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CHAPITRE SIXIÈME

De la méthode d'exposition, de la synthèse

et des systèmes.

Sommaire. — La méthode d'-exposition identifiée avec celle d'invention. — Critique judicieuse des abu^ de la synthèse. — Attaques injustes contre la méthode synthétique. — Part de vérité et d'erreur sur les systèmes abstraits. — Des hypothèses; — Des systèmes fondés sur l'expérience. ~ De l'analogie.

Méthode En abordant les idées de Gondillac sur l'ordre à suivre

d'exposition. ^^^^ l'exposition de la vérité, nous ne quittons pas la méthode d'invention. Car, d'après lui, il n'y a qu'une seule méthode pour découvrir et pour exposer la vérité. Le sujet de ce chapitre nous ramène donc à celui du précédent. Il n'y a de changé que le point de vue. C'est là une de ces choses auxquelles il feut s'habituer lorsqu'on étudie Gondillac.

Dans la partie de V Essai sur V origine des connaissances humaines qui a pour objet la méthode d'exposition, l'auteur débute par des réflexions très-judicieuses et trèsbien exprimées.

Il y a des écrivains, dit-il, qui, pour être plus faciles et plus naturels , croient ne devoir s'assujettir à aucun ordre. Il y en a d'autres qui, pour mettre beaucoup d'ordre dans leur ouvrage, divisent et sous-divisent avec

190 DE LA MÉTHODE O'EXPOSlTfON

soin. « Plus ils cherchent Tordre, plus ils sont secs, rebutants et difficiles à entendre (1). »

« Il y a des situations d esprit favorables à la lecture des ouvrages qui n'ont point d ordre. Quelquefois, par exemple, je lis Montaigne avec beaucoup de plaisir, d'auti^es fois je ne puis le supporter. »

Quoi qu'il en soit. Tordre a Tavantage de plaire constamment; le défaut d ordre ne plaît que par intervalles, K et Tordre naturel à la chose ne peut jamais nuire (2). »

Voilà certainement des pensées très-justes et dont le

développement forme un morceau des plus agréables.

Mais à côté des belles pages qui nous font admirer Técri-

vain, nous trouvons les théories contestables qui nous

obligent à contredire le philosophe.

i.a méthode ^* ^^ Tanalysc est la méthode qu'on doit suivre dans la re-

)de?tifiée avec chcrche de la vérité, elle est aussi la méthode dont on doit

d'invcnîion. ^G scrvir pour cxposcr les découvertes qu'on a faites (3). »

(^ondillac a déjà préparé cette conclusion dans la théorie

([u'il a donnée de l'analyse. Si tout ce qu'il dit de l'analyse

est vrai, si, comme il le prétend, l'analyse n'est autre chose

([ue la liaison des idées (4), elle est assurément aussi

Ijien méthode d'exposition que méthode d'invention. Mais

nous avons vu combien cette théorie de l'analyse est peu

exacte. Aussi l'auteur a-t-il recours à d'autres raisons.

La méthode d'exposition, dit-il, doit être simple et naturelle; elle doit éclairer le lecteur et le mettre en mesure de se rendre compte de ses démarclies. Il faut qu'il ait Fair de trouver lui-même ce qu'on lui enseigne. — Voilà qui est fort bien dit, mais on ne peut en conclure que la méthode d'exposition ne soit autre que celle d'invention. Les réflexions justes et les mot^ heureux que nous admi-

(I) Essai, p. 5o9. -r- (2) Ibid., p. 5 10. — (3) Ibîd., p. 5 16. — (4) Ibid., p. 5oi.

UB LA MÉTHOIIK U'EXfOSITiON 191

rous, ôout des accessoires qui u^élablissent point la thèse principale.

