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CHAPITRE DEUXIÈME

Du critérium de la vérité.

Sommaire. — Condillac devait échouer sur la question de la certitude. — Son opinion sur le doute méthodique et sur le critérium de l'évidence. — Critérium condillacien de l'identité. — Réftexions générales sur celte doctrine. — L'identité considérée dans une proposition. — L'identité considérée dans la suite des propositions d'un raisonnement.

Condillac de- Après avoiF lu Contlillac avec le plus grand soin, nous

vaii échouer , . • . . i i ^ • mi •

sur la ques- voudrions pouvoiF tout approuver dans sa doctrine. iVlais

tion de la i ^ rr

certitude. nous allons être obligé de la combattre en plus d'un point. C'est, du reste, rendre service à la vérité que de la mettre quelquefois en face de l'erreur et de lui faire traverser l'épreuve de la contradiction.

Condillac devait échouer sur la question de la certitude. A notre avis , toute la théorie de la certitude consiste à bien décrire le fait de la connaissance et à en affirmer la légitimité, sans autre preuve que l'évidence. Or, Condillac confond la connaissance , qui nous met en rapport avec l'universalité des êtres, avec la sensation, qui ne nous met en rapport qu'avec nous-mêmes; puis il donne, à la suite de Locke , dans cette hypothèse des idées représentatives que ne justifie pas l'observation intérieure , et qui contient en germe le scepticisme. On a tout dit sur l'impossibilité de concilier de telles doctrines psychologiques

avec la légitimité de la connaissance humaine. Nous ne reviendrons pas sur ces démonstrations qui nous semblent péremptoires , et nous conclurons que toute tentative de Condillac pour donner une tliéorie de la certitude était condamnée d avance.

Comme s*il avait senti Tinsuffisauce de son point de vue en face des grandes questions de logique spéculative, Con^ dillac s est attaché de préférence aux questions de méthode. Cependant^ il ne pouvait négliger entièrement rimportant problème de la valeur de nos connaissances ; il s'en occupe , en effet , à diverses reprises ; il attaque le doute méthodique et la règle de Tévidence des Cartésiens ; il propose son critérium de l'identité , il examine les différentes sortes d évidence, Tévidence de fait , 1 évidence de sentiment et Tévidence de raison , il cherche à déterminer la valeur des idées abstraites de genre et d espèce. Nous allons le suivre dans ces diverses questions et tâcher d apprécier sa doctrine.

c^« ««;«i«n On sait combien il était de mode, au xvui*' siècle, de

Son opimon ' '

méthodique, traiter le Cartésianisme avec dédain, ou tout au moins avec défiance. Le doute méthodique , en particulier , déjà attaqué du vivant même du grand philosophe, devait Tètre encore au siècle suivant et dans le nôtre , et ces attaques ne sont pas près de toucher à leur fin.

Dans V Essai sur V origine des connaissances , Condillac adresse à Descartes les deux objections suivantes : 1® Le doute méthodique est insuffisant , inutile même , parce que , tout en révoquant les idées en doute , on les laisse subsister avec toute leur indétermination (1). 2® Il est impraticable. Car , si Ion compara des idées familières et bien déterminées , comme celles des nombres , il n*est

(i) Œuvres^ 1. 1, p. 493.

pas possible de douter des rapports qui existent entre elles (1).

Pour bien comprendre la première objection , il faut se reporter à la partie de Y Essai où cette objection est formulée. Que se propose Gondillac dans tout ce passage? Il veut établir que toutes nos erreurs viennent de l'indétermination du langage et que tout le remède contre Terreur est dans Temploi d'un langage déterminé. Dès lors , tout s'explique ; le doute cartésien parait avoir le tort de laisser subsister l'indétermination des signes; il est donc insuffisant , inutile même.

Il nous est impossible d'adopter une telle appréciation. Nous accordons que les moyens employés par Descartes pour arriver à la certitude et désignés sous le nom de doute méthodique ne sont pas le dernier mot de la philosophie. Mais il faut reconnaître qu'il en est de même de tous les procédés de méthode. Les meilleurs sont insuffisants. Descartes, ce grand esprit, le comprend fort bien, lorsque, dans son Discours de la méthode , il déclare que son intention n'est pas de tracer des règles absolues, mais de raconter sa propre histoire , bien plus sage en cela que notre philosophe qui ne sait pas formuler une règle sans affirmer positivement qu'il n'y en a pas d^autre.

