‹ Les théories logiques de Condillac (volume 2)Chapitre 11 sur 74 · partie · texte numérisé non relu

partie

delà

Grùmmaire,

mairiens. Il dit Y objet et le terme au lieu de dire le régime direct et indirect. Il emploie volontiers le mot accessoires emprunté à la langue commune; il dit, par exemple, le {^erbe et ses accessoires y le sujet et ses accessoires. Enfin, il indique, sur le verbe et le substantif, une théorie que nous retrouverons avec quelques développements dans la seconde partie de son ouvrage.

Après avoir fait lanalyse du langage , Gondillac en fait la synthèse. Je sais que le mot de synthèse lui est odieux. Mais , s'il évite le mot , il nous donne réellement la chose. Il observe un à un les éléments du discours ; il fait voir ce qu'ils sont en eux-mêmes , les principales modifications dont ils sont susceptibles, et les règles auxquelles Tusage les assujettit. Il commence par les parties essentielles et indécomposables du discours, telles que le nom, l'adjectif, la préposition et le verbe , pour arriver à celles dont la nature est moins nettement déterminée, à celles qui ne sont que des équivalents ou des combinaisons des précédentes , comme l'article , le pronom , l'adverbe , le participe. Après avoir considéré en particulier chacun des éléments du discours , il s'occupe de la syntaxe , dont l'objet est de « savoir former , de plusieurs idées , un toiit dont nous saisissions à la fois les détails et l'ensemble, et dont rien ne nous échappe (1). » Après quoi , il termine par un chapitre sur les constructions. C'est bien là, comme nous le disions , une véritable synthèse , c'est-à-dire la recomposition d'un tout dont les éléments avaient été isolés par l'analyse.

L'objet de ce travail ne nous oblige pas à suivre tout le détail de cette seconde partie. Indiquons seulement les endroits qui montrent le mieux sous quel point de vue

Ci)T. V, p 322.

notre philosophe envisage les questions de grammaire.

On peut remarquer d*abord la théorie du substantif. L'auteur a dit , dans la première partie , que le substantif désigne ce qui existe dans la nature , c'est-à-dire les individus, et ce qui n'existe que dans notre pensée, c'està-dire les classes. Il revient sur le même sujet , avec plus de développements , dans le chapitre 1*' de la seconde partie. « Les qualités que nous démêlons dans les objets , dit- il , paraissent se réunir hors de nous sur chacun d'eux, et nous ne pouvons en apercevoir quelques-unes, qu'aussitôt nous ne soyons portés à imaginer quelque chose qui est dessous , et qui leur sert de soutien ; en conséquence, nous donnons à ce quelque chose le nom de substance , de stnrc suby être dessous.

<( Quand on a voulu pénétrer plus avant dans la nature de ce qu'on appelle substance , on n'a saisi que des fantômes. Nous nous bornerons à la signification du mot, persuadés que ceux qui ont nommé la substance, n'ont prétendu désigner qu'un soutien des qualités ; soutien qu'ils auraient nommé autrement , s'ils avaient pu l'apercevoir en lui-môme, tel qu'il est. Les philosophes qui sont venus ensuite ont cru voir quelque cliose que nous nous représentons , et ils n'ont rien vu (1). »

Après le substantif en général , il est question des différentes sortes de substantifs. « Nous ne voyons que des individus (2) » ; mais « si nous n'avions pour substantifs que des noms propres , il les faudrait multiplier sans fin (3). » On a donc classé les objets , soit d'après leur conformation physique , soit d'après leurs qualités , « et les substantifs qui étaient des noms propres sont devenus des noms commun», lorsqu'on a remarqué des choses qui

(i)T. V, p. lio. — (2) Ibid., p. i5i. —(3) Ibid., p. i52.

ressemblaient à celles qu'on avait déjà nommées. C est ainsi , comme nous Tavons vu , qu'il s'établit , entre les substantifs, une subordination qui rend les uns plus généraux , c est-à-dire communs à un plus grand nombre d'individus , et les autres moins généraux , c'est-à-dire communs à un plus petit nombre. Cette subordination est sensible dans animal^ quadrupède y chien^ barbet. »

(( La même subordination s'établit nécessairement entre les choses nommées , et il se forme des classes que nous nommons genres , si elles sont plus générales , et espèces si elles le sont moins (1). »

11 faut remarquer ici de quelle façon s'exprime notre auteur. A la manière dont il dispose ses idées, et aux expressions dont il se sert , on ne voit pas si , d'après lui ^ les choses se classent d'après les mots ou les mots d'après les choses. Condillac aime évidemment ces équivoques trèsfavorables à l'identité qu'ils vont établir entre le signe et la pensée.

