CHAPITRE CINQUIÈME
Méthode générale. — Analyse.
Sommaire. — Méthode générale. — Méthode d'invention. — Exagérations sur l'importance de l'analyse.— La synthèse absorbée dans l'analyse. — L'analyse descriptive mal distinguée de l'analyse de raisonnement. — Rapports de l'analyse avec le langage.
Méthode Quoique les méthodes paraissent diffërentes , dît Con-
dillac, elles ne sont, dans te principe^ quune même méthode (1).
Comme cette réflexions est tirée de la Langue des calculs^ on pourrait croire qu'il ne s'agit que de la méthode mathématique. Mais on sera convaincu que , d'après Condillac, il y a une méthode commune à toutes les sciences, en lisant le passage suivant de la Logique : « Il s'agit de démêler toutes les facultés qui sont enveloppées dans la faculté de penser. Pour remplir cet objet, et d'autres encore, quels qu'ils puissent être, nous n'aurons pas à chercher, comme on a fait jusqu'à présent, une nouvelle méthode, à chaque étude nouvelle : Fanalyse doit suffire à toutes, si nous savons l'employer (2) ? »
Disons de suite notre opinion sur cette doctrine. Il est d'un esprit vraiment philosophique d'apercevoir, à travers la diversité des préceptes applicables aux différentes sciences, une certaine méthode générale, une manière de s'o-
(i) Langue des calculs^ p. 2i3. — (2) Lo^ique^ p. 58.
rientcr dans Fensemble des idées et des choses. Un des plus grands services que la philosophie puisse nous rendre, c'est de nous donner le fil conducteur qui doit nous diriger à travers les notions de toutes sortes que nous tirons soit de nous-mêmes, soit des objets extérieurs. Une métliode qui n*aurait pas cette étendue et cette portée ne serait pas vraiment philosophique, et ne dépasserait pas les enseignements que peuvent nous donner les sciences particulières. Voilà ce qu'il y a d'incontestable dans la doctrine de Condillac. Mais, pour qu elle fût tout à fait exacte, il faudrait qu'elle conciliât l'unité de la méthode générale avec la variété des méthodes spéciales. Or, c'est ce qui n'a pas lieu. Condillac ne comprend pas assez qu'à part quelques procédés fondamentaux, quelques préceptes d'une application universelle, la marche à suivre dans la recherche de la vérité change complètement suivant les objets qu'on étudie.
Examinons maintenant en quoi consiste, d'après .lui, cette méthode générale. Qu'il parle de l'analyse ou des systèmes, de la méthode d'invention ou de celle d'exposition, il reproduit continuellement certains préceptes généraux, dont Laromiguière a tait un résumé assez clair dans la première leçon de son cours de philosophie. Si ou compare ensemble ces préceptes qui re])araissent sous tant de titres divers, on voit qu'il tendent tous à mettre dans la science l'unité la plus rigoureuse. Nos connaissances doivent former un système où tout s'encliaîne étroitement (1). Il faut ramener une série de faits à un fait initial dont tous les autres soient les transformations ; il faut aller du même au même ; l'identité n'est pas seulement un critérium de certitude, mais aussi une règle de méthode, et l'analogie complète les premières leçons qui nous sont données par la nature (2).
(i) Log^ique^ part. Il, ch. i. — (3) Langue des calculs^ p. a 14.
Nous reconnaissons ici la métliode du Traité des sensations. Si, en effet, on va du même au même et que Ton prenne la sensation pour point de départ, on annve inévitablement à faire des facultés de Tâme autant de sensations transfonnées. Mais est-il certain que cette méthode soit la bonne? Nous ne le pensons pas. Parmi les objets des sciences, il en est dans lesquels se rencontre cette identité que Ion suppose . Mais peut-être en est-il d'autres où elle ne se trouvera jamais. Dans tous les cas, Condillac et ses disciples font intervenir Tidée de Tunité hors de propos, en la plaçant au début de la science. L observation : voilà ce qui doit précéder tout le reste. Or, il peut se faire que l'observation conduise à Tunité ; il se peut aussi qu elle n y conduise pas ou qu elle n'y conduise qu après de longs détours.