Mais si, dans les choses humaines en général, et surtout dans une science mobile et progressive , on doit se contenter d'un bien relatif, nous demandons si jusqu'à présent on a trouvé mieux que le doute méthodique , tel qu'il est décrit par Descartes. A-t-on imaginé un autre moyen plus énergique, plus profond et plus général d'arriver au vrai? Nous ne voulons pas répéter ce qui a été si bien dit sur cette lutte savante, hardie , persévérante contre le scepti- (I) T. I, p, 493.

cisme et sur la victoire qui en a été le fruit (1). Plaçonsnous simplement au point de vue de Condillac. Pour lui, le point essentiel est de porter remède à l'indétermination des signes, et de refaire la langue. Or, il dit quelque part que c'est V analyse qui fait les langues. Il ne devrait donc pas rejeter le doute méthodique; car ce procédé, ou plutôt, ce mouvement de lesprit est une espèce d'analyse ; c'est lanalyse en tant qu elle remonte aux notions et aux vérités premières.

Nous insisterons peu sur la seconde objection , que le doute méthodique est impraticable quand il s'agit de vérités mathématiques. Descartes aussi , avant de se mettre à douter, avait trouvé pleine satisfaction dans letude des mathématiques , et si l'objection était solide , elle se serait présentée à l'esprit de ce grand matliématicien. Mais il est évident que Condillac oublie ici à quelle profondeur peut descendre la réflexion philosophique au delà de toute certitude particulière. Pour montrer que ce que dit Descartes n'est pas une impossibilité, une chimère^ nous pouvons renvoyer au Discours de la méthode et à la deuxième méditation. Et ne pourrions-nous pas renvoyer à Condillac lui-même? Lorsqu'il dit y dans Y Art de raisonner (2) , que les mathématiques ne sont qu'une partie de la métaphysique , ne reçonnaît-il pas par là même qu au delà de la certitude mathématique, l'esprit humain se pose des questions nouvelles ?

En somme, on peut dire que Condillac a mal apprécié le doute cartésien ; et on n'en est pas étonné lorsqu'on connaît ses idées sur les caractères de la vérité et sur le rôle de l'esprit humain dans la connaissance. Le doute métho-

(1) Voy. V Histoire de la philosophie cartésienne^ par M. Bouillier, 1. 1, p. 70, 3. édit. — (2) Œuvres^ t. VIII, p. 4-

dique suppose deux choses que Condillac n a jamais comprises ; d'une part, un sentiment énergique de la vérité absolue, d'autre part, le libre pouvoir qu'a l'esprit de se soustraire aux circonstances extérieures, de négliger momentanément les moyens superficiels et secondaires de connaître, pour retrouver en lui-même le point de départ de la science et la source de toute certitude. Son opinion Peu équitable envers le doute méthodique, notre auteur

sur 16 Cl 1 16*""

rium de lé- {q scra-t-il davantage envers le critérium cartésien? Nous

▼idence. ,. •

allons rappeler ce qu'il dit sur ce point dans le Traité dts systèmes.

Les Cartésiens prétendent que l'évidence repose sur les

idées. Or, ils ne nous font pas connaître ce que sont les

idées en elles-mêmes. Ils ne peuvent donc indiquer aucun

signe auquel on puisse reconnaître l'évidence. C'est pour

cela qu'ils n'ont que des conseils vagues à donner, comme

d'éviter la prévention et la précipitation, de consulter le

maître intérieur, etc. (1). La même raison feit qu'ils ne

peuvent se faire des règles qui soient de quelque utilité

pratique. « En effet, les raisonnements sont composés de

propositions ; les propositions, de mots , et les mots sont

les signes de nos idées. Les idées, voilà donc le pivot de

tout l'art de raisonner; et tant qu'on n'a pas développé ce

qui les concerne, tout est de nul usage dans les règles que

les logiciens imaginent pour faire des propositions, des

syllogismes et des raisonnements (2). » Cette règle, par

exemple, Tout ce qui est renfermé dans Vidée claire et

distincte dune chose^ en peut être affirmé at^ec iférité^

cette règle est à la fois inutile et dangereuse : inutile par

la raison qui a été donnée plus liaut, dangereuse à cause

de l'abus qu'on en peut faire en prenant des idées claires

(0 Œuvres^ t. II, p. 99. — (2) Ibid., ibid.

mais partielles pour des idées complètes, et en réalisant des abstractions. Descartes établit cette règle à l'occasion de la perception claire et distincte qu'il a de sa propre existence. Rien assurément n'est plus clair que notre existence. Mais « la règle ne saurait s'étendre à des cas différents de l'exemple qui l'a fait naître (1). » « Si les Cartésiens n'avaient pas fhinchi ces limites, on ne pourrait se refuser à la clarté de leur principe. Mais ils le rendent bientôt obscur par les applications qu'il en font, et leurs idées claires et distinctes ne sont plus qu'un je ne sais quoi qu'ils ne peuvent définir (2). »

