ce qu'il y a de commun dans l'organisation et dans les besoins (3), on peut faire des conjectures sur la manière dont se font d'abord ces analyses.
(i) OEuvres, t. V, p. 67. — » (2) Voir, pour la discussion, II* part., chap. x. — (3) T. V, p. 77.
Dans toutes les langues, les accents, qui sont des signes communs au langage d'action et au langage articulé, ont été sans doute les premiers noms (1). Les hommes ont encore dû remarquer de bonne heure les organes de leurs sens, et les objets sensibles (2). Gomme le langage d action avait déjà fait remarquer successivement les objets, on a pu leur donner des noms (3). Les objets sensibles ont eu souvent des noms imitatifs; les opérations de lentendement ont eu d abord des noms figurés, et plus tard les noYns abstraits quelles conservent encore (4). Voilà l'origine des noms. Quand aux adjectifs et aux prépositions, il sont nés lorsque les qualités physiques et les rapports divers indiqués d'abord par des gestes ont été désignés par des mots. Reste l'origine des verbes, que l'on peut ramener à celle du verbe être, le seul qui soit absolument nécessaire. Condillac donne la même explication que pour les noms des opérations de la pensée. Il a suffi, dit-il, d'une abstraction. Ëtant donnée une impression, on peut supposer que le mot être a été choisi pour exprimer l'état où se trouve cliaque organe, lorsqu'il reçoit cette impression (5). Ce mot sera ensuite devenu commun à toutes les impressions et à toutes les opérations (6). « La proposition je suiSy par exemple, comprend d'un côté toutes les impressions et toutes les actions dont un corps vivant et organisé est capable, et de l'autre, toutes les sensations et toutes les opérations qui appartiennent à l'âme (7). »
Telle est l'origine des quatre espèces de mots nécessaires au discours, du nom, de l'adjectif, de la préposition et du verbe ; et voilà comment, suivant Condillac, les langues, dans les commencements, analysent la pensée.
• (I) T. V, p. 78. — (2) Ibid., p. 79. — (3) Ibid., p. 82. — — (5) Ibid., p. 88. — (6) Ibid., p. 89. — (7) Ibid., p. 90.
(4) Ibid., p. 87.
Comment se fait lanalyse de la pensée dans les langues formées et perfectionnées ? Telle est la question qui fait le sujet du chapitre IX. On nous fait remarquer comment un traité se divise en livres^ chaque livre en chapitres, puis en paragraphes, etc. ; on marque l'emploi du point, des deux points, de la virgule. Nous croyons un instant avoir sous les yeux un traité de ponctuation ; mais cette attention donnée aux signes orthographiques est une suite du point de vue philosophique de lauteur. « Je veux seulement, dit-il, vous faire voir comment les différentes parties du discours se distinguent les unes des autres, et vous concevez que je n'y pouvais mieux réussir qu'en vous faisant remarquer les signes que l'analyse emploie à cet effet (1). »
A partir du chapitre dixième, tout en continuant d'avoir en vue l'analyse de la pensée aussi bien que celle du langage, Condillac nous jette en pleine grammaire, il s'attache à réduire le discours à ses vrais éléments; il y distingue des phrases et des périodes, des propositions principales, subordonnées, incidentes, simples et composées ; il analyse les termes de la proposition ; il consacre un chapitre spécial au verbe et à ses accessoires, et, pour que cette réduction du discours à ses éléments soit complète, il montre (Chap. XIV), que les adverbes, pronoms, conjonctions sont des mots composés ou remplaçant des termes élémentaires.
Nous n'insisterons pas sur ces détails grammaticaux que l'auteur sait rendre agréables par une élégance de langage que nous ne pourrions reproduire. Bornons-nous à quelques remarques. Condillac n'aime ni les expressions techniques, ni les subdivisions prodiguées par les gram-
(I) T. V, p. io3.
Seconde