Nous aussi, dirons-nous à Condillac, nous croyons qu'il faut chercher l'unité. Mais elle n'est pour nous que la synthèse iinale et le couronnement de la science. Pour vous, vous la cherchez dès les premiers pas.
Vous demandez d'abord quel est le principe, le fait générateur, sans vous apercevoir que déjà vous quittez le droit chemin de l'expérience, pour vous égarer dans les routes incertaines de l'hypothèse. Car vous supposez ce qui n'est nullement certain, qu'il y a un principe générateur, un fait primitif. La vraie méthode non-seulement ne résout pas aussi vite une pareille question , mais elle ne la pose même pas ; elle ne se donne pas cette entrave. Elle suit d'abord son objet et en retrace l'histoire. Le psychologue se regarde passer ^ dit Maine de Biran ; le savant fait de même à l'égard des choses.
Dans tous ses traités de logique, Condillac semble avoir pris pour modèle la méthode des mathématiques (1). Cela
(i) Il faut excepter le Traité des systèmes^ où Condillac dit à peu près le
176 MÉTHODE GÉNjËRALE. ANALYSE.
est surtout frappant dans la Langue des calculs. Laromiguière, interprétant, dans son Discours sur le rccisonnementy la pensée que Gondillac n'a fait qu'indiquer, se montre frappé des avantages que les mathématiciens retirent de la méthode qu'ils suivent, et il ne croit pas que Ion puisse contester la légitime application dé cette méthode aux sciences morales et politiques. Si lacception des mots sensation, sentiment^ idée^ n'est pas déterminée, dit-il, c'est parce que ces mots manquent d'analogie ; et, dès lors, chacun les détermine à sa manière, quand par hasard on prend la peine de les déterminer (1). Mais «avec plus de simplicité, avec le secours de l'analogie, on pourrait, dans toutes les sciences, raisonner comme on raisonne en mathématiques. » Nous objecterons à Lai omiguière que cette analogie n'est possible qu'en mathématiques, et qu'elle ne peut déterminer que la langue des mathématiques. Dans ces sciences, en effet, on va naturellement du même au même, puisqu'on développe toujours une notion unique ; mais dans les sciences morales, il est impossible de trou-' ver la même simplicité de point de départ, la même série d'opérations régulières. Le mathématicien peut ramener à la numération toutes les opérations de larithmétique ; le psychologue ne peut pas réduire à un seul tous les actes de la pensée. Il en est des autres sciences d'observation comme de la psychologie. « Que dirait-on d'un physiologiste qui recommanderait de chercher, avant tout, la fonction élémentaire? Que dirait-on d'un médecin dont la méthode médicale consisterait à réduire toutes les maladies à une seule, la goutte à la fièvre ou la fièvre à la goutte? » (2).
contraire de ce qu'il dira plus tard. Cette contradiction a été signalée par M. Cousin. — (i) Leçons de philosophie, t. I, p. 392. — (2) Cousin, Appréciation des leçons de Lar omiguière ^^. 14.
On peut rattacher à la méthode générale, telle que notre auteur la conçoit, cette maxime dont le développement occupe une grande partie de sa Logique : prenons la nature pour guide. Assurément c'est là un conseil auquel on doit adhérer en principe. Mais, comme nous 1 avons déjà remarqué, Gondillac ne s'explique pas toujours sur le mot nature, et, quand cela lui arrive, il ne parle que de nos besoins, de la conformation de nos organes ou des circonstances. Il faudrait, selon nous, descendre dans les profondeurs de la conscience, y constater les facultés intellectuelles et les principes qui les dirigent; c'est à l'observation et à l'analyse de l'esprit humain que la philosophie doit demander une méthode vraiment universelle (1). Dans Condillsu; , il n'est jamais question des facultés de l'âme à propos de la méthode. Le mot nature toujours employé sans être jamais défini, puis l'analogie, l'analyse et le langage transformés en agents qui opèrent par euxmêmes, les langues qui font l'analyse, l'analyse qui fait les langues, l'analogie qui fait les langues et les méthodes : voilà ce que l'on trouve partout dans les traités de logique de notre auteur. Quant à l'esprit , il est évincé ou tenu dans l'ombre.