Hâtons-nous de dire qu'il y a, dans cette critique, une observation excellente, qui atteste un véritable progrès dans la méthode philosophique. Oui, le critérium cartésien est incomplet, et il y manque précisément ce que dit Gondillac, une théorie des idées et de leur origine. Il ne suffit pas, en effet, de poser la règle de l'évidence ; il faut indiquer nos différents moyens de connaître, en déterminer l'objet et en régler l'emploi. Jusqu'ici Condillac est dans le vrai. Mais, de ce que le critérium cartésien est insuffisant, pourquoi se hâter de conclure qu'il est inutile? User ainsi de l'esprit critique, c'est se condamner à ne rien laisser debout et rendre impossible tout progrès. C'est ce même esprit qui feit proscrire la règle cartésienne à cause de l'abus qu'on en a fait ou qu'on en peut faire, et qui porte notre auteur a en restreindre arbitrairement les applications possibles. La règle, dites-vous, ne saurait s'étendre à des cas différents de l'exemple qui Va fait naître. En êtes- vous bien sûr ? Nous cherchons la preuve d'une telle assertion et nous ne la trouvons nulle part.

Enfin, nous blâmerons Condillac de donner quelque peu

(i) Œwres^ t. II, p. io3. ^ (2) Ibid., ibid.

dans uae erreur déjà ancienne et qui, ce semble, n a pas encore fait son temps; je veux parler de la prétendue nécessité d'un signe auquel on puisse reconnaître 1 évidence. Il faut, dit-on, une marque de la vérité, pour la distinguer de Terreur ; comme si la vérité n était pas faite pour être vue et notre esprit pour la voir. Imposer à Tesprit lobligation de ne voir la vérité qu a travers un signe distinct de la vérité, n'est-ce pas doubler la difficulté, ou plutôt la rendre insoluble? Car, pour trouver la vérité par cette voie, il faudra toujours apprécier la valeur du signe, c'est-à-dire sa vérité. La pétition de principe est maaifeste. Non, la vérité n a pas d'autre signe qu'elle-même (1), et rien ne peut remplacer l'évidence. La règle cartésienne peut être complétée, mais non supprimée, et, pour la compléter, il ne suffira pas de recettes commodes destinées à tenir lieu d'intelligence et de travail. Il y faudra toutes es règles de la méthode.

Critérium Ces réflcxions nous conduisent à lexamen du critérium

condillacien

....^®.. condillacien de l'identité.

ridciitilé.

Voici comment s'exprime, sur ce point, un disciple de Condillac : « Descartes ne cesse de nous dire, et il se dit à lui-même en vingt endroits, qu'il faut refuser son assentimcntà toute proposition qui ne porte pas avec elle le caractère de l'évidence; Malebranche appuie de toutes ses forces sur le même précepte : mais comme ils ont oublié de mettre une enseigne à cette évidence, il est arrivé qu'ils ont plus contribué à la faire désirer qu'à la taire connaître (2). » Qui donc a trouvé ce qui avait échappé à ces grands philosophes? Qui a mis une enseigne à l'évidence? C'est Condillac. « Pour s'en convaincre, on n'a qu'à lire

(i) 11 s'agit ici de la vérité philosophique; nous ne touchons pas à la question de la révélation. — (2) Laromiguière, Leçons de philosophit, 7« édit., 1. 1, p. 317.

VJrt de raisonner^ la seconde partie de la Logique et la Langue des calculs (I). » Dans œs ouvrages, en effet, nous trouvons une doctrine qui peut se résumer ainsi : Ce qui fait l'évidence d'une proposition, c'est l'identité des deux termes ; ce qui fait l'évidence d'un raisonnement, c'est l'identité dès propositions successives. Réflexions gé- Avant de commencer la discussion de cette doctrine,

nérales sur ^ '

