‹ Les théories logiques de Condillac (volume 2)Chapitre 19 sur 74 · CHAPITRE PRExMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PRExMIER

Des rapports de la loglqae avec la psychologie.

Sommaire. — Condillac montre que la logique a pour antécédent la psychologie. — Mais il distingue mal les deux sciences. — Il part d'une idée incomplète de notre nature.

La logique a A l'époque OU écrivait Condillac, la psychologie n'avait antéo&lcnt la P^ cncore sa véritable place dans Tensemble des études paye o ogie. pj^JiQgQpiijqygg J)q j^ gans doute beaucoup d'incertitude

sur les rapports qui unissent la logique à la science de l'âme. Cependant, grâce à l'influence de Locke, on devait commencer à comprendre que le meilleur moyen de découvrir les règles de la méthode, c'est d'observer le développement naturel de nos connaissances. C'était là une des vérités que la philosophie empirique devait dégager et Éaiire prévaloir. Condillac s'empara de celte vérité, et l'exprima avec plus de force peut-être qu'aucun de ses contemporains ou de ses prédécesseurs.

Dans presque tous ses ouvrages, on le voit réunir, fondre ensemble, |)Our ainsi dire, la psychologie et la logique. Dans V Essai sur Vorigine des connaissances liarnaines^ à la suite de la description psychologique de nos facultés intellectuelles, il consacre une dernière section à d'importantes questions de méthode. Il suit une marche semblable dans V^rt de penser^ où Ton voit une étude sur la sensation, sur la mémoire, sur la liaison des idées, précéder diverses observations sur l'analyse et la synthèse, sur les définitions, le syllogisme, etc.

Presque toute la première partie de la Logique a pour but d'établir que la nature elle-même nous enseigne l'analyse. L'auteur montre comment nous nous conduisons dans l'acquisition des connaissances dont nous sommes sûrs. Pour mieux observer la marche naturelle de l'esprit, il prend pour exemple l'enfant, l'homme qui n'a pas étudié, la petite couturière qui connaît l'analyse aussi bien que les philosophes. Aux uns et aux autres c'est la nature qui apprend à aller du connu à l'inconnu, à décomposer pour recomposer, etc. Ce sont les leçons de la nature que l'enfant suit dans les classifications des êtres ; il s'élève à des idées générales sans auoir le dessein de généraliser y sans même remarquer qu'il généralise. Plus tard, quand . il forme des classes subordonnées, c'est toujours sans dessein et sans le remarquer.

On peut voir, dans notre analyse de la Logique, avec quelle insistance Condillac revient sur la même pensée, en la présentant toujours sous une forme vive et originale. Nous emprunterons encore au même ouvrage, un passage où il s'exprime aussi nettement qu'il est possible sur l;t nécessité de faire précéder les études logiques d'une description, expérimentale de l'esprit humain. « 11 y a un

art pour conduire les facultés de Tesprit, comme il y en a un pour conduire les facultés du corps. Mais on n apprend à conduire celles-^i que parce qu on les connaît ; il fi^ut donc connaître celles-là pour apprendre à les conduire (1). »

Enfin, dans son dernier ouvrage, la Langue des calculs^ Condillac ne manque ai|cune occasion d exprimer cette idée qui semble être une de ses maximes favorites, que la nature nous enseigne la méthode et lanalyse. ce Je lai déjà répété, dit-il, et je le répéterai encore, c'est la nature qui est notre premier maître. D où je conclurai que Tunique moyen d'inventer est de faire comme elle nous apprend à faire (2). » Et ailleurs: « A proprement parler, lanalogie n'a point eu d'inventeur, parce que c'est la nature qui nous en a donné les premières leçons (3). »

Ainsi , dans sa langue des calculs , comme dans sa logique y comme dans presque tous ses ouvrages, Condillac revient sur la même pensée, et, s'il n'est pas le premier à l'exprimer , on peut dire qu'il se l'approprie , soit en y conformant les habitudes de son esprit, soit en la mettant en relief par des aperçus neufs et piquants.

Sous ce rapport , la lecture de ses ouvrages peut aujourd'hui encore être fort utile. Car malgré tout ce qui a été dit de nos jours sur le développement spontané de la pensée, notre psychologie, presque toujours préoccupée de la distinction des phénomènes et des facultés, est un peu dépourvue de ces détails intéressants sur la logique instinctive qui guide les premières démarches de l'intelligence. D'autre part, quand nous nous occupons de la certitude et de la méthode , les thèses dogmatiques et le point de vue de l'absolu nous empêchent de revenir à

(i) Logique^ I* partie, ch. i. — (2) T. XXIIl, p. 210. — Ibid., p. 219.

propos sur notre passé et dé nous prendre nous-mêmes pour modèles. Or , Gondillac nous enseignera cet art délicat de nous souvenir de nous-mêmes et de mettre à profit ce souvenir.