Les observations qui précèdent peuvent donner une idée de la manière dont Gondillac entend la méthode générale. Mais ce sujet va recevoir de nouveaux éclaircissements de ce que lious allons dire sur la méthode d'invention et sur l'analyse.
Méthode La question de la méthode d'invention est traitée dans
d'invention. *
ï Essai sur r origine des connaissances humaines et dans la Langue des calculs.
(i) M. de Strada, dans sa Méthode générale^ p. 12, s'élève contre l'idée d'une méxïioàt serve de la psychologie. Le reproche nous atteindrait si nous subordonnions la méthode aux théories psychologiques; mais nous ne la subordonnons qu'aux /âffs de conscience.
17S MËTHOhIi: (.;i:.\ËHALH. analysk.
Dans le premier de ces ouvrages, Coiulillac nous lei*x>miuaiide de prendre les idées simples fournies par la sensation et la réflexion, d'en former différentes collections qui, à leur tour, en produiront d'autres, de donner à ces diverses collections des noms distincts, en un mot, de développer la génération des idées.
Ces règles posées par Condillac nous semblent excellentes, quand il s'agit d'arranger les idées, d'y mettre de l'ordre, ce qui est bien un des piincipaux devoirs du logicien. Mais il feut prendre garde de se tromper sur les idées simples qui servent de point de départ, d'en limiter arbitrairement le nombre et d'en méconnaître les caractères. Pour cela, il feut commencer par voir simplement ce qui se passe en soi-même ou dans autrui; sinon on arrive aux groupes d'idées artificiels et à la langue arbitraire du Traité des sensations. Sans doute, lorsque vous avez déterminé les idées simples, il faut les prendre pour point de départ, mais tâchez avant tout de trouver les idées simples. N'affirmez pas aujourd'hui qu'elles sont toutes fournies par la sensation et la réflexion pour soutenir demain ([u'elles viennent de la sensation toute seule; n'ayez pas d'autre j5arti pris que d'ouvrir les yeux à l'évidence, et d'admettre comme connaissances premières tout ce qui lirillera d'une évidence immédiate. Insistez sur ce premier travail plus longte r.ps que vous ne l'avez fait. Alors seulement, vous pourrez, s'il y a lieu, combiner vos idées, en faire des collections, en développer la génération. Je dis s'il y a lieu; car, dans beaucoup de sciences, la tâche de l'investigateur ne sera pas de composer des idées et de leur imposer des noms.
Sans quitter la méthode d'invention^ nous passons de V Essai sur Vorigine des connaissances à la Langue des
calculs. Ici nous rencontrons une idée qui joue un rôle important dans les deux derniers ouvrages deCondiilac, l'idée de lanalogie. Il ne s agit pas ici de cette analogie dont il a été question dans V^irt de raisonner^ et qui consiste à iaire des conjectures plus ou moins probables sur les rapports cachés en partant des rapports que Ton connsdt. L analogie dont il est question dans la Logique et dans la Langue des calculs^ est celle qui crée les langues et les régularise, qui nous fait inventer divers systèmes de signes et les soumet à des règles uniformes. C'est encore le rapport qui unit ensemble plusieurs notions mathématiques, quand ces notions naissent les unes des autres. A ce point de vue, elle parait se confondre avec Tidentité, et, dans la langue condillacienne, cohsenfer le sentiment de Vanalogie nous semble avoir la même signification que chercher le connu dans V inconnu ou aller du même au même.