tr^ne ^^ '^^^^ remarquerons qu'elle est parfaitement en rapport avec les habitudes ou plutôt avec les nécessités de l'empirisme. Lorsqu'on veut, en effet, rendre compte de la connaissance et donner une base à la certitude sans sortir du point de vue expérimental, on s'interdit toutes les expliplications tirées de l'idée absolue du vrai, de l'universalité et de la nécessité des premiers principes. Mais ces explications, il faut les remplacer. Alors bien des choses peuvent se présenter à la pensée. On parle, par exemple, de l'activité plus ou moins grande qu'exigent les opérations de l'esprit; on aperçoit le passage du relatif à l'absolu dans un accroissement d'intensité, on dit que le principe de l'obligation surpasse en grandeur le mobile de l'intérêt personnel. Enfin, on substitue des à peu près, des hyperboles ou des métaphores à ces notions propres au sujet, qui se présentent d'elles-nîèmes ou qu'une analyse exacte dégage sans le moindre effort. L'essentiel est de trouvci* quelque formule qui ait l'air de satisfaire aux conditions du problème, sans avoir rien de commun avec les idées rationnelles. Au nombre de ces bonnes fortunes de l'empirisme se trouve la notion d'identité.

Je demanderai d'abord aux partisans de la doctrine de Gondillac ce qu'il faut entendre par le mot identité. Ce n'est assurément ni l'identité de l'âme dont parlent

(i) Laromiguière, Leçons de philosophie ^ T édit., t. I, p. 347.

les psychologues, ni Tidentité universelle des métaphysiciens allemands. Condillac en fournit de très-nombreux exemples empruntés aux mathématiques ; mais des exemples, quelque nombreux qu'ils soient, ne peuvent remplacer une définition. Or, Condillac répète le mot identité sans le définir. Il essaie de Texpliquer en disant que Ion reconnaît l'identité lorsqu'une proposition peut se traduire par des termes qui reviennent à ceux-ci : le même est le même , et Lamoriguière dit quelque part que cette proposition aller du même au même est une des plus belles formules de la Logique. Eh bien, j'avoue que, même après ces explications, je ne comprends pas encore; et ce qui m'empêche de comprendre, c'est que les Gondillaciens repoussent de toutes leurs forces les identités frivoles, comme celles-ci Dai>us est Davus^ un bateau est un bateau^ que Laromiguière distingue avec soin llidentité partielle de ridentité totale, et Condillac lui-même, les propositions identiques des propositions instructives (1). On n'a donc pas tout dit, lorsqu'on a répété à satiété que l'identité est le signe de l'évidence, que toute iférité est une proposition identique (2).

Mais, quelque sens que l'on donne au mot identité, il est difficile aux partisans de cette doctrine de sortir du dilemme suivant que leur oppose M. Cousin : Ou la notion sur laquelle ils s'appuient dérive de l'expérience, et alors elle frappe toute la logique d'un caractère de contingence et

de variabilité qui lui enlève toute certitude ; ou cette notion est nécessaire, pour pouvoir servir de fondement à la logique, et alors l'empirisme ne peut concilier ce principe avec sa psychologie (3).

(i) Art de penser, G uvres^ t. VI, p. 134.— (2) Ibid., p. i35. — (3) Cousin» 3« Leçon sur Kant, i" série, t. V, p. 56.

Nous croyons , pour notre part (et sur ce point nos adversaires ne nous contrediront pas), que la notion d'identité est purement empirique. Mais nous ajoutons qu'il n'y a rien de commun entre cette notion et l'idée du vrai avec sa valeur logique, son autorité, sa nécessité. Aller du même

au même, c'est simplement traduire une chose de deux manières différentes ; mais est-ce là véritablement ce qui constitue la légitimité de l'acte intellectuel, est-ce le droit à affirmer, l'obligation de ne point se contredire? Évidemment non. Il est donc impossible de trouver dans la notion d'identité le critérium de la certitude.

Sous ce rapport le principe de contradiction nous semble bien préférable. Il y a, dans cet axiome, une idée de nécessité qui s'éloigne nettement du point de vue empirique, et que l'on chercherait en vain dans la perception de l'identité entre deux termes ou deux propositions. Le principe de contradiction, c'est la réflexion s'exerçant sur les conditions absolues de la certitude, reconnaissant l'impossibilité de nier ou d'affirmer en certains cas et l'obligation pour la pensée d'être conforme à elle-même. Le prétendu principe d'identité ne nous semble pas avoir cette portée philosophique.

Parmi les objections générales que l'on peut adresser à la doctrine de l'identité, il en est une que les Condlllaciens ont déjà essayé de résoudre, mais sans y réussir. L'esprit humain, leur a-l-ondit, n'est pas condamné à tourner toujours dans le même cercle, il suit une marche progressive; il va sans cesse du connu à l'inconnu, chaque jugement nouveau qu'il porte ajoute à ses connaissances.