Condiiiac dis- Mais , si notre auteur a droit à das éloges pour avoir les deux montré les rapports étroits qui lient la science des lois de

sciences. *' * . ^ - .

la pensée à letude de la nature humaine, il faut avouer • que, sur cette même question , il n a pas évité les dangers inhérents au point de vue empirique.

Dans la doctrine de Gondiflac, la logique ne se distingue pas assez nettement de la psychologie.

La logique ayant pour objet le vrai et ses caractères , les conditions et Tidée même de la science, ne peut se développer par une méthode purement expérimentale. Elle ne renferme pas seulement des questions de fait, mais aussi et surtout des .questions de droit. Il est bon de savoir au préalable comment nous pensons , mais le véritable objet de la logique est de savoir comment il faut penser. En psychologie , lexpérience constate les idées comme phénomènes de notre nature ; en logique, la raison les pose comme critères de certitude , et alors la description des faits et des opérations ne nous sulïit plus, ou plutôt , nous ne parlons des opérations et des faits que pour les soumettre à des règles et à des principes.

Cette différence de point de vue a-t-elle été suffisamment comprise de Gondillac? Nous ne le pensons pas. Assurément Gondillac est un esprit très-indépendant , qui n'a garde de sacrifier à l'usage et à la tradition. Mais cette indépendance est dans Thomme plutôt que dans la doctrine. Pour bien comprendre le caractère de la science logique , il aurait fallu sortir de Tempirisme (1). Il aurait fallu

il) Destutl deTracy paraît avoir compris que, dans la logique condillacienne,

avoir le senliment de la vérité absolue, et comprendre que l'esprit , qui est en rapport avec cette vérité , est supérieur aux objets qui lentourent. Mais Condillac niait Tabsolu et faisait dépendre non-seulement nos connaissances , mais nos facultés même de la sensation et de Thabitude. 11 part d'une Cette dernière réflexion nous amène à signaler, dans

idée incom- ^ .

piète de no- notre auteur , Tinsuffisance du point de départ psycholo-

tre nature. ' ^ r r j

gique. Il pose avec raison ce principe que, pour apprendre Fart d'augmenter nos connaissances , nous devons suivre les leçons de la nature. Mais qu'entend-il par la nature? Il ne s'explique pas catégoriquement sur le sens précis qu'il attache à ce mot , susceptible de tant d'interprétations diverses. Mais d'après un ensemble de considérations qui permet de saisir sa pensée , on voit qu'il désigne par là l'organisation , la sensation , les besoins et les circonstances. Ainsi , lorsque Condillac nou3 parle de la nature , il ne s'agit pas précisément de notre nature spirituelle ; ces leçons de la nature , qui doivent nous apprendre l'art de faire des progrès dans la recherche de la vérité , ce ne sont pas les lois de notre intelligence manifestées spontanément , avant d'être reconnues par la réflexion et volontairement appliquées. Les facultés de l'âme , déjà réduites à des sensations transformées dans la psychologie de Condillac, sont de plus en plus effacées dans sa logique, et il n'y a plus décidément que la sensation qui fasse quelque figure , avec des compléments , il est vrai , savoir : l'organisation , les besoins (quels besoins?) et les circonstances. Le système des facultés, dont notre auteur est si fier, ne se retrouve nulle part, quand il parle de la méthode , si ce n'est comme application des règles du raisonnement et de

Và partie scientifique manquait. Mois comment veut-il lui-même combler cette lacune? par l'idéologie et la s^rammaire.

Tanalyse. C'est qu'en réalité, il a construit ce système d'après des théories logiques préconçues , plutôt qu'il n'a subordonné les théories logiques à l'étude des facultés ; ce qui affaiblit un peu les éloges que nous lui avons donnés en commençant.

Du reste , ce qu'il y a d'étroit et d'incomplet dans la psychologie condillacienne se fera nécessairement sentir dans les règles relatives à la direction de l'esprit. Pour avoir réduit la science de l'âme à l'idéologie , notre auteur ne pourra rien dire des causes morales de l'erreur ; pour avoir méconnu le caractère autonome et libre de l'attention, il subordonnera le développement de l'intelligence aux besoins matériels et à l'action des objets extérieurs ; pour avoir regardé la sensation, phénomène purement subjectif, comme le principe générateur de nos connaissances , il sera conduit à déclarer que nous ne sommes en rapport qu'avec des idées ; enfin , pour avoir fait de l'âme, une véritable abstraction , il mettra à la place de nos facultés absentes , le langage, l'analogie , les circonstances.

En résumé, Condillac prouve avec force que la logique doit avoir pour préambule l'étude de notre nature , mais il ne parait pas comprendre assez en quoi le point de vue logique diffèr^ du point de vue psychologique , et il a le tort de prendre pour point de départ une idée étroite et incomplète de la nature humaine.

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