Gondillac et ses disciples élèvent bien haut cette règle de Tanalogie. « La méthode d*invention, dit notre auteur,
ne peut être que Tanalogie même (!}. Nous sommes
assez, ignorants ou assez vains pour nous flatter et surtout pour vouloir faire penser que nous arrivons aux découvertes en francliissant de grands intervalles ; et cependant, il faudrait^ avec plus de jugement, avoir Thumilité de croire et de laisser croire que notre esprit ne franchit jamais rien » (2). Il y a, dans ces idées, un mélange de vérité et d erreur. Sans doute, on a raison de dire qu*il &ut aller de proche en proche dans la recherche du vrai, qu'il ne faut pas avoir la prétention de franchir de grands intervalles, que le génie lui-même est obligé d'aller pas à pas, etc. Ce sont là d'excellents préceptes que Gondillac
(i) Lanp[ue des calculs^ p. 214. — (2) Ibid.
exprime de la manière la plus heureuse et qu'il rend sensibles par des exemples ingénieux. Mais n'y a-t-il pas une exagération évidente à dire que la mélliode d'invention n'est que 1 analogie même (1), que tout lart de raisonner se réduit à 1 analogie (2) ? Pour que de telles suppositions fussent vraies, il faudrait supposer démontré ce qui ne lest pas, savoir que tout rapport logique est un rapport d'identité, que la métliode n*est qu'ime langue et que toutes les qualités d'une langue bien faite se ramènent à l'analogie. A plus forte raison sera-t-il faux de prétendre que le génie d'un Pascal, d'un Racine vient de ce qu'ils ont pris l'analogie pour règle (3).
La méthode d'invention n'est autre chose que l'analyse (4). Ainsi, les réflexions qui précèdent nous conduisent naturellement à la théorie de l'analyse, qui est un des points importants du système de notre auteur. Exagérations Si le xvm^ siècle est l'époque de l'analyse, Condillac est
sur .
l'impoitance bien, au moins par l'éloge qu'il fait de ce procédé, le philosophe du xvm^ siècle. Il consacre tout le chapitre III de la première partie de la Logique au développement de cette pensée , c'est V analyse qui fait les esprits justes; et il dit en terminant ce chapitre : « C'est par l'analyse, et par l'analyse seule, que nous devons nous instruire (5). » L'analyse est la méthode commune de toutes les sciences : « Nous n'aurons pas à chercher, comme on l'a fait jusqu'à présent, une nouvelle méthode à chaque étude nouvelle; l'analyse doit suffireà toutes, si nous savons l'employer (6).» Dans toutes les sciences, l'analyse est d'abord, comme on l'a dit, la méthode d'invention ; elle est « le vrai secret des découvertes elle est ennemie des principes vagues et de
(i) Langue des calculs, p. 214. — (2) Ibid., p. 7. — (3) Ibid., p. 238. — (4) Essai sur l'origine, p. 5oo. — (5) Logique, p. 3o. -- (b) Ibid., p. 58.
tout ce qui peut être contraire à 1 exactitude et à la précision (1). )) Mais elle est, en outre, suivant Condillac, la seule méthode d'exposition : a Si l'analyse est la méthode que l'on doit suivre dans la recherche de la vérité, elle est aussi la méthode dont on doit se servir pour exposer les découvertes qu'on a faites (2). »
Ainsi, méthode universelle des sciences , art de découvrir la vérité, art de la démontrer et de l'enseigner quand on l'a découverte , l'analyse embrasse tout cela, suivant Condillac. Quelle idée se fait-il donc de l'analyse et cotnment en décrit-il la nature ?
b^ ^^éV da^ns ^^ Analyser, dit-il, c'est décomposer, comparer et saisir l'analyse, j^g rapports (3). » Aiusi l'analyse ne consiste pas seulement à décomposer, mais aussi à recomposer ; c'est, comme le dira Laromiguière, une décomposition qui appelle une recomposition.
Il nous est impossible d'admettre cette identité que Condillac établit arbitrairement entre deux opérations réellement distinctes. Quiconque essaie de se rendre compte des procédés qu'il emploie, en aperçoit deux que l'on peut unir et compléter l'un par l'autre, mais qu'il n'est pas permis de confondre. Tantôt on suit une marche contraire à la filiation des idées et à la succession des choses ; on va, par exemple, de la conséquence au principe, du particulier au général, du composé aux éléments, de ce qui est déterminé à ce qui dcliermine, etc. Tantôt on reproduit cette filiation des idées et des choses, et l'on va du principe à la conséquence, de l'élément aii composé, de la cause à l'effet, etc. Pour nous, le premier de ces procédés est l'analyse, le second est la synthèse. Nous distinguons ces deux pro-
(i) Art dépenser, p. î22. — (a) Essai sur l'origine des connaissances, p. 5i6. — (3) Art de penser, p. 221.