Laromiguière, le grand défenseur de la théorie (1), pro-

(i) On sait que Destutt de Tracy la repoussait avec force. Voy. le ch. i de sa Logique.

teste de son amour pour le progrès. Mais voici à quoi se réduisent toutes les explications qu'il donne. D abord il reproduit sous mille formes le principe de ridentité en y ajoutant avec une adresse ingénieuse l'idée du progrès; il dit, par exemple, que tout en allant du connuàTinconnu on va du même au même, on proui^e idem incognitum pér idem cognitum (J); il dit encore que « le progrès d'une proposition identique à une proposition identique ou le raisonnement, c'est la même chose (2).» Mais ces formules, quelque élégantes et originales qu'elles soient, lie montrent pas comment l'idée du progrès peut se concilier avec celle de l'identité, ou plutôt, ce sont là de ces artifices de langage dont on ne se sert que trop souvent dans l'école de Condillac, et qui consistent à mettre d'avance la chose à prouver dans le principe qui sert de preuve. Ce n'est donc pas là résoudre la difficulté. Laromiguière a recours à un autre moyen. Il' distingue Y identité partielle de X identité totale, et soutient que la première seule doit être admise. Mais M. de Biran lui répond avec raison qu'identité partielle est un non-sens (3). Vainement l'auteur des Leçons de philosophie essaie- t-il de modifier encore l'expression de la théorie, et de dire identité de partie pour identité partielle. On pourrait lui demander, s'il n'y a qu'une identité de partie y ce que deviennent les parties non identiques. Il est évident que ces atténuations continuelles, ces mille transformations par lesquelles on s'est efforcé d'échapper à des objections accablantes, montrent suffisamment le peu de solidité de la théorie de Condillac. A travers tous les détours ingénieux de Laromiguière, nous voyons la notion d'identité se sub-

(i) Leçons de philosophie, 1. 1, p. 35o, 7* édit. — (2) Ibid., p. 383. — (3) Appréciation des Leçons de M. Laromiguière, p. 109. Destutt de Tracy avait dit la même chose en propres termes, Logique^ ch. i, p. 186, édit. de 1825.

tiliser, pour ainsi dire, au point de devenir insaisissable. On apprend continuellement ce quelle n'est pas; on en sait toujours moins long sur ce qu'elle est.

Mais, dira-t-on, la vérité considérée en elle-même et dans l'intelligence divine, n'est-elle pas une et identique? Cette objection, empruntée à l'idéalisme le plus hardi, a été formulée par le chef du sensualisme (1); preuve évidente du désarroi où se trouvait, du vivant même de Condillac, la théorie de l'identité. Nous répondons qu'il ne s agit pas ici de la vérité considérée dans l'intelligence divine , mais des conditions de la connaissance humaine. U est étrange que Ion surprenne Gondillac à expliquer ce qui concerne l'homme en parlant de ce qui se passe en Dieu. Deviendrait-il par moments disciple de Malebranchc et précurseur de Hegel? Quoi qu'il en soit, il enfreint cette règle de méthode qui prescrit d'aller du connu à l'inconnu et non pas de l'inconnu au connu.

Après ces réflexions générales sur la notion d'identité, considérons successivement le cas de la proposition unique où l'évidence résulte de l'identité des deux termes, et celui du raisonnement qui, suivant la théorie, n'est qu'une série de propositions identiques. L'identité con- En général, Gondillac ne prend nul souci de prouver ses

sidérée dans ? . .

une proposi- assertions : il affirme et passe outre ; ou bien, après avoir montré qu'une maxime est applicable à un certain nombre de cas, il l'érigé en principe universel ; le plus souvent il la reproduit sous diverses formes, ou il la fait passer à la faveur d'une objection contre quelque système défectueux, en prodiguant ces locutions : on ri a pas voulu comprendre, . .

si on aidait compris que, etc Il emploie tous ces moyens,

quand il s'agit de l'identité ; mais surtout il procède par

i) Art de penser. Œuvres, t. VI, p. 140.

distinctions et atténuations; il dit, par exein[4e, « six est six est une proposition tout à la fois identique et frivole parce que Tidentité est en même temps dans les

termes et dans les idées Il nen est pas de même de

cette proposition trois et trois font six parce que

ridentité est uniquement dans les idées (1). » Voilà, sans doute, une restriction judicieuse; mais ce nest pas une preuve ; c est une nouvelle nianière d afjfirmer la chose, et le point essentiel reste encore à établir. L auteur a beau ajouter « faute d avoir distingué ces deux identités on a

supposé que toute proposition identique est frivole On

u*a pas même voulu apercevoir l'identité (2); » il ne fait toujours que tourner et retourner la même idée.