Voici, je crois, l'argument le plus subtil que Condillac ait proposé à lappui de cette assimilation des deux méthodes. Pour exposer la vérité, dit-il, il faut suivre Tordre dans lequel elle a pu être naturellement trouvée (1). Cette idée, brièvement indiquée dans VEssaiy reparait dans la Langue des calculs. Dans cet ouvrage, Condillac insiste sur cette pensée, que la méthode d mveption ne se réduit |)as aux procédés employés par les inventeurs. La métliode d'invention a une marche plus rapide que les im^enieurs (2); il ne s agit pas d'examiner comment les in^enleurs ont fait une découA^erte, mais comment ils ont pu la faire (3). On y est arrivé peut-être fort tard ; mais lana- Ipgie y conduisait. « Il importe bien moins de connaître lo long chemin qu'ont pris les inventeurs, que le plus court qu'ils auraient pu prendre (4). » Ainsi lorsque Condillac prétend que la méthode d'invention est aussi la véritable méthode d'exposition, il ne s'agit pas de la pratique et de^ secrets des grands inventeurs, mais d'une méthode plus simple, qu'ils n'ont peut-être pas suivie, mais qu'ils au^ raient dû suivre ; il s'agit, en un mot, de Tordre dans le^ quel la vérité aurait pu être naturellement trompée.

Telles sont les raisons sur lesquelles notre auteur se fonde pour réduire à une seule les méthodes d'invention et d'exposition. Si nous nous demandons ce qu'il faut penser de cette doctrine, nous sommes prêts à reconnaître qu'entre les deux méthodes il peut y avoir de nombreux rapports. C'est là ce que les condiliaciens ont souvent mis en lumière de la manière la plus heureuse. Sur la méthode

(i) Essai, p. 5i4, — (2) Langue des calculs, p. 221. — (3) Ibid. — (4) Ibid.,

Id2 DE LA MÉTHODE D'EXPOSITION

d'enseignement, nous trouverons dans Laromiguière, comme dans Condillac, des observations ingénieuses et vraies qui, en nous montrant, dans Tart de transmettre la vérité et dans celui de la découvrir^ des difficultés presque égales, comblent presque tout Tintervalle entre ces deux arts et corrigent heureusement les oppositions trop fibces de l'ancienne logique. Mais, tout en faisant ces concessions à Técole de Condillac, nous soutenons qu'identifier les deux méthodes, c'est prendre l'exception pour la règle, et tomber dans l'exagération la plus choquante.

Il &ut, dit-on, suivre, dans l'exposition de la vérité, l'ordre dans lequel elle a pu être naturellement trouvée. — Rien ne nous empêche d'admettre cette proposition, mais de là à la conclusion que l'on veut tirer il y a un abîme. Toutes les subtilités ingénieuses de Condillac n'ef&ceront jamais la différence essentielle qui existe entre l'ordre de la connaissance et celui de la réalité. Pour des intelligences supérieures à la nôtre cette différence serait moindre, pour l'intelligence suprèitie elle serait nulle, mais pour l'homme, les deux expressions ratio essendi et ratio cognoscendi désigneront toujours deux dioses différentes.

Si la méthode d'exposition est semblable à celle d'investigation, la réciproque est également vraie. Or les conseils qui remplissent le no^um organum, ceux que nous donne Herschell surla manière de consulter nos sens en présence d'un phénomène, ressemblent-ils a une méthode d'exposition? Je sais bien que celui qui enseigne une théorie physique ou psydiologique peut d'abord mettre eii avant une expérience ou la description d'un phénomène. Cette méthode, d'ailleurs nécessaire à la preuve, peut avoir aussi l'avantage d'éveiller l'esprit d'observation chez ceux qui

DE LA MÉTHODE D'ëXPOSITION 193

écoutent; Mais s'il est bon de mêler habilement les deux procédés, ce n'est pas une raison pour en méconnaître les différences. Jamais, en face de l'inconnu à découvrir, la situation de lesprit et les exigences de la méthode ne seront les mêmes qu en face d'une vérité connue à démontrer.