182 MÉTHODE pÉNÉRALB. ANALYSE.
cédés sans en méconnaître les rapports, et nous les déclarons tous les deux légitimes, pourvu qu^on sache en régler l'emploi.
Gondillac ne Tentend pas ainsi. Il traite la syntlièse avec le plus profond dédain. Ce n'est, dit-il, qu'une méthode ténébreuse, et la seule différence qu'il y ait entre elle et l'analyse, c'est que celle-ci commence toujours bien, tandis que la synthèse commence toujours mal (1). Mais il n'est pas facile de supprimer complètement un des procédés fondamentaux de toute méthode. Que &it donc notre auteur? Il transporte à l'analyse tout ce qui lui semble légitime, parmi les attributions de la synthèse, et, comme on vient de le voir, il fait de l'analyse une décomposition suivie d'une recompositiom. Quelquefois même, dans ce qu'il nous donne pour des analyses, on n'ap^E^it aucune décomposition , mais bien des combinaisons artificielles d'idées, ce qui n'a rien d'étonnant de la part d'un esprit beaucoup moins observateur que systématique. De lA ce fait singulier signalé par Maine de Biran : n La méthode exclusivement employée et recommandée de nos jours sous le nom d'analyse, est une véritable synthèse (2). » Rien n'est plus exact. Que l'on se rappelle le plan de la Grofumaire de Gondillac. La seconde partie est exactement le contre-pied de la première, et l'une et l'autre reçoivent également lenomd'analyse. Dans Y Essai sur l'origine, etc. , Gondillac nous dit que la méthode d'invention, qui, d'après lui, est l'analyse, consiste à suivre la génération des idées, à partir des idées amples et à en former divers groupes, etc. (3). Mais nous répétons ce que nous avons dît plus haut, qu'avant de partir des idées simples il &ut y
(i) Nous verrons dans le chapitre suivant ce qu*il faut penser de cette doctrine. — (2) Examen des leçons de M. Laromiguiere^ p. 74 et 8a. — (3) Même doctrine dans la Logique, p. 107.
MÉTHODE GÉNÉRALE. ANALYSK. 183
arriver, qu avant de suivre la génération des idées, il faut chercher Fidée génératrice. Or ce travail est quelque chose; il doit avoir un nom, il faudra l'appeler analyse, puisqu'on appelle analyse le travail par lequel on commence. Mais alors faudra-t-il donner le même nom à Topération qui suit? Ce serait confondre dans le langage deux choses de nature différente.
Gondillac ne recule pas devant ces assimilations forcées et cet abus des mots. Partout on surprend les efforts qu'il fait pour donner à lanalyse ce qui n'appartient qu a la synthèse. Nous pourrions en ci ter beaucoup d'exemples (1): un seul suf lira. Dans sa logique, il dit avec raison que, pour connaître les choses, un premier coup d'oeil ne suffit pas, qu'il faut les observer l'une après l'autre; mais il ajoute que l'ordre successif dans lequel 0!i les observe doit les rassembler dans l'ordre simultané qui est entre elles (2) . Tout cela constitue l'analyse. — Mais, dirons-nous, pourquoi tant insister sur cet ordre successif dans lequel on o\yserve et qui doit ressembler à l'ordre simultané, etc. ? En réalité, on observe quand on peut et comme on peut. L'essentiel est d'observer d'abord. Quand à l'ordre, il vient après, s'il y a lieu. Gondillac voit bien que sa doctrine donne lieu à des objections et il se les fait à lui-même. c( Il est vrai, dit-il, qu'on fait ordinairement deux méthodes de ce que je renferme en une seule. » Mais, ajoutet-il, « en distinguant l'analyse de la synthèse , on donne lieu de croire qu'il est libre de choisir entre elles (3) . » Mauvaise raison. On ne croira pas cda ; on croira que chacune d'elles doit être employée en son lieu.