Il y a pourtant un argument dans le passage suivant de VÀrt de penser: « une proposition n est que le développement d'une idée complexe, en tout ou en partie. Elle ne fait donc qu'énoncer ce qu'on suppose déjà renfermé dans cette idée : elle se borne donc à affirmer que le même est même (3). » Ainsi, cette proposition, ïor est jaune, pesant^ fusible^ etc., n'est vraie que parce que je me suis formé de l'or une idée qui renferme toutes ces qualités (4). Tout le raisonnement de Condillac repose sur cette théorie du jugement qu'il emprunte à Locke, et d'après laquelle le jugement n'est que la perception d'un rapport de convenance ou de disconvenance entre deux idées. On a montré maintes fois le défaut de cette théorie (5) qui méconnaît complètement le caractère du jugement primitif et place le point de départ de la connaissance dans des idées abstraites. L'argument de Condillac pèche donc par la base, et nous voyons toute une classe de jugements où il est impos-

(i) Langue des calculs, p. 6i. —(2) Ibid. — (3) i4rt de penser^ p. 134. — (4) Ibid. — (3) Voir deux leçons de M. Cousin dans le cours de 1839.

sible d apercevoir rideiilité du sujet et de lattribut, par la raison qu'ils n'ont point d attribut. Ce sont ces jugements primitifs, antérieurs à toute idée acquise et purs, par conséquent, de toute comparaison^ par lesquels Tesprit prend pour la première fois possession des choses, en vertu de lefiicacité naturelle de sa faculté de connaître.

Mais faudra-t-il admettre la théorie de Tidentité par rapport aux propositions comparatives, à celles qui ont un sujet et un attribut? Ici même le mot identité nous parsût renfermer une exagération évidente. Comment admettre, par exemple, qu'il y ait identité entre le sujet et lattribut dans cette proposition: Dieu crée le ciel et la terre par sa parole ?

Un célèbre logicien de nos jours, M. Hamilton (1), semble venir en aide à Condillac, en montrant que, dans dans toute proposition, lesprit établit une sorte d'équation entre la quantité du sujet et celle de l'attribut, et que cet attribut est affirmé du sujet dans la mesure et suivant l'extension oii ce sujet a été pensé. Mais, comme on Ta fort bien remarqué, lors même que l'on établirait une équation entre la quantité du sujet et l'extension que l'on donne mentalement à l'attribut, il y aurait loin de là à une équation absolue entre les deux termes de la proposition. « Une telle équation prise à la rigueur serait la négation de toute découverte et de tout progrès de la pensée (2). »

Mais si, précisant le débat plus que ne l'a fait Condillac, on le fait porter uniquement sur les axiomes^ ne sera-t-il pas vrai de dire que ce sont là des propositions identiques, ou, si l'on veut, analytiques?

(i) Nous puisons ces renseignements sur V Analytique de sir Hamilton dans les Essais i^/o^içHe de M. Ch. Wadington — (2) Ch. Wadington, Essais de logique^ p. i35.

130 ou dUTÉRlUH DE LA VÉRITÉ.

Nous insisterons peu sur les axiomes de métaphysique, parce que Condillac ne les cite pas comme exemples. Cependant nous croyons devoir déclarer que, selon nous, le principe de causalité, formulé convenablement, ne saurait être rangé parmi les propositions analytiques, ici nous rencontrons un de ces contradicteurs comme nous les aimons, parce qu'ils vont droit au but et nous obligent à creuser nos idées. Voici comment il s'exprime : « Dans ce jugement : tout ce qui commence darrwer à une tause^ le sujet implique logiquement l'attribut. L'existence d'une chose qui n'était pas tout à l'heure et qui est maintenant suppose un cliangement. Or tout changement a une raison d'être ; donc c'est un effet. Ce qui revient, au fond, à dire que tout effet suppose une cause (1). »

L'honorable écrivain a-t-il réellement prouvé sa thèse? Nous ne le pensons pas. Il a changé l'axiome de causalité en cet autre : tout changement a une raison ctétre ou tout changement est un effet ; mais cette transformation du principe n'en montre nullement le caractère analytique. — Le sujet, dil-on, implique logiquement l'attribut. — Qu'est-ce à dire? Il y a certainement un rapport logique, un rapport nécessaire entre le sujet et l'attribut ; mais est-ce un rapport d'identité, et le second terme n'est-il que l'analyse du premier? C'est ce qi^ on n'a pas démontré et ce qui nous parait impossible à soutenir.