L'analogie, dites-vous, conduit celui qui invente comme celui qui enseigne. — Mais si notre esprit, aux prises avec l'inconnu, pressent les analogies, il ne les trouve pas indiquées d avance. Un jour viendra où la science sera faite ; alors, dégagée des liens du hasard et de la matière, débarrassée, pour ainsi dire, de tout ingrédient informe, elle offrira un ensemble où tout sera parfaitement coordonné, où les idées appelleront les idées ; et lexposition qu'on en fera devina reproduire cet ordre et cet ensemble. Mais, en attendant, il y a le dualisme de Tesprit et de l'objet ; il y a la première application à faire de l'instrument à l'obstacle.

D'où vient l'erreur de Condillac? Nous avons déjà remarqué et nous aurons l'occasion de répéter souvent qu'il assimile trop facilement toutes les sciences aux matliémaques. C'est cette fausse assimilation qui lui a suggéré la tliéorie que nous combattons. En lisant la Langue des calculs^ on voit l'incroyable illusion dont notre auteur est dupe ou affecte de l'être, lorsqu'il s'en va répétant qu'il a trouvé les vérités mathématiques en les exposant, qu'il en a fait la langue et découvert la méthode, etc. Et cependant, s'il y avait bien pensé sans chercher à se payer de subtilités et d'équivoques, il aurait vu que, même en mathématiques, les deux méthodes sont distinctes. En mathématiques comme ailleurs, les démarches de l'esprit en présence d'une question à résoudre, d'un doute à éclaircir, oet art qui, suivant P.-Royal, tient surtout à l'adresse de

lesprit, ne doivent pas être confondus avec ces qualités de clarté et de précision dans le langage, d ordre et de gradation dans les idées, que Ion doit apporter dans lexposé de la science.

Nous pensons donc que Condillac, en identifiant la méthode d*invention et celle d'exposition, a vu, comme il lui arrive souvent, l'unité où elle ne peut pas être (1). Critique judi- Nous avons déjà dit combien notre auteur est ennemi de

cieuse des ^

synthèse ^* '^ Synthèse. Il est temps d'examiner les raisons par lesquelles il essaie de justifier sa préférence exclusive en feveur de lanalyse. Nous y trouverons des observations justes sur des abus réels, mais aussi des aperçus incomplets, des erreurs et des équivoques.

Il reproche aux partisans de la synthèse de prendre pour point de départ des généralités dont ils ont oublié l'origine et la valeur, et de cacher la route par laquelle ils sont arrivés à faire des découvertes. C est là une critique applicable à bien des systèmes anciens et modernes. Lorsque Spinosa suit une méthode géométrique pour déterminer les attributs de Dieu, lorsque Hegel fait sortir la nature entière de révolution de ridée,ne donnent-ilspas une fausse apparence de vérités déduites à des faits généraux que l'analyse et l'induction seules ont pu leur apprendre (2), et ne peut-on pas leur reprocher, comme dit Condillac, de cacher la route qui les a conduits aux découvertes?

Notre auteur fait encore à la synthèse un reproche qui s'appliquerait très-bien à maint philosophe scolastique:« Il semble qu'il soit défendu à la vérité de paraître, qu'elle n'ait été précédée d'un grand nombre d'axiomes, de défi-

(i) M. Duhamel a très-exactement déterminé les divers emplois de l'analyse et de la synthèse en mathématiques, et il n'a pas identifié ces deux procédés. Voy. Des méthodes dans les sciences de raisonnementy p. 3j et suiv. — (2) C. f. P. Janet, Essai sur la dialectique de Platon et de Hegel, p. 314.

nitions et d'autres propositions prétendues fécondes

La méthode que je blâme laisse subsister tous les vices du raisonnement, ou les cache sous les apparences d*un grand ordre, qui est aussi superflu qu'il est sec et rebutant (1).» Pour peu qu on ait lu les philosophes du moyen âge, on reconnaît la justesse de ces observations. Une question étant posée, un docteur scolastique vous jette d'abord une formule inintelligible, suivie bientôt d'explications qui ne le sont pas moins, le tout formant une page in-folio et aboutissant à quelque exemple banal qui révèle tout le mystère. A l'époque de Condillac, cette détestable méthode régnait encore dans l'enseignement de la philosophie ; Condillac avait dû en souffrir comme tant d'autres, et il n'est pas étonnant qu'il la poursuive de sa haine. Attaques in- Mais, entraîné par la controverse, ou par l'attrait d'une

justes 'contre ^ ' * ' *^ ^

la synthèse, idée nouvellc, OU par un amour exagéré de l'unité, Condillac ne voit qu'un côté des choses, et une fois engagé dans la mauvaise voie, il semble prendre à tâche de se faire illusion à lui-même et d'égarer le lecteur.