A propos des noms communs et de la distribution des objets par classes, il fait entrevoir à son élève des théories que l'on retrouvera exposées avec plus d'étendue dans d'autres ouvrages. Si nous observions bien les individus , dit - il , nous remarquerions entre eux des différences , d'après lesquelles nous pourrions aller de subdivision en subdivision , et distinguer enfin autant de classes que d'individus. Mais ce serait retomber dans la confusion que nous avions voulu éviter. Quelle est donc la règle à suivre pour obvier à cet inconvénient ? Il faut éviter également de faire trop de classes et d'en faire trop peu. « Les classes n'ont été imaginées qu'afin de mettre de l'ordre dans nos connaissances Mais , parce qu'on est prévenu que les

classes sont dans la nature où cependant il n*y a que des individus , on croit qu'à force de diviser , on en connaîtra mieux les choses, et Ton subdivise à Tinfini (1). » Condillac signale à son élève labus des idées abstraites , il l'avertit que l'occasion se présentera souvent de faire la même remarque, et il termine ainsi ses réflexions sur les substantifs : (c II me suffit , pour le présent , de vous avoir fait connaître que le propre des noms substantifs est de classer les choses qui viennent à notre connaissance , et qu'ils ne sont utiles qu'autant que nous savons fixer convenablement le nombre des classes (2). »

Nous regrettons de ne pouvoir donner une idée des sept chapitres qui sont consacrés au verbe et à ses accessoires. Condillac montre de la sagacité et même de l'esprit , en expliquant la nature et les divers emplois des pronoms personnels , des temps , des modes. Il ne nous serait pas facile de dire jusqu'à quel point toutes ces observations sont originales ; mais elles sont assurément très-intéressantes , et l'élégance du style répand de l'agrément sur de simples règles de grammaire. Nous pourrions , à propos des autres parties du discours, prépositions, adverbes, etc. , recommander à l'attention des grammairiens , beaucoup d'analyses délicates et d'explications ingénieuses. Mais , sans anticiper sur la critique , interrogeons notre auteur sur un point important , la nature du verbe.

« D'après l'étymologie , verbe est la môme chose que mot ou parole, et il parait que le verbe ne s'est approprié cette dénomination que parce qu'on l'a regardé comme le mot par excellence. Il est , en effet , l'âme du discours , puisqu'il prononce tous nos jugements (3). »

(i) T. V, p. i55, voir, pour la discussion, II» part., chap. iv et viii. — (2) Ibid., p. i56. — (3)Ibid., p. 176.

Condillac ne veut pas que Ton voie dans le verbe la marque de rafiirmation , par la raison qu*il y a des jugements négatifs (1) el des modes qui n^affirment pas. Il soutient que le verbe être , auquel se ramènent tous les autres, exprime la coexistence des idées (2), la coexistence de l'attribut et du sujet. Ainsi, Corneille est poète ne veut pas dire que Corneille existe , mais que Corneille et poète sont deux idées coexistantes.

Dans la deuxième partie de notre travail, nous dirons notre pensée sur cette théorie , sur celles que nous avons rapportées précédemment , et sur toute la Grammaire (Voir surtout II* part., chap. x et xv.)

Condillac termine par un passage qui sert de transition entre la Grammaire et XArt décrire, « Nous avons considéré les langues comme autant de méthodes analytiques , et nous avons vu quels sont , dans la nôtre, les signes de cette méthode , et d'après quelles règles nous devons nous en servir. Mais nous avons encore bien des observations à faire pour démêler tout l'artifice de cette analyse et pour en saisir la simplicité. Ce sera le sujet de l'ouvrage suivant : XArt décrire (3). »

(i) Cette objection se trouve dans la première partie. « p. iJa.-— (2) Ibid. p. 134. — (3) Ibid., p. 340.

Page 1