Mais c'est surtout au calcul et à la géométrie que Condillac emprunte ses exemples de propositions identiques (2) . Nous avouons qu'il y a une grande différence entre les ju-

(i) Etienne Vacherot, la Métaphysique et la Science, 1. 1, p.'4o3. — (2) Ici Kant n'est pas du même avis que ConâiWac.Voy. Critique de la raison pure, trad. Tissot, 1. 1, p. 45, 46. M. Vacherot s'éloigne, sur ce point, de l'opinion de Kant et se rapproche de celle de notre auteur. Voy. la Métaphysique et la science, t. I, p. 440.

gements madiématiques et les axiomes de métaphysique et de morale. Mais sans parler de ce qu'il y a d'inexact dans cette expression à' identité qui serait avantageusement remplacée par celle à' équation^ nous ferons aux Gondillaciens une objection à laquelle il nous semble difficile de répondre. Si les termes d'une proposition mathématique ne sont que deux expressions différentes de la même idée, énoncer une vérité mathématique ce sera simplement traduire ou substituer des signes à d'autres signes. Mais tant que vous ne sortirez pas de cette idée de traduction, de répétition, de substitution, vous n'exprimerez pas le vrai caractère des propositions mathématiques. Vous en cacherez, au contraire, l'universalité et la nécessité sous une comparaison qui ne sera jamais exacte, sous une faus;se assimilation des opérations du calcul à de simples faits de grammaire.

De tout ce qui précède on peut conclure sans hésiter que ridentité des idées n'est pas le signe général de l'évidence d'une proposition. Du reste, nous savons combien cette question des propositions identiques ou analytiques est délicate et actuellement peu avancée. On a déjà nettement indiqué, sur ce point, les desiderata de la théorie de la raison (1). Mais une chose certaine c'est qu'il n'y a pas lieu de revenir à la théorie et aux dénominations de Con-

dillac.

L'identité Aorès avoir examiné s'il y a identité entre les termes

considérée *^ •% r i à

^ dans le d'une proposition évidente, il faut nous poser la même

question sur les propositions diverses d'un raisonnement.

La certitude du raisonnement vient-elle, comme le croit

Condillac, de ce qu'il y a identité entre les propositions qui

la composent? Si nous considérons d'abord le raisonne-

(I) Voir y Idée de Dieu, de M. Caro, p. 190, 191.

ment dans les sciences autres que les mathématiques, il nous est impossible d'adopter cette explication.

Ici, comme précédemment, nous pouvons objecter à Fauteur, que, dans l'identique, l'esprit ne marche pas, et que mettre la certitude à cette condition, ce serait nous condamner à l'immobilité. Mais voici d'autres raisons moins générales et plus précises.

Si, dans un raisonnement, les propositions successives étaient identiques, si elles n'étaient que la traduction les unes des autres, on pourrait remplacer la première par la seconde, la seconde par la troisième, et ainsi de suite. Or, c'est ce qui n'a lieu que dans certains cas, c'est-à-dire lorsque les propositions sont réciproques. Le rapport d'identité n'est donc pas le seul qui existe entre les propositions d'un raisonnement rigoureux.

Dira-t-on que c'est là une argutie fondée sur une fausse interprétation du mot identités Mais à. qui s'en prendre, si ce n'est à ce qu'il y a toujours eu d'équivoque dans cette expression? Du reste, nous pouvons bien remarquer en passant que Gondillac favorise singulièrement notre interprétation par l'abus qu'il fait des propositions réciproques (1).

Voici une autre raison qui nous semble décisive. Comme l'ont souvent remarqué les logiciens, il est certains cas où l'on peut conclure le vrai du faux (2). Il suffit, pour cela, de prendre deux termes extrêmes qui conviennent l'un à l'autre, ce qui donnera une conclusion vraie, et de les unir arbitrairement, dans les prémisses, au premier terme venu, employé comme moyen. On aura alors une

(i) On pourrait faire, dans Gondillac, une véritable collection d'antithèses comme celles-ci: Une langue est une méthode^ une méthode est une langue^ Vanalysefait les langues, les langues sont des méthodes analytiques, l'art n'est que le naturel, le naturel n'est que l'art^ etc. — (2) G. f. Duhamel, Des méthodes dans les sciences de raisonnement, p. 26.

proposition vraie tirée de deux propositions fausses. Le cas, dit-on, est fréquent en mathématiques, où 1 on arrive à un résultat juste à travers des erreurs qui se compensent. Or, quelque acception que Ton donne au mot identité, il est clair qu'il n*y a pas identité entre des propositions fausses et une proposition vraie.