Parmi ses critiques sur la synthèse, nous apercevons d'abord une vieille objection que le pyrrhonisme ancien dirigeait contre le raisonnement déductif. La synthèse, dit-il, est inutile, parce qu'elle se borne à nous faire revenir sur nos pas. (( Une proposition générale ne peut nous faire descendre qu'aux connaissances qui nous ont élevés jusqu'à elle, ou qu'à celles qui auraient également pu nous en frayer le chemin (2). » Il est faux, dirons-nous, que la synthèse conduise seulement aux connaissances qui nous ont élevés jusqu'à elle. Ainsi, lorsqu'Aristote dit que tout animal a une bouche et le sens du toucher, le disciple d'Aristote en conclut que ces deux choses existent chez un ani-

(i) Art de penser^ p, 122.— .(2) Ibid., p. 124.

mal qui en parait dépourvu ou sur lequel il ne peut porter lui-même ses observations. Il est vraî, d'un autre côté, que les propositions générales nous conduisent à des connaissances qui auraient pu nous en frayer le chemin. Mais cela ne prouve pas que ces propositions nous soient inutiles. — « Cette métliode, propre tout au plus à démontrer d'une manière fort abstraite des choses qu'on pourrait prouver d'une manière bien plus simple (1). » —

Est-il besoin d'insister longuement pour montrer combien cette critique est étroite et peu exacte? Dans une foule de cas, la démonstration synthétique est plus courte et plus commode que celle qui procède par analyse. D'autre part, la synthèse est utile soit pour déterminer un grand nombre de faits négligés ou omis par l'analyse (2), soit pour mettre au jour la valeur ou l'insufHsance des principes en en faisant sortir toutes les conséquences.

Aux vues partielles et exclusives succèdent d'autres objections moins solides encore. La synthèse, dit notre auteur, ne corrige pas les principes vagues et ne détermine pas nos idées. Cela est très-vrai. Mais taut-il lui en faire un reproche? Qui parle de corriger le vague des notions au moyen de la synthèse? Est-il de bonne guerre de trouver mauvais que la synthèse noîis refuse ce qu'il ne faut demander qu'à l'analyse?

Telles sont, avec quelques traits de satire contre le faux air de profondeur de certains philosophes, les principales réflexions que fait Condillac, dans le chapitre de VArt de penser qui roule sur la synthèse. Il revient sur le même sujet dans sa Logique ; et ici nous devons le reconnaître encore, autant la phrase est alerte et vive, autant la pensée est subtile et fausse.

(i) Art de penser^ p. 124. — (2) G. f. Duhamel, Op. cit,^ p. 33.

Gondillac attaque le passage où MM. de P.-Royal comparent 1 analyse et la synthèse au chemin que l'on fait en montant d'une vallée sur une montagne et à celui que Ton fait en descendant de la montagne dans la vallée. « Si rinconnu est sur la montagne, dit-il, ce ne sera pas en descendant qu'on y arrrivera, et, s'il est dans la vallée, ce ne sera pas en montant. Il ne peut donc pas y avoir deux chemins contraires pour y arriver. De pareilles opinions ne méritent pas une critique sérieuse (1). » En d'autres termes, il faut toujours chercher l'inconnu, et, pour le trouver il faut tantôt monter et tantôt descendre ; donc* il n'y a pas deux chemins. N'est-ce pas là aussi un argument bien sérieux? En voici un autre de même force : a II faut nécessairement que l'esprit monte et descende tour à tour ; il lui est essentiel de composer comme de décomposer. (Jamais Gondillac n'en avait tant dit sur l'esprit et sur ce qui lui est essentiel.) Il appartient donc à la synthèse de décomposer comme de composer, et il appartient à l'analyse de composer comme de décomposer (2). » Ainsi de ce que l'esprit tour à tour compose et décompose, et i^ice versâ^ vous concluez que l'analyse et la synthèse, chacune de leur côté, en font autant ? — « En quoi donc diffèrent les deux méthodes ? En ce que l'analyse commence toujours bien et que la synthèse commence toujours mal (3). » — Pardon : l'office de l'analyse est de bien commencer, et celui de la synthèse de bien fiiiir.