^0 Quoi de plus enchevêtré et de plus bizarre que ce passage de V Art de penser, p. 22 1 : « Il ne faut pas décomposer au hasard ; il faut présenter les idées partielles dans le point de vue où l'on voit se reproduire le tout qu'on analyse, >»— ^2) Logique, p. 19^ à la marge. — (3) Art de penser, p. 129.
Du reste Condillac nous fournit des arguments contre lui-même, dans les passages de ses écrits où il oublie de parler la langue de son système, et où il se replaoe à son insu dans la vérité des choses. « Les facultés de Tâme, dit-il, étant une fois analysées, il ne reste plus qu'à &ire des com* paraisons pour connaître les rapports qui sont entre dles et la manière dont elles naissent d un même principe (1).» Voilà qui est exact, mais qui contredit la définition que nous avons citée plus haut, analyser cest décomposer et comparer^ etc. Car si les analyses précèdent les comparaisons, les comparaisons ne font point partie des analyses.
Condillac, après avoir absorbé la synthèse dans Tanalyse, a-t-il eu, du moins, de Tanalyse une idée complète, ou Tat-il ramenée tout entière à un de ses cas particuliers ? C'est ce que nous allons examiner.
tscrf\i\t Quand nous lisons les Leçons de philosophie de Ladistkiguéc romiguière, nous voyons cet auteur parler successivement de l'ajviiyse j^ ^WL sortcs d analyse. Dans son premier volume où il veut prouver que toutes nos fecultés dérivent de lattention, il ne fait mention que de cette analyse qui consiste à rapporter une série de &its à un fait initial dont tous les autres sont des transformations. Dans le second volume, où il cherche à établir que nos idées ont plusieurs origines distinctes , il reconnaît une autre sorte d analyse , celle qui consiste à discerner les objets de nature difTérente. Il appelé la première analyse de raisonnement et il donne à la seconde le nom à! analyse descriptiife. Or, d après lui, lune et l'autre se trouvent dans Condillac. Mais d'autres critiques ont compris autrement la doctrine de notre philosophe. Ici on lui reproche d'avoir considéré l'analyse
(i) Art de penser^ p. 32>.
raisonnement.
comme une simple décomposition (1}; là on le loue d*avoir méprisé 1 analyse purement descriptive et d avoir surtout employé 1 analyse de raisonnement (2).
Sur la question de fait, la dernière opinion nous semble la plus exacte. Laromiguière trop porté par son admira^ tion pour Condillac à retrouver chez cdui-ci une doctrine qu*il croit vraie, dte comme exemple d'analyse d^tcriptive le beau morceau qui commence le deuxième chapitre de la Logique ; je suppose un château^eic. Sans doute, c'est là une élégante description, c'est même de l'analyse descriptive, bien que l'auteur insiste principalement sur la manière de grouper les objets et d'en apercevoir les rapports et l'ensemble. Mais un exemple n'est pas une théorie. Quand Laromiguière modifie la théorie de l'analyse, c'est qu'il a modifié la doctrine psychologique de l'origine des idées ; il a recours à l'analyse descriptive pour prouver que nos idées viennent de quatre sources différentes. Ciondillac n'a pas les mêmes raisons de donner de t'importanoe à ce procédé. Aussi, toutes les fois qu'il décrit l'analyse tdle qu'il l'entend, il ne .parle que de la génération des idées, de leur liaison, et s'il Ëiit quelquefois allusion' à l'analyse descriptive, c'est pour la traiter assez dédaigneusem^it : c'est l'analyse des physiciens, impuissante à remonter au principe générateur des choses et à leur vraie nature ; bien différente de celle des mathématiciens qui nous fait connaître la nature des choses (3).