Mais, pour aller jusqu au vice radical de la théorie de Gondillac, nous remarquerons qu elle repose sur une notion purement empirique. Cette notion d'identité, et même celle de la liaison des idées, qui est beaucoup plus claire, ont-elles rien de commun avec le rapport logique des vérités, avec le droit de conclure ? L'identité est, de votre aveu, totale ou partielle, la liaison des idées est plus ou moins étroite ; mais le rapport logique entre plusieurs propositions est fixe et déterminé. Nous direz-vous quel doit être le degré d'identité ou de liaison entre les propositions, pour qu'il soit permis, pour qu'il soit nécessaire de passer de l'une à l'autre ?

Et qu'on ne nous dise pas que, puisque nous admettons le principe de contradiction, nous devons admettre celui d'identité. Car on ne saurait légitimement confondre ces deux principes. L'identité n'est pas l'opposé de la Contradiction ; c'est l'opposé du changement. Le devoir de ne pas se contredire est un devoir strict et universd ; mais on ne peut en dire autant de l'obligation d'aller du même au même. Enfin, nous comprenons que l'on distingue une chose de sa contradictoire, mais nous ne comprenons pas aussi bien que l'on affirme une chose d'elle-même.

Mais du moins la théorie de Condillac sera-t -elle, exacte par rapport au raisonnement mathématique? Nous ne le pensons pas, et nous regardons comme invincibles les objections qu'un mathématicien distingué a récemment

adressées à notre auteur. Après avoir observé, comme nous I^avons fait plus haut^ qu'il ne faut pas assimiler toutes les démonstrations à œlles où Ton procède par rapports ou propositions réciproques, après avoir dit que souvent, en partant d'une proposition fausse, on peut arriver par des déductions exactes à une proposition vraie, M. Duhamel (1) prend à part l'exemple par lequel Condillac, dans sa Logique^ prétend prouver sa théorie, et il fait les réflexions suivantes : « Dans cet exemple, Condillac se trompe en disant que chaque proposition est renfermée dans la précédente ; il y en a une qui n'est pas une conséquence de la précédente, et qui exige la considération des deux précédentes pour être admise : c'est celle qui résulte de l'élimination d'une des deux inconnues entre deux équations. A laquelle des deux dira -t- il qu'elle est identique, puisque aucune des deux ne l'entraînerait et qu'elle ne résulte que de leur ensemble? Il ne pourra pas dire davantage qu'elle est identique aux deux ensemble, puisqu'elle ne pourrait les remplacer ; c'est seulement la réunion de la dernière et de l'une des deux premières qui pourrait être substituée aux deux premières La seule identité qui ait lieu dans ces équations successives, c'est celle des valeurs inconnues. Ce sont toujours les mêmes valeurs qui satisfont à des systèmes successifs d'équations, qui ne seraient identiques que sous le rapport de ces valeurs, et auxquelles nous avons donné le nom qui nous parait plus convenable de systèmes équwalents (2). »

Telles sont les objections que l'on peut opposer à la théorie condillacienne, en tant qu'elle s'applique au rai-

(i) De la méthode dans les sciences de raisonnement^ Paris, 1866.— (a) Op. cit., p. 91.

soanement mathématique. Nous avons vu qu'elle n est pas plus satisfaisante par rapport au raisonnement en général ou à une proposition unique. Nous pouvons donc conclure qu en aucun cas l'identité n est le signe de 1 évidence.

Il était de notre devoir de montrer les défauts de cette théorie. Mais, après ces critiques, ne ferons-nous aucune part à l'éloge? N'y a-t-il donc rien à prendre, rien à conserver dans tout ce que dit notre auteur sur ce sujet? Gardons-nous de le croire. Sans doute la notion d'identité est insuffisante, comme théorie philosophique du critérium de la certitude. Mais", si nous cessons de nous placer à un point de vue rigoureusement scientifique, si nous parlons le langage du sens commun qui souvent se contente d'une clarté relative et d'un à peu près, nous pourrons sans inconvénient conserver les formules dont se sert Gondillac, et surtout nous pourrons faire notre profit d'une foule d'aperçus ingénieux et vrais que notre philosophe rattache à sa théorie. Et si nous ouvrons les Leçons de philosophie de Laromiguière, que les suffrages les plus recommandables ont mises au rang des livres classiques, ne voyons-nous i)as la doctrine condillacienne de l'identité produire deux véritables chefs-d'œuvre, le Discours sur r identité dans le raisonnement et le Discours sur le raisonnement. Il y a là des pages qui font honneur à la philosophie française et qui dureront autant que notre langue.

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