‹ Les théories logiques de Condillac (volume 2)Chapitre 54 sur 74 · CHAPITRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIEME

Comparaison entre les doctrines logiques de Gondillac & celles des principaux philosophes anglais du XVII' siècle.

Nous ne pouvons nous dispenser de comparer Condillac aux principaux philosophes anglais qui Font précédé. Car c'est dans la philosophie anglaise que se trouvent les origines de sa doctrine. Sans doute il se rattache aussi au mouvement d'idées suscité par le cartésianisme. Mais ce rapport n'est pas direct et immédiat. Les analogies sont bien plus frappantes et la filiation des idées plus facile à marquer, entre notre auteur et Bacon, Hobbes ou Locke.

1 ^. — Bacon et Condillac.

(londillac ne prodigue pas les citations, et il serait impossible de dégager de ses ouvrages philosophiques un ensemble d'aperçus historiques. Mais si Ton veut' combler cette lacune, on pourra consulter avec fruit le 20™' volume de ses œuvres, qui est le dernier de son Histoire moderne. C'est là que se trouvent ses jugements sur les philosophes qui l'ont précédé. Voyons ce qu'il pense du chancelier Bacon.

(( Je n'ai pas le courage de vous parler de ceux qui, avant le renouvellement des sciences, ont tenté d'ensei-

BACON ET CONDILLAG. 375

gner l'arttle raisonner. Si des tartares voulaient faire une poétique, vous pensez bien qu'elle serait mauvaise, parce qu'ils n ont pas de bons poètes. Il en est de même des logiques qui ont été feites avant le xvn* siècle.

« II n'y avait alors qu'un moyen pour apprendre à raisonner ; c'était de considérer les sciences dans leur origine et dans leur progrès. Il fallait, d'après les découvertes déjà faites, trouver les moyens d'en faire de nouvelles ; et apprendre, en observant les égarements de l'esprit humain, à ne pas s'engager dans les routes qui conduisent à l'erreur. Une pareille entreprise demandait un génie sage, juste, étendu. Tel fut Bacon, chancelier d'Angleterre. (1) »

Dans les passages qui suivent celui que nous venons de citer, Condillac reconnaît que Ion peut reprocher à Bacon de « changer la signification des mots , d'en créer de nouveaux, et d'afïecter un langage qui n'est qu'à lui (2), » que sa division des sciences est défectueuse, soit parce qu'il est mieux de considérer les sciences en elles-mêmes que par rapport aux facultés de l'entendement, soit parce que la division des facultés en mémoire, imagination et raison n'est que le résultat d'une analyse grossière.

Mais après ces critiques, notre auteur résume, à l'usage du prince de Parme, ce qui lui semble le plus important dans le Novum organum. Il rappelle, en se servant des expressions mêmes et des comparaisons de Bacon, les excès où peuvent tomber ceux qui veulent s'instruire, la nécessité des observations et des expériences, l'erreur des philosophes qui aiment mieux penser par inspiration, l'insuffisance delà méthode syllogistique. Il énumère les différentes espèces d'idoles ou de préjugés dont il &ut secouer le joug.

(4) Histoire moderne^ Œuvres^ t. XX, p. 5io. — (2) Ibtd., p. 3 12

376 PACON ET CONDILLAG.

Le vrai moyen de déterminer nos idées, dit-il d après Bacon, c'est de commencer par les perceptions qui viea-r nent immédiatement des sens, de 8*élever par degré, d abstractions en abstractions, de se contenter d'abord d axiomes peu généraux qui indiqueront des expériences et des observations.

Condillac est plus fevorable à Bacon qu a Descartes. 11 dit que si les cartésiens se sont trompés en physique, c'est qu'ils se sont hâtés de voler aux principes ; « ils auraient dû étudier. Bacon (1). »

Les citations qui précèdent prouvent que notre auteur faisait grand cas de la méthode baconienne ; et comme il entre volontiers lui-même dans les détails relatifs aux sciences particulières, nous avons le droit de comparer ses vues à celles de Bacon, sur la métliode à suivre dans les sciences physiques.

Comme nous avons déjà pu le remarquer, Condillac ne nous offre nulle part cette abondance d'aperçus et de préceptes que l'on trouve dans le Novum organum. Cependant il y avait beaucoup à dire, même après Bacon, sur la méthode expérimentale. Pour s'en convaincre, il suffirait de se rappeler les nombreux ouvrages publiés sur ce sujet, depuis l'époque de Condillac jusqu'à nos jours. En général, notre auteur s'est moins occupé de physique expérimentale que de physique mathématique ; il était plutôt algébriste qu'observateur. Peut-être n'aimait-il pas à insister sur ces conseils pratiques, qui font en partie l'originalité du Novwn organum. Il est à remarquer, en effet, que, dans son résumé de la doctrine de Bacon, il ne parle ni des tables de présence, d'absence et de degré, ni de la longue dissertation sur les différentes espèces de fitits. Peut-être,

(i) CEttvret, t. XX, p. 5a i.

dans qiielques parties des sciences physiques, les connaissances positives lui faisaient-elles défaut, comme le dit quelque part son disciple Cabanis.

Cependant, sur certains points il complète la doctrine de Bacon, et sur d'autres il la cormge. Ainsi les beaux chapitres de Y Art de raisonner^ sur la manière dont il faut unir l'évidence de feit et levidence de raison, peuvent être considérés comme un utile complément dé ce que dit Bacon sur Y alliance intime et sacrée de ces deux facultés, expérimentale et rationnelle. (1) Aux indications un peu concises An Novum organum^ Condillac ajoute des développements intéressants , bien disposés, exprimés avec beaucoup de précision et de clarté. A propos de Temploi des hypothèses, il nous parait l'emporter en exactitude sur son illustre prédécesseur, qui, écrivant à une époque où il fallait surtout en combattre Tabus, devait moins se préoccuper d'en régler l'usage.