On se lasse à voir un esprit distingué dépenser tout ce

qu'il a de sagacité pour s'enfoncer de plus en plus dans

l'erreur, et l'admiration qu'inspire l'écrivain fait à peine

supporter les arguties du philosophe.

Des systèmes. La gucrré que Gondillac fait à la synthèse nous rend

(i) Logique, p. i5o. — (2) Ibid., p. i5i. — (3) Ibid., ibid.

très-désireux de connaître ses vues sur les systèmes. Gomme on la vu, il consacre à cette question un ouvrage spécial. Il n est pas Fennemi des systèmes comme de la synthèse. Il croit qu'il importe de pouvoir embrasser d'un coup d'œil tout un ensemble d'objets, et disposer les différentes parties d'un art ou d'une science dans un ordre où elles se soutiennent mutuellement et où les dernières expliquent les premières (1). Il reconnait l'utilité des systèmes dans les sciences , dans les arts mécaniques et les beauxarts, et il s'élève contre les vaines terreurs de ceux qui condamnent tous les nouveaux systèmes en politique (2).

Mais il faut distinguer trois sortes de systèmes, les systèmes abstraits, les hypothèses et les systèmes fondés sur l'expérience.

0es systèmes On a pu voir, d'après notre analyse, que Condillac est

abstraits. ...

très-hostile aux systèmes abstraits et que cette antipathie l'a quelquefois heureusement inspiré. On a pu admirer, dans des pages pleines de verve et d'esprit, le continuateur de Bacon et l'adversaire irréconciliable de toute vaine scolastique. Citons encore un passage qui nous parait avoir une grande valeur philosophique.

« Une autre considération bien propre à démontrer l'insuffisance des principes abstraits, c'est qu'il n'est pas possible qu'une question y soit envisagée sous toutes ses faces. Car les notions qui forment ces principes n'étant que des notions partielles, on n'en saurait faire usage qu'on ne feisse abstraction de bien des considérations essentielles. Voilà pourquoi les matières un peu compliquées, ayant mille biais par où on peut les prendre, donnent lieu à un grand nombre de systèmes abstraits.... Les philosophes ne balancent

(i) Traité des systèmes, p. i. — (2) Ibid., p. 375 et suiv.

pas. Dans ces sortes de cas, chacun a son système favori, auquel il veut que tous les autres cèdent. La raison a peu de part au choix qu'ils font, et d ordinaire les passions décident toutes seules (])... »

Il faut avouer que cela est supérieurement observé. Cette inhabilité à envisager une question sous jioutes ses faces, à en saisir les mille biaiSy\o\{k précisément le défaut par lequel la scolastique de tous les temps diffère de la vraie philosophie. Ne reconnaît- on pas là ces esprits qui ont la manie de voir Tunivers entier dans un seul point ? Pour l'un ce sera la théorie physique des vibrations, pour lautre, la vertu merveilleuse des signes ou tel autre lieu commun qui devra tout expliquer et couper court à toutes les discussions. Il faut savoir gré à Condillacd avoir montré combien la véritable philosophie, celle qui vit, qui progresse et qui marche est lettre close pour de tels gens. Comme préservatif contre leurs erreurs, il propose l'exemple des physiciens et des chimistes qui s'attachent uniquement à recueillir des phénomènes, parce qu'ils ont reconnu qu'il faut recueillir les effets de la nature et en découvrir la dépendance mutuelle, avant.de poser les principes qui les expliquent (2).

Ce sont là des observations d'une incontestable justesse, et, quoiqu'elles aient été souvent exprimées, elles paraissent nouvelles sous la plume de Condillac.

Mais celui qui avait si complètement proscrit la synthèse n'était pas hommo à rester dans les liipites de la vérité en parlant des systèmes abstraits. Il les combat par des réflexions générales et par des exemples. Que leur reprochet-il en général? P De renverser l'ordre de génération des idées (3); reproche équivoque à notre avis. Parle-t-on, en

(i) Traité des systèmes, p. 23 et 24. — (2) Ibid., p. 26. — (3) Ibid^ p. i5.

SOO DES SYSTÈMES.

effet, de 1 ordre dans lequel nous avons acquis nos idées? II est vrai qu'un système partant d'un principe général ne reproduit pas cet ordre ; mais il peut, en suivant un ordre tout à £siit différent, aller du cminu à Tinconnu, et cela sufHt. Parle-t-on de la filiation logique des idées ? On s'y conforme «bien plutôt en allant du général au particulier qu'en allant du particulier au général. 2® Mais, dit notre auteur, « c'est aux idées les plus faciles à préparer l'intelligence de celles qui le sont moins.... Or, les idées sont plus faciles à pro|K>rtion qu'elles sont moins abstraites (1).)) Ici l'erreur de Condillac est évidente. Il s'en faut qu'abstrait soit synonyme de compliqué et de difficile, et c'est un point qui a été parfaitement mis en lumière par un disciple de Condillac (2). Aux critiques précédentes s'ajoute une sorte d'énumération des différentes catégories de principes abstraits. Il y en a de trois espèces : premièpement, certaines propositions générales qui sont vraies dans tous les cas, mais qui ne sont d'aucun usage, par exemple, ce qui est est, et // est impossible quune chose soit et ne soit pas en même temps. « On cherchera longtemps des philosophes qui aient tiré de là quelques connaissances (3). » Il y a, secondement, certaines propositions vraies par les côtés les plus frappants et que l'on donne pour vraies dans tous les cas, par exemple le principe cartésien : on peut affirmer cCune chose tout ce qui est renfermé dans Vidée claire que nous en aidons. Troisièmement, on donne pour principes les rapports vagues qu'on établit entre des choses de nature différente, comme quand on explique ce qui se passe dans l'âme à l'aide d'un langage qui n'est applicable qu'aux objets matériels. « Voilà pourtant tout l'artifice des

(i) Traité des systèmes, p. i3. — (2) Laromiguière, Leçons de philosophie, t. II, leçon XI. — - (3) Traité des systèmes, p. 17.

mmmmmtmmmmmt^^^^mmi^tmm^mm^mmmimmfmmmmfmmimimmmmim^^

systèmes abstraits (1 ) . » Pour prouver que cette énumération est incomplète, il suffirait de citer des principes abstraits qui fussent vrais dans tous les cas et utiles dans quelquesuns. Or, quoiqu en dise Condillac, c'est ce que Ton peut affirmer soit du principe cartésien qu'il vient de citer, soit du principe de contradiction.

Après la critique générale des systèmes abstraits, viennent les observations particulières sur ceux du Descartes, de Malebranche, de Spinosa, de Leibnitz et du P. Boursier. Nous avons déjà remarqué qu'à propos de Ixîibnitz, Condillac exagère beaucoup le vague des idées fournies par la conscience et la raison, et la clarté des idées sensibles (2). Nous ne voulons pas prendre contre lui la défense de Spinosa ; mais il faut avouer que la plupart du temps Gondillac ne lui oppose que des objections de sceptique. Nous ne savons rien de ces idées de substance, d'infini, etc., et Spinosa n'en sait pas plus que nous : c'est à cela que se réduisent trop souvent les critiques de notre auteur. Quand à son appréciation des idées innées de Descartes, il nous est impossible d'y adhérer complètement; il trouve que c< Locke a fait au sentiment des idées innées bien de l'honneur par le nombre et la solidité des raisons qu'il lui a opposées. Il n'en fallait pas tant pour détruire un fantôme aussi vain (3). » Condillac se contente d'en expliquer les causes et d'en montrer les conséquences. Les causes du système sont les erreurs sur la nature des idées, les préjugés populaires, les analogies puériles, les expressions métaphoriques et les abstractions réalisées ; les conséquences sont : P la multiplication des principes abstraits; 2^ l'impossibilité de déterminer exactement ce qu'il faut entendre par idées ; S** des règles de métliode

(i) Traité des systèmes^ p. 20. — (2) Ibid., p. 175. — (3) Ibid., p. 93.

vagues ou inutiles dans la pratique^ comme la r^le de ridée claire (1).

Nous n avons pas à montrer ici tout ce qu*il y a d'iu'complet ou d'inexact dans ces aperçus. La dernière observation seule touche à la question logique et nous en avons déjà fait connaître le fort et le Êiible (2). hypothèses ^ partie du Traité des systèmes où il est question des iiypothèseSy nous semble préférable à celle qui concerne les systèmes abstraits, parce que Fauteur cherdie à établir quelque chose^ au lieu de se borner à nier et à détruire. Malheureusement elle est relativement très-courte.

A lendroit des hypothèses, Condillac est moins exclusif que Bacon et Reid. L observation, dit-il, commence toujours par un tâtonnement (3); or les hypothèses sont des moyens et des soupçons. Il n attaque pas lusage, mais seulement Tabus des hypothèses. Il raille agréablement ces physiciens qui veulent tout expliquer au moyen d*un principe. « J ai ouï dire qu*un de ces physiciens, qui se félicitait d avoir un principe qui rendait raison de tous les phénomènes de la chimie, alla communiquer ses idées à un habile chimiste. Celui-ci ayant eu la complaisance de Técouter, lui dit qu'il ne lui ferait qu'une difficulté, c'est que les faits étaient tout autres qu'il les supposait. <c Eh bien, reprit celui-ci, apprenez-les-moi, afin que je les explique (4). »

Il y a des pensées trè&-justes dans le chapitre sur les avantages de l'imagination dans les sciences, sur ses inconvénients et sur les moyens d'y remédier. L^magination donne à l'esprit de la fécondité et de la finesse (5).

Les hommes sans imagination sont peu propres à décou-

{i)Traité des systèmes, p. io2-io3. — (2) Voy. plus haut, p. 120. — (3) Traité des systèmes, p. 3a8. — (4) Ibid., p. 34a. — (5) Ibid., p. 36i.

vrir la vérité, encore moins à la présenter avec grâce. « Mais si, malgré nous, les idées se réveillaient en trop grand nombre, si celles qui devraient être le moins liées Tétaient si fort que les plus éloignées de notre sujet s'offrissent aussi facilement ou plus &cilement que les autres, on ferait des digressions dont on ne s apercevrait pas ; on supposerait des rapports où il n'y en a point ; on prendrait pour une idée précise une image vague, pour une même idée, des idées tout opposées. »

(( Il faut donc une autre opération, afin de diriger, de

suspendre ou d'arrêter l'imagination cette seconde

opération est l'analyse (1). »

L'analyse corrigeant les écarts de l'imagination, l'analyse et l'imagination se tempérant mutuellement chez tous les bons esprits : voilà qui est judicieux et vrai. Seulement il faut oublier ces définitions systématiques et arbitraires par lesquelles on a ramené également l'analyse et l'imagination (2) à la liaison des idées. Car, en adoptant ces définitions, il faudrait dire que la liaison des idées corrige les écarts de la liaison des idées, ce qui ne se comprendrait guère.

Nous ne voyons rien à reprendre dans les réflexions que fait Condillac sur la manière de vérifier les hypothèses. « Pour s'assurer de la vérité d'une supposition, il faut deux choses : l'une de pouvoir épuiser toutes les suppositions possibles par rapport à une question ; l'autre d'avoir un moyen qui confirme notre choix ou qui nous fasse reconnaître notre erreur (3). » On a ce double avantage dans la solution des problèmes d'arithmétique, où l'on peut remonter aux unités simples, qui sont les éléments des nombres, et faire toutes sortes dé compositions et de

(i) Traité des systèmes, p. 36a. -^{2) Ibid., p. 36i. — (3) Ibid., p. Sic.

décompositions. On en est privé en physique et en chimie, où il reste toujours tant de phénomènes à découvrir. Ici pour s'assurer de la bonté d'une supposition, il n y a qu'à considérer si les explications qu elle fournit pour certains phénomènes s'accordent avec celles que l'expérience donne pour d'autres ; si elle les explique tous sans exception, et s'il n'y a point d'observations qui ne tendent à la confirmer (1). »

Nous répétons que ce sont là des réflexions judicieuses. Nous ne ferons qu'un reproche à l'auteur, c'est de traiter les hypothèses cartésiennes avec une sévérité excessive, en déclarant qu'elles ne sont qu'ingénieuses et qu'elles n'ont été d'aucun profit pour la science. Plus équitable dans son Histoire moderne, il reconnaîtra que des erreurs comme celles de Descartes sont souvent un acheminement vers la vérité.

Des systèmes Après avoir condamué les systèmes abstraits et réglé l'expérience, lemploi des liypothèses, Condillac nous dit enfin ce que c'est qu'un système tel qu'il l'entend. Ce qui précède a déjà pu nous en donner une idée ; la suite va nous l'expliquer complètement.

Pour qu'un système ne laisse rien à désirer, ce il faut disposer les parties d'un art ou d'une science dans un ordre où elles s'expliquent les unes par les autres, et où elles se rapportent toutes à un premier fait bien constaté dont elles dépendent uniquement. Ce fait sera le principe du système (2). »

Pour disposer ainsi les parties d'une science, il faut les connaître toutes et en avoir saisi tous les rapports (3). Exemple : pour expliquer les effets d'une pendule, il faut l'ouvi^ir, saisir la disposition de toutes les parties, voir-

(I) Traité des systèmes, p. 35Ç. - (2) Ibid., p. 370. — (3) Ibid., p. 371.

comment elles agissent les unes sur les autres, et remonter jusqu'au premier ressort dont elles dépendent. « Concluons que nous ne pouvons &ire de vrais systèmes que dans le cas où nous avons assez d'observations pour saisir Tenchainement des phénomènes (1). »

Observer et tout observer, voilà le moyen de faire un bon système. Ce sont là des vues très-sages et peut-être est-ce en y faisant allusion qu'un philosophe de nos jours (2) disait que le Traité des systèmes est la condamnation du Traité des sensations. Cependant on peut reprocher à Condillac de trop s'attaclier à l'idée d'un fait primordial devenant le principe générateur des autres faits. Cette filiation entre les faits n'existe pas toujours, et souvent le système consiste seulement à montrer que les faits forment un ensemble ou qu'ils concourent à l'accomplissement d'une fin commune. La tendance à considérer les laits comme des principes et comme les seuls vrais principes est une des erreurs de l'école de Condillac, et Maine de BiranTa signalée avec raison dans son jugement sur les Leçons de Laromiguière.

Dt l'analogie. Dans les remarques précédentes, qui portent toutes sur

le Traité des systèmes^ nous avons regretté la brièveté du chapitre relatif aux hypothèses. Mais si l'on se rappelle les deux derniers livres de Y^àrt de raisonner^ on trouvera que notre auteur laisse peu à désirer sur cette question. Ces deux livres roulent sur les moyens par lesquels nous tâchons de suppléer à l'évidence, et sur le concours des conjectures et de l'analogie avec l'évidence de fait et l'évidence de raison. Là, le chapitre des hypothèses est complété par une suite d'observations justes et d'exemples bien

(i) Traité des systèmes^ p. 37 3. — (2) M. Cousin.

206 DES STSTfelIBS.

choisis. Mais il Êiut surtout remarquer ce qui se rapporte à 1 analogie et à ses divers degrés. C est un morceau vraiment classique pour la doctrine comme pour la disposition des idées et le style. C'est un de ces excellents modèles de logique pratique comme il y en a beaucoup dans les ouvrages de Condillac.

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