Ainsi, nous pouvons affirmer que Condillac efface à peu près l'analyse descriptive au profit de l'analyse de raisonnement. Mais il s'en faut que nous lui en dissions un mé-
(I) C'est l'opinion de M. Duhamel, De la méthode dans les sciences de raisonnement, p. 8o. — (2) C'est l'opinion de M. Réthoré, Condillac et le ratUnuUitme» p. 55. — (3) Art de penser, p. 224.
rite (1;. La distinction de Ijaromiguière est très-juste, et il y a été conduit par la foix^ de la vérité , après être parti d abord du point de vue exclusif de Condillac. Il y a plusieurs espèces d*analy8es. Autre chose est celle qui distingue les objets que Ion pourrait confondre, autre chose celle qui dégage Tessentiel de l'accidentel , autre chose celle qui ramène un problème à un autre pour en trouver la solution. Dira-t-on que ce sont là autant d*opéi-ations essentiellement distinctes et qu on a tort de les désigner par le même nom? Nous rappellerons alors la vraie définition de lanalyse, celle qui oppose Tordre de nos découvertes à Tordre de la réalité, et nous montrerons qu elle s applique à tous les cas d'analyse.
Pour donner une idée à peu près complète de la théorie eondillacienne de Tanalyse, il ne nous reste plus qu'à la considérer dans ses rapports avec le langage. ' Rapports S'il est au monde une chose difficile, c'est de saisir la
de l'analyse , , ■
avec vraie pensée de Condillac dans toutes les questions de ce genre. Il ne cesse de dire que le langage analyse la pensée; mais il dit aussi que Tanalyse lait les langues (2). Sans doute, il y a du vrai dans ces deux propositions. Mais encore faut-'il distinguer les points de vue et commencer par un bout pour finir par l'autre. Or Condillac semble prendre à tâche d'intervertir les termes et de dérouter le lecteur.
Quelque fuyante que soit sa [>ensée, nous avons essayé d'en saisir les nuances et Tensemble, en rapprochant les citatioûs suivantes empruntées à la Grammaire ^ à la Logique et à la Langue des calculs :
V « Il y a un langage inné quoiqu'il n'y ait point d'i-
(I) Comme le voudrait un des critiques cités plus haut. — (3) Logique, p. 137.
le langage.
dées qui le soient (1), » et les langues sont des méthodes analytiques (2).
2° « Les hommes ont suivi, dans la formation des langues une méthode analytique. Tant que cette méthode a été imparfaite, ils se sont exprimés grossièrement et avec beaucoup d*embarras (3). »
3^ (c L analyse ne nous apprendra à raisonner qu'autant qu elle nous apprendra à bien faire notre langue (4). »
4*^ c( La plus grande simplicité et la plus grande précision de Tanalyse ne peuvent être que lefTet de la plus grande simplicité et de la plus grande précision du langage (5). » « C'est le choix des signes qui fait toute la simplicité des méthodes (6). »
Ces cinq ou six passages, que nous avons dégagés non sans peine d'une foule de redites, de subtilités et même de contradictions, peuvent se traduire ainsi : Au commencement, il y a une sorte de langage inné ; ce langage produit une première analyse encore bien imparfaite ; cette analyse, telle quelle, en s exerçant à son tour sur le langage, contribue à le perfectionner ; et enfin, la perfection du langage amène celle de lanalyse. Si nous ne noUs sommes pas trompé dans notre interprétation, nous aimons à reconnaître qu'il y a une certaine suite dans cette manière de concevoir les choses. Mais ce que nous ne pouvons admettre, c'est le point de départ, c'est-à-dire le signe antérieur à tout et produisant tout. L'éternelle faute de Gondillac, dans toutes ces explications, c'est d'oublier l'âme, et d'expliquer, par des influences extérieures, toute notre histoire intellectuelle et morale. Est-ce l'esprit qui produit l'analyse? Non. C'est le langage ; ou bien ce sont nos be-
(i) Logique^ p. iio. ~(2)Voir tous les écrits logiques de Condillac. — (3) Grammaire^ p. 70. — (4) Logique^ p. 134. — (5) Ibid., p. i55. — (6) Langue des calculs^ p. 65. '
188 IfÉTHODE GÉNÉRALE. ANALTSE.
soins, OU les sens (considérés comme parties du corps), ou même les circonstances, « ce sont donc proprement les circonstances qui ont nommé les organes des sens (1). » Condillac aime mieux personnifier les objets inanimés que de parler des Êtcultés de F^^e.
(i) Grammaire^ p. 79.