Ces dernières remarques ne nous donneront pas un seul instant l'idée d'égaler Condillac à Bacon pour les préceptes relatifs à la méthode expérimentale. Contentons-nous de dire que, par ses vues sur les hypothèses et l'analogie, sur l'union de l'évidence de fait et de l'évidence de raison, notre auteur tient un rang assez honoi'able parmi les législateurs de la philosophie naturelle.

Mais cette comparaison entre Condillac et Bacon doit porter non-seulement sur la méthode dans les sciences physiques, mais surtout sur la méthode générale. Ce n'est pas seulement telle ou telle science que Bacon veut réformer, c'est la connaissance humaine tout entière. Il entreprend une classification de toutes les sciences ; il décrit et combat toutes les erreurs ; il déclare, comme le fera Des-

(i) Bacon, Novutn, or g. aph. 93.

378 BACON ET CONUfLLAC.

cartes, qu'il faut révoquer eu doute tout ce qu on a précédemineat admis et refaire eu entier reniendement humain. (c Quand on songe, dit M. de Tracy, combien il était difficile qu'une pai*eille idée se trouvât dans une tête humaine avec toute laudace, Xoute l'activité, toutes les lumières et tous les talents nécessaires pour la faire prévaloir, on n est pas surpris que ce phénomène ait été^plus de dix-huit cents ans (à ne compter que depuis Aristote) sans nous apparsutre (1). »

Gomment s'y prendre pour accomplir cette immense réforme? Observer au lieu de déduire, s'élever par degrés aux généralités et aux lois, au lieu de prendre le général et l'abstrait pour point de départ : voilà ce qui, dans le Noui^elorganum^ s'applique à l'ensemble des sciences aussi bien qu'à la physique, et, comme on l'a dit, cette seule idée est toute une révolution.

Mais, en admirant la grandeur des vues de Bacon, il faut bien reconnaître avec les condillaciens ce qui lui manque par rapport à la philosophie générale. « Il ne montre point, dit M. de Tracy, les caractères de la vérité et de la certitude, ce que devrait faire une logique vraiment bonne (2). yf On ne trouve pas, dans ses ouvrages, les vrais éléments de nos connaissances (3), ni les vrais principes idéologiques et logiques (4), ni une connaissance suffisante de nos facultés intellectuelles et de leurs opérations (5) . « En un mot, il ne savait pas assez ce que j'appelle la science logique, pour entrer avec succès dans les détails de l'art logique qu'il voulait créer (6). »

Laromiguière signale aussi l'insuffisance de la doctrine logique de Bacon. « Quoiqu'il ait bien vu ce que tout le

(i) DestuU de Tracy, Discours préliminaire de la Logique^ édit. Lévy, p. 78. — (2)lbid., p. III.- (3) Ibid., p. 112. — (4) Ibid., p. 76. — (5) Ibid., p. m et lia. — (6) Ibid., p. i32.

BACON ET CONDÎLLAC. 379

monde aurait du voir, que le syllogisme ne va pas au fond des choses, il n'en a pas montré le vice radical (1). » L'auteur des Leçons de philosophie reproche encore à Bacon de ne pas avoir indiqué la source des idées moyennes dont on a besoin dans le raisonnement, de n'avoir pas cherché à mettre de l'unité dans la théorie de Terreur, etc.

Les admirateurs de Gondillac devaient naturellement indiquer les points par où celui-ci l'emporte sur Bacon. Il faut bien reconnaître que la plupart de ces observations sont justes. C'est qu'entre Bacon et Condillac il y avait eu Descartes et le cogita ergo sum^ c'est-à dire le retour de la pensée sur elle-même. Aussi, sur bien des questions où Bacon garde le silence, Condillac parlera. Il aura une doctrine sur la certitude, sur les premiers éléments de nos connaissances, sur la génération de nos idées et les opérations de nos facultés. Non-seulement il essaiera de substituer une nouvelle méthode au syllogisme, mais il entreprendra de le frapper au ciœur par sa doctrine sur les universaux, sur le progrès de nos connaissances et sur les idées moyennes.

De toutes ces observations nous pouvons conclure que, pour la logique générale, notre auteur soutient mieux la comparaison avec Bacon que pour la méthode applicable aux sciences physiques. Sur la direction générale de la pensée, il y a, dans les deux premières parties de YInstauratio magna^ des indications heureuses, de beaux aperçus et des mots éloquents ; mais Condillac a fait, sur toutes les questions de logique spéculative et de méthodologie, un travaild ensemble qui porte la trace de tous les progrès antérieurs et qui en prépare de nouveaux.

(0 Laromiguière, Leçons de philosophie y t. 1, p» il.

380 HOBBES ET GONDILLAG.

{3.— Hobbes et Condillac.

Les éléments de philosophie de Hobbes sont divisés en trois sections, intitulées : De CorporCy De Homine^ De Cwe^ c'est-à-dire du corps en général, de riioinme comme individu animé, et de Thomme comme membre de la société. Le tout commence par une Logique^ qui se trouve faire partie de la section du corps en général « et non de la section de Thomme à laquelle elle appartient certainement davantage (1). »

Si Ton se demande comment Hobbes conçoit lensemble de cette première section Du corp&y dont la Logique fait partie, on le verra dans ce passage de Yaifis au lecteur (2) . « L'ordre de la création a été celui-ci : la lumière, la dis-

tinction du jour et de la nuit^ V espace, les corps lumineux^ les choses sensibles, l'homme; et après la création, la loi. L'ordre pour étudier toutes les choses créées sera la raison, la définition, l*espace^ les astres^ les qualités sensibles, l'homme^ et enfin, l'homme étant formé, le citoyen. — En conséquence, dans la première partie de cette section, intitulée Logique^ ^'allume le flambeau de la raison. Dans la seconde, qui est la philosophie première, je distingue les unes des autres par des définitions soignées, les idées des choses les plus communes. La troisième traite des propriétés de l'étendue, c'est-à-dire de la géométrie, et la quatrième du mouvement des astres, et, en outre, des qualités sensibles (3). »

On voit que Hobbes suit l'ordre indiqué dans la Genèse,

(i) Destutt ëe Tracy, Discours préliminaire de la Logiqne^ édit. Lévy, p. 141 — (3) Quand nous citons Hobbes, nous nous servons ordinairement de la traduction de la Logique pat 'Destutt de Tracy. -~ (3) Hobbes, Œuvres latines. Amsterdam 1868. T. I, Ad, lectorem.

HOBBES ET CONOILLAC. 381

i|ue Ton pourrait appeler Tordre outologique. II va de t abstrait au cooci-et.

Le plan de la Logique est {acile à saisir. Elle se compose de six chapitres, intitulés : De la philosophie^ des mots^ (le la proposition , du syllogisme y des erreurs et de la méthode. .

Quel est, d après Uobbes, la nature de la philosophie, quel en est lobjet, quelle en est la inétiiode?

a La philosophie consiste à acquérir la connaissance des effets ou phénomènes par le moyen de leurs causes connues ou de leur génération, et réciproquement, à découvrir les causes ou la génération par la connaissance des effets mêmes, en employant toujours un raisonnement rigoureux (1).»

Cette définition de la philosophie nous en indique déjà lobjet et la méthode.

L'objet (Hobbes dit le sujet) ou la matière de la philosophie, c'est « tout corps dont on peut concevoir la génération, ou que Ton peut comparer à un autre sous un rapport quelconque, ou dans lequel il y a lieu à composition ou à décomposition (2). » Hobbes exclut de la philosophie la science qui s'occupe de Dieu, des anges, ou de tous les êtres qui ne sont ni des corps ni des affections des corps, « parce que, dans ces êtres, il n'y a lieu ni à composition, ni à division, ni à plus ou moins ; et, par conséquent, ils ne fournissent matière à aucun raisonnement (3). »

Quelle est maintenant la méthode philosophique? On serait tenté d'abord de croire que Hobbes préfère l'expérience sensible. Il n'en est rien. Il exclut de la philosophie les connaissances qui ne reposent que sur rexi)érience (4),

.(i) Hobbes, Œuvres latines, 1. 1, p. 2. — (2) Ibid., p. 5. — (3) Ibid., p. 6. — '4) Ibid., p. 2, 6. ^

3S2 HOBBES ET CONMUJiC.

et il n'a pas d*autre méthode que le raisonnement (!)• i^ seule partie de la philosophie c^ui ait été bien cultivée est, d'après lui, celle qui traite des grandeurs et des figures. Dans les autres parties, il n a point encore vu de semblables travaux. « Mais, dit-il, je vais tâcher d'établir quelquesuns des principes de la philosophie universelle, dans Tespérance qu'ils germeront (2). »

Voilà donc un matérialiste qui emploie la méthode de ridéalisme, à tel point que Ton a pu, sur ce point, signaler des analogies entre lui et Leibnitz (3). Dans Tépître au comte de Devonshire, Hobbes dit encore : « Dans les trois premières parties (logique, philosophie première, propriétés de rétendue), je me suis fondé sur des définitions, et dans la quatrième (physique), sur des hypothèses raisonnables.»

Mais quelle est la nature du raisonnement, qui est le seul instrument de la philosophie? « Par raisonnement j entends calcul ; or calculer c'est trouver la somme de plusieurs choses ajoutées ensemble, ou trouver ce qui reste d'une chose dont on a retranché une autre chose. Raisonner est donc la même chose qu'additionner ou soustraire (4). »

Après ces considérations sur la philosophie en général, commence la logique proprement dite. C'est le vieux cadre péripatéticien, rempli par une série d'aperçus nominalist^s présentés avec beaucoup de netteté, et avec cet encliainement rigoureux que l'on admire dans les ouvrages de Hobbes.

On peut résumer ainsi le chapitre II, sur les mots : L'homme a besoin de notes pour retrouver ses propres idées, et de signes pour les communiquer aux autres (5). Les

(i) HobbeSf OEuvres latines, 1. 1, p. 2. — (2) Ibid., p. i. — (3) Voy. Damiron, Essai sur l'histoire de la philosophie française au XVJI* siècle, t. I, p. 32i. — . (4) Hobbes, Op. cit., p. 2. — (5) Ibid,, p. 7.

HOBBRS ET CONDILLAC 383

noms remplissent l'un et laulre office (1), Us sont choisis par la volonté des hommes (2). D'où il résulte que les philosophes ont le droit de faire leur langue comme ils Tenteudent (3). On aurait grand tort de croire que les noms aient été fournis par la nature des choses (4). Ils manifestent nos pensées et non les choses elles-mêmes (5). De là rinutilité de toutes ces disputes si les noms représentent la matière, ou la forme, ou le composé (6).

Il y a des noms communs ou universaux; mais les universaux ne sont pas des qualités d'une chose quelconque existant dans la nature (7). On distingue des adjectifs absolus ou relatifs, univoques ou équivoques ; mais il n'y a point d'être qui soit univoque et équivoque, relatif ou absolu (8). On dit quelquefois : la même chose ne peut pas être et n'être pas ; mais il faudrait se borner à distinguer des noms positifs et des noms négatifs (9).

La définition n'exprime pas la nature des choses, mais seulement nos pensées sur la nature des choses (10).

Dans le chapitre suivant, qui traite de la proposition, nous voyons paraître presque partout cette tiiéorie de l'identité qui tient une si grande place dans la logique de Cpndillac.

Qu'est-ce que la proposition suivant Hobbes? «C'est un discours composé de deux noms réunis par un verbe, par lequel celui qui parle exprime qu'il conçoit que le second nom est le nom de la même chose dont le premier est aussi le nom (11). » Hobbes dit plus loin : a les deux noms excitent dans l'esprit l'idée d'une seule et même chose (12). »

Qu'est-ce que la proposition vraie? C'est celle « dont le

(I) Hobbes, Op. cit., p. 8. — (2) Ibid. — (3) Ibid.. p. 9. — (4) Ibid., p. 8. — (5) Ibid., p; 9. — (6) Ibid. — (7) Ibid., p. lô. — (8) Ibid., p. 12. — (9) Ibid., p. 10. ^ (10) Ibid. — (i I) Ibid., p. 17. — (12) Ibid., p. 18.

sujet est le nom (l*une chose dont le prédicat est aussi le nom... la vérité consiste dans les paroles et non pas dans les choses (1). »

D où viennent, par conséquent, les erreurs ? Du langage. «Il n y a lieu à vérité et à fausseté que dans Tesprit de ceux qni se servent du lanfi;age(2). » De même que les hommes doivent tous leurs bons raisonnements au discours bien compris, ils doivent tous leurs mauvais raisonnements au discours mal compris.

Hobbes admet des vérités éternelles et nécessaires ; il cite comme exemple cette proposition : Thomnie est un animal ; et voici la conclusion qu'il en tire : « Puisqu'il y a des vérités éternelles, il est évident que la vérité est dans le discours et non dans les choses. En effet, il sera éternellement vrai que s* il existe un liomme^ il existe un animal; quoiqu'il ne soit pas du tout nécessaire qu'il existe éternellement une chose appelée homme ou animal (3). »

Telles sont les principales idées contenues dans ce chapitre sur la proposition. Nous ne relèverons pas ce que cette doctrine renferme d'observations inexactes, d'assertions arbitraires, de combinaisons artificielles d'idées et de conséquences mal déduites. Nous pouvons renvoyer, pour la critique de ces théories, au chapitre I®*" (f® partie) de la logique de Port-Royal. Mais ou ne peut manquer d'être frappé de l'analogie qu'elles offrent avec les doctrines de Condillac.

Le chapitre suivant, sur le syllogisme, est peut-être moins curieux que ceux qui précèdent. C'est toujours l'ancienne théorie, avec plus de simplicité et moins de longueurs. Aussi, les condillaciens, qui louent Hobbes d'avoir montré l'inutilité pratique du syllogisme, pensent-ils qu'il

(i) Hobbes, Op, cit,^ p. 20. — (2) Ibid. — (3) Ibid., p. 21. 1

HOBBBS ET GONDILLAC. 385

Il a pas été assez, loin. « C'est la faute du temps où il a vécu, disent-ils; il est aisé de voir combien il était difficile d aller jusqu où il a été (1).» Du reste, partout où Hobbes s'éloigne des idées reçues, il s'exprime comme le fera plus tard Condillac. Il dit que le syllogisme est Taddition de trois termes, comme la proposition est laddition de deux (2); il met dans le syllogisme Tidentité qu'il a déjà mise dans la proposition (3).

Dans le chapitre V, Hobbes envisage la question de Terreur à son point de vue particulier. Il distingue deux sortes d'erreurs, l'erreur proprement dite er ratio ^ à laquelle le raisonnement est étranger, et qui se trouve dans nos sentiments et nos pensées non encore exprimés, et la fausseté, falsitas^ qui se trouve dans nos affirmations et nos dénégations, et qui provient d'un mauvais raisonnement. Hobbes ne parle que de cette dernière espèce d'erreur, et, dans tout ce qu'il dit sur ce sujet, il se borne à des considérations relatives aux termes et aux propositions.

Hobbes termine sa logique par un long chapitre sur la méthode. Rappelant sa définition de la philosophie, il en conclut qu'il n'y a de science que des causes (toG ^wTt), et que toute autre connaissance (toO ô, ti) n'est que sensation. Les premiers principes de la science sont bien des perceptions, et nous les connaissons tout naturellement. Mais pour connaître les causes nous avons besoin du raisonnement.

Dans la connaissance non scientifique (toGô, ri), on commence par l'idée totale. Mais dans la connaissance scientifique (toO ^cort), on commence par les parties ou éléments, non pas de l'individu, mais de sa nature.

(i) Destutt de Tracy, Disc, prélim. de la Logique^ p. 109.— (2) Hobbes, Op. c/f., p. 26. — (3) Ibid., p. 27.

386 HOBBBS ET CONOILLAC.

Il faut connaître les causes communes avant de connaître les causes des choses singulières ; mais il faut connaitre les choses singulières avant de connaître les choses communes.

On tire les clioses communes des choses singulières par voie d analyse ou de résolution.

La cause universelle est le mouvement. C*est une notion que la nature nous donne, sans que le raisonnement y soit pour rien.

Les choses universelles et leurs causes étant connues, nous aurons tout de suite les définitions de nos idées les plus simples, par exemple, du lieu et du mouvement; puis, en employant une méthode compositwe^ nous aurons la génération de la ligne par le point, de la surface par la ligne et toute la géométrie. De la géométrie on passe, en suivant la même méthode, à cette partie de la philosophie qui traite du mouvement, puis à la physique; enfin à la morale et à la politique, dans lesquelles on considère le mouifement des esprits. Cependant, quand il s agit des mouvements des esprits, on peut employer une autre méthode que la synthèse des géomètres, puisqu'on peut connaître par expérience ses propres mouvements.

Ainsi , la méthode qui conduit de la sensation aux principes est analytique, et celle qui commence par les principes est synthétique.

Telles sont, avec quelques détails que nous devons laisser de côté, les vues de Hobbes sur la méthode d'invention. On peut voir, en le lisant, que ni les préceptes qu'il donne ni les exemples qu'il cite, n'ont rien de commun avec la méthode expérimentale. C'est tantôt une analyse qui sert à dégager des notions , tantôt , et surtout, la synthèse des géomètres.

Après la méthode d'invention vient celle d enseignement. Cette méthode est synthétique. « Une démonstration est un syllogisme ou une série de syllogismes commençant aux définitions de noms et arrivant à une dernière conclusion (1). »

D après le simple résumé qui précède , on peut juger combien la Logique de Hobbes est curieuse et intéressante. Entre Bacon et Locke , Hobbes a , comme logicien , une originalité incontestable. Le titre même de son ouvrage, Computatio swe logica^ montre une pensée fondamentale tout à fait indépendante de renseignement de Técole. Nonseulement cette nouvelle théorie du raisonnement et ces études sur les propositions et les termes étaient choses importantes par elles-mêmes ; mais elles devaient conduire tôt ou tard les esprits au vrai point de départ de toute recherche philosophique. « Telle est la marche de l'esprit humain quand il avance. C'est le désir de se rendre compte des raisonnements qui l'a conduit à se rendre compte des mots, et le besoin de se rendre compte des mots qui l'a mené à se rendre compte des idées ; et c'est alors qu'on est arrivé à la source de la lumière (2). »

Malheureusement Hobbes s'est arrêté tout court dans le bon chemin. Au lieu de donner pour point de départ à la logique la description des opérations de la pensée, il ne parle que rarement de ces opérations, et seulement à l'occasion des mots. Il n'est personne qui ne soit choqué de voir la logique faire partie d'une section qui a pour objet lecorpj/et, chose singulière, le matérialisme se mêle, chez Hobbes, à l'emploi d'une méthode tout à fait idéaliste. A cet égard Hobbes est un disciple bien infidèle de Bacon.

(1) Hobbes, Op. cit.^ p, 46. — (a) Destutt de Tracy, Disc, prélim. de la Logkiue, p. 143.

388 HOBBES ET OONOlLLàG.

C'était uu mathématicien et un homme de parti plutôt qu*un observateur, et on peut appUquer à sa logique ce que Condillac dit de sa politique : k II avait de Tordre , de la méthode , de la netteté , de la sagacité ; mais bien loin d*ètre en garde contre les préjugés que Téducation lui avait donnés, et que les circonstances où il vivait nourrissaient en lui , il ne fit un système que pour les établir (1). »

Dans^ certains endroits de la ComputatiOy le nominalisme montre bien toute sa sécheresse et toute sa stériUté. C*est ainsi que, pour être fidèle à son point de vue, Hobbes considère Terreur non en tant qu elle existe dans la pensée, mais en tant qu elle se trouve dans nos affirmations et nos dénégations. Toute son explication de Terreur se réduira donc à deux ou trois remarques sur les mots. Le nominalisme condamne Hobbes à se borner à la scolastique la plus maigre, dans une question où il pourrait montrer les qualités d*un penseur.

Enfin , on peut reprocher à Hobbes de ne pas s*ètrei dégagé assez complètement des liens du péripatétisme. Dans son ouvrage, comme dans VArt de penser de Port-Royal, on trouve des aperçus nouveaux enfermés dans le vieux cadre de VOrganum d'Aristote. A ce point de vue, M. de Tracy a raison de dire que Hobbes est à fiacon ce que Port-Royal est à Descartes.

Mais nous devons considérer la doctrine de Hobbes moins en elle-même que dans ses rapports avec celle de Condillac. Or ce qui nous frappe d*abord en comparant ces deux doctrines , c*est l'analogie qui existe entre elles.

Hobbes et Condillac admettent également que ce qui &it la certitude d*une proposition, c*est Tidentité des termes,

(i) Condillac, Œuvres, t. XX, p. 3o2.

HOBBES ET GONDILLAC. 380

et que ce qui fait la valeur d'nn raisonnement, c'est Tidentité des proposition^ successives. L*un et Tautre ils ramènent toute la science au langage, et toute la méthode à la combinaison des signes. Moins observateurs que mathématiciens, ils réduisent le raisonnement à une opération d'arithmétique. Us sont nominalistes, soit dans la question des idées générales , soit dans celle de la définition. Ces idées, qui dominent toute leur doctrine, ont pour conséquence beaucoup d'aperçus secondaires que Ton trouverait également dans la Computatio de Hobbes et dans les écrits logiques de Condillac.

Mais, en travaillant sur un fonds commun, les deux philosophes se distinguent cependant par des mérites divers, et chacun d'eux a sa physionomie. Hobbes l'emporte sur Condillac en ce qu'il a ouvert le chemin dans lequel celuici est entré. Condillac ne parle jamais, que nous sachions, de la Logique de Hobbes. Mais il est difficile d'admettre qu'elle lui fût inconnue. Il a donc pu profiter du travail de son devancier.

Il est encore un point sur lequel Hobbes parait supérieur à Condillac. C'est un esprit plus conséquent. Matérialiste et nominaliste absolu, au moins en philosophie, Hobbes n'offire pas ce contraste étrange que nous trouvons dans Condillac, entre le système de la sensation transformée et les démonstrations de la spiritualité de l'âme et de l'existence de Dieu. C'est peut-être une des raisons pour lesquelles il y a dans Hobbes quelque chose de plus net et de plus franc, moins de subtilités et de détours que dans Condillac. On lit Hobbes dans son latin ; on peut le suivre et le comprendre. Mais il serait souvent bien difficile de démêler le fil des pensées de Condillac, s'il n^avait pas écrit en

390 HOBBBS ET GONDILUAC

Mais après avoir rendu justice aux mérites du philosophe anglais, nous ne devons pas oublier ce qui peut être à Tavantage de notre auteur. D abord Condillac a développé ce que Hobbes n avait &it souvent qu'indiquer. Écoutons ce que dit Laromiguière à propos du raisonnement, des idées générales et du langage : <c Hobbes ne distingue pas le luisonnemenl du syllogisme ; d mais Condillac « nous apprend ce que nous Élisons quand nous pensons et quand nous raisonnons (1). » <c Hobbes avait dit que le raisonnement esi; un calcul, et, quoiqu'il paraisse avoir eu le sentiment de cette vérité, il n'a &it que l'énoncer, ou du moins il ne l'a prouvée que par des exemples, et , par conséquent, il ne l'a pas prouvée. Ce que Hobbes avait dit sans le prouver, Condillac l'a dit et l'a prouvé (2). » Réduisons cet éloge comme il convient, puisque rien n'a été prouvé ni par l'un ni par l'autre ; toujours est-il que Condillac a élaboré , approfondi l'idée qu'il avait empruntée à Hobbes. « Après Hobbes et plusieurs autres philosophes, . . . Condillac a traité à diverses reprises des idées générales, et il a répandu sur cette question une grande lumière. Il a vu, il nous a fait voir infiniment mieux qu'on ne l'avait fait avant lui combien le raisonnement dépend du langage (3). »

Nous sommes de l'avis de Laromiguière, en faisant nos réserves sur le degré de vérité des doclrines communes aux deux philosophes. Il est certain que , dans plusieurs cas, les courtes indications de Hobbes sont devenues dans Condillac des théories richement développées ou des formules neuves et piquantes. De ce côté donc le philosophe français a une supériorité incontestable. Il l'emporte encore sous d'autres rapports.

La logique , dans Hobbes , n'a pas pour point de départ

(I) Leçons de phUoiopkiê, 1. 1, p. 1 1.— (a) Ibid., p. 3$7.-7^(J) Ibid.. t. II, {(.açS

l'étude de nos facultés. Condillac comprend mieux les rapports de cette science avec la psychologie. G est par là surtout que ses traités sur Fart de penser se distinguent absolument de toutes les logiques faites sur le plan de XOrganum d'Aristote. Ce genre de mérite nous en rappelle un autre. Si Condillac n est pas toujours bon observateur, il proclame au moins toujours la nécessité de l'observation et de lexpérience. Hobbes , au contraire^ sacrifie continuellement la méthode expérimentale au raisonnement et au calcul.

I 3. Locke et Condillac.

Ce n est pas dans la logique un peu sèche et à moitié péripatéticienne de Hobbes qu'il &ut chercher les origines de la doctrine de Condillac, mais bien plutôt dans Y Essai sur V entendement humain. Condillac reconnaît lui-même que son véritable maître est Locke. « Si je me suis fait, dit-il , pour vous instruire , une méthode simple et claire , fsi j'ai réussi à vous donner des connaissances, ou du moins à vous préparer à en acquérir, c'est à ce philosophe, Monseigneur, que j'en ai surtout Tobligation, puisque c'est lui qui a le plus contribué à me faire connaître l'esprit hunain. Je ne puis pas dire, comme il l'aurait pu lui-même, qie personne ne m'a ouvert la route dans laquelle je suis eitré : car il me l'a ouverte et même aplanie dans bien dei endroits (1). »

îous n'entreprendrons .pas une analyse complète de XEnsai sur U entendement humain. Toutes les parties de cet ouvage ne se rapportent pas également au sujet qui nous occupe. Indiquons seulement ce qui peut fournir matière

(i) <9ndillac, Œuvres^ t. XX, p. 526. et t. VI de VHistoire moderne.

39^ LOCKE ET GONDILLAG.

à des rapprochements avec les doctrines logiques de Gmdillac.

Locke montre un véritable esprit philosophique lorsqn'il déclare que, pour faire un bon usage de notre entendement, nous devons d abord en examiner la capacité, et voir avec quels objets il peut ou ne peut pas avoir à faire ( 1 ) . U comprend très- nettement quelles parties de la psychologie il &ut connautre pour étudier les questions de logique. Ce ne sont pas les théories sur la nature de Tâme, mais (c. les différentes facultés de connaître qui se trouvent dans rhomme (2). »

Mais pour résoudre ce problème capital auquel se ramène celui de la valeur de nos connaissances, quelle méthode suivra Fauteur? Il examinera « pied à pied, d*une manière claire et historique , par quels moyens notre intelligence vient à se faire des idées des choses (3). »

Voilà cette fausse méthode qui a causé toutes les erreurs de lempirisme et du sensualisme , qui confond sans cesse deux questions distinctes, celle des facultés qui produisent nos connaissances et celle du développement historique de ces connaissances, et qui résout la première par la seconde.

Il est aisé de reconnaître jusqu^à présent l'analogie de U doctrine de Condillac avec celle de Locke. Comme son pr^ décesseur, Condillac est convaincu de la nécessité de faire passer , avant toute théorie logique , la question des faciltés et celle de lorigine des idées. Mais il tombe dan^ la même erreur de méthode que Locke, lorsqu'il s'agit dbrdonner et de résoudre ces différents problèmes.

L application de cette méthode conduit Locke à faiie la

(i) Essai sur V entendement humain^ préface de l'auteur, vçra la deuxièmipage. Voy. aussi Avant propos, 1 1. — (s) Avant propos, I s. «- (3) Ibtd.

LOCKE ET CONDILUC. 393

guerre aux idées innées, et à placer l*origine de toutes nos connaissances dans les sens et la réflexion. Condillac ira plus loin. Il combattra non-seulement Imnéité des idées , mais aussi celle des facultés ; et au lieu d'admettre deux sources de nos idées, il n'en admettra qu'une seule, la sensation.

Mais si la thèse de Condillac n'est^ sur certains points, que l'exagération de celle de Locke, toute différence disparait quand il s'agit de l'origine et de la valeur des idées absolues. Sur cette question, Locke est aussi systématique, aussi exclusif que possible, et Condillac n'a pas besoin de l'exagérer.

Nous n'avons l'idée de substance, dit Locke, ni par sensation ni par réflexion ; mais c'est que nous ne la connaissons du tout point dune manière distincte. « Le mot substance n'emporte autre chose à notre égard qu'un certain sujet indéterminé que nous ne connaissons point... mais que nous regardons comme le soutien des idées que nous avons (1). » Condillac dit à peu près la même chose : <( La substance ne se conçoit même pas^ mais on \ imagine pour servir de lien, de soutien aux qualités que l'on conçoit (2). »

Sur la substance personnelle, Locke devrait être, ce semble, moins négatif que Condillac, puisqu'il ne supprime pas la conscience ; mais en confondant l'identité avec cette même conscience, c'est-à-dire l'être avec une de ses facultés, il prélude bien à la doctrine paradoxale qui fera de l'âme une collection de sensations.

L'idée de corps, suivant Locke, est une combinaison d idées simples (3) ; suivant Condillac, c'est « cette coUec-

(i) \gicyityEssai sur l'entendement humain^ liv. I, ch. m, f i8. — (2) Extrait raisonné du Traité des sensations. — (3) Essai sur l'entendement humain^ liv. II, cb. xziii, 3.

394 , LOCKE ET CONDILLAG.

tion de qualités que vous voyez et touchez quand l'objet est présent (1). » Locke faît de l'idée d'espace une donnée des sens (2) ; Gondillac l'explique par la coexistence des sensations (3). Pour Locke et pour Gondillac, la durée n'est que la succession de nos idées (4). Nous n'avons point d'idée positive de l'infini (5), dit Locke; nous n'avons point d'idée de l'infini, dit Gondillac (6).

En somme, on voit que, sur la question des idées absolues, l'empirisme vaut le sensualisme, et que la doctrine de Gondillac n'est autre que celle de Locke, quelquefois précisée et mieux dégagée.

Le troisième livre de Y Essai sur V entendement humain roule tout entier sur une des questions qui ont le plus occupé Gondillac et son école^ la question du langage. Sur bien des points l'opinion de Locke est plus exacte et plus sage que ne le sera plus tard celle de Gondillac ou de M. de Bonald. Ainsi, il montre, sans beaucoup de profondeur, mais aussi sans exagération, l'intervention nécessaire des mots dans les idées abstraites, l'utilité d'une langue bien faite et l'inconvénient des disputes de mots (7). A propos de l'origine du langage, il remarque (ce que l'on oubliera plus d'une fois après lui) que les langues sont filles de nos facultés spirituelles. « On peut, dît-il, dresser des perroquets à former des sons articulés ; cependant ces animaux ne sont nullement capables de langage il était nécessaire que l'homme fût capable de se servir de ces sons comme signe de ses conceptions intérieures (8). » Sur les erreurs dont le langage est la cause, les observations de Locke sont intéressantes et judicieuses, et il n'avance nulle

(i) Extrait raisonné. — (2) Essai, etc.. liv. II, ch. zm, S a. » (3) Traité des sensations^ part. II, ch. viii, f 34 — (4) Ibid., part. I, ch. IV, | 17. Essii^Wv. II, ch. XIV, I 5. - (5) Essai, Uy. II, ch. XVII, § i6. - (6) Traité des sensations, part II, ch. VIII, § 37. — (7) Essai» liv. III. ch. I, 3, 4. — (8) Ibid., § i, s.

LOCKE ET GONDILLÂG, 395

partce paradoxe insoutenable, que toutes nos erreurs viennent des imperfections du langage.

Jusqu'ici nous ne voyons rien à reprendre dans la doctrine de Locke sur le langage. Mais nous cessons d'être de son avis quand il nous dit que « les mots tirent leur origine d'autres mots qui signifient des idées sensibles (1). » Locke cite comme exemple le mot esprit^ qui, primitivement, signifiait souffle. Mais expliquera-t-on de la même manière l'origine des mots je^ moi^ être^ etc.? il est permis d'en douter.

Ailleurs, Locke nous semble exagérer la part de Tarbitraire dans la signification des mots. Il reconnaît bien que l'usage la détermine jusqu'à un certain point, mais il soutient qu'elle est arbitraire en ce sens que les mots signifient seulement les idées vraies ou fausses de celui qui s'en sert. Ainsi, pour l'un le mol or signifie la couleur jaune, pour l'autre un solide, pour l'autre une matière malléable ou fusible, etc. L'idée de tel homme, ajoute Locke, peut correspondre plus ou moins soit aux choses, soit aux idées d'autrui; mais ce n'est là qu'une hypothèse (2). Nous croyons que, si l'on s'en tenait à ces aperçus de Locke, le langage serait d'une part inexplicable, d'autre part indépendant de toute règle. Locke lui-même nous montre ce qu'il y a d'excessif dans sa doctrine, lorsqu'après avoir dit d'une manière absolue que la signification des mots est arbitraire (3), il atténue cette proposition par des distinctions sur les différentes espèces de mots, lorsqu'il dit, par exemple, que les noms des idées simples sont les moins douteux (4), que les noms des idées simples emportent des idées qui ne sont nullement arbitraires (5).

(I) Essai, iiv. UI, ch. I, f 5. — (2) Ibid., f 2, 6. — (3) Ibid., | 8. — (4) Ibid. — (5)lbid,

396 LOCKE ET GONDILLAC.

Voici maintenant, dans le chapitre III, sur les termes généraux^ une des opinions les plus importantes de Técole empirique. « Ce qu*on appelle général et universel n appartient pas à l'existence réelle des choses, mais c*est un ouvrage de Tentendement qu'il fait pour son propre usage, et qui se rapporte uniquement aux signes (1). » «L'idée d'une licorne est aussi certaine, aussi constante et aussi permanente que celle d'un cheval (2). »

Cette doctrine sur les idées générales a son corollaire dans la théorie de la définition. Locke maltraite naturellcr ment les définitions par le genre et la différence (3), et il parle quelquefois de la définition en général comme s'il ne s'agissait que de la définition des mots (4).

Nous avons déjà rencontré ces doctrines dans Condillac, et nous les avons discutées et appréciées. C'est un point sur lequel nous ne reviendrons pas. Nous n'indiquerons pas non plus, dans les divers chapitres de ce troisième livre de VEssaij tous les passages qui peuvent fournir matière à une comparaison avec Condillac. Ce serait surcharger cette étude de détails fatigants. Contentons-nous de remarquer que Locke n'a pas cet art de disposer ses idées, cette précision et cette élégance que l'on admire dans Condillac, mais qu'il est souvent plus abondant, plus judicieux et plus instructif.

Le quatrième livre de \ Essai sur V entendement humain est le plus important, au point de vue de la Logique. C'est là que Locke tire de tout ce qui précède des conséquences importantes, sur la valeur de nos connaissances et sur la méthode.

On peut, à notre avis, partager en trois groupes les cha-

(i)£À*stft, ch. Ill.f 3. — (2) Ibid., f 19. Ces asssertions ne semblent guère d'accord avec ce qu'on lit au S 28 du cb. VI. — (3) Ibid., liv. UI, ch. III, f 10, et ch. ÏV, I 4' — (4) Ibid., ch. IV, f 6.

pitres dont ce livre se compose. Les six premiers se rapportent soit à la valeur, soit à rétendue de la connaissance humaine. Ceux qui suivent, depuis le septième jusqu*au onzième, traitent principalement des axiomes, de notre existence personnelle et de lexistence de Dieu, trois points fondamentaux sur lesquels Locke se propose sans doute de corriger les idées cartésiennes. Tout le reste roule sur les moyens d augmenter nos connaissances et db combattre l'erreur.

La valeur de la connaissance humaine est établie par la

. théorie des idées représentatives et par celle du jugement comparatif qui en est la conséquence. Le critérium de la certitude est la conformité des idées avec leurs objets (1). Un philosophe de nos jours (2) a montré avec force les germes de scepticisme contenus dans la théorie des idées représentatives. Locke lui-même (3) se pose Tobjectioii qu'on lui a si souvent faite : Si nous ne sommes en rapport qu'avec nos idées, comment pouvons-nous savoir si elles

. sont conformes ou non à la réalité ? Il essaye d'y répondre en distinguant les idées simples, comme celles de la blancheur et de l'amertume, et les idées archétypes, comme les vérités morales et mathématiques, des idées complexes de substance, de genre et d'espèce. Mais cette explication, en établissant entre nos différentes idées une comparaison qui est à l'avantage des idées simples et des idées archétypes, ne lève ni pour les unes ni pour les autres les difficultés qu'engendre l'hypothèse des idées représentatives.

Nous ne dirons rien de la théorie du jugement comparatif, qui a été réfutée avec non moins de force que celle

(i) Essai, liv. IV, ch. IV, f 18. — (2) M. Cousin, qui, dans le Cours de 1829, consacre deux leçons aux idées représentatives. ~ (3) Dans le ch. IV De la réalité de la connaissance.

des idées représentatives (1). Remarquons seulement que cette théorie n'étant applicable qu aux jugements dérivés, condamnait, pour ainsi dire, Locke à être très-faible sur la valeur logique des facultés intuitives.

Les conséquences de ce qui précède se trouvent dans le chapitre III, sur Tétendue de la connaissance humaine. c( Notre connaissance, dit Locke, est plus bornée que nos idées (2). »Cela se comprend dans le système de Locke. Car nous pouvons avoir plusieurs idées sans être sûrs de leur conformité avec les objets, et sans apercevoir leur convenance entre elles.

Locke applique le principe que nous venons de citer à divers objets de notre connaissance. Que savons-nous sur la matière? Notre esprit ne saurait apercevoir aucune relation entre les qualités des corps et nos sensations (3), ni, par conséquent, entre les qualités premières et les qualités secondes, et les hypothèses que Ton a faites sur ce sujet sont absolument vaines. Nous n avons aucune connaissance scientifique des corps et nous ne pouvons en prévoir les effets (4). La connexion nécessaire des idées peut nous guider quand il s agit des qualités géométriques de la matière (5) ; mais pour les autres qualités, elle nous fait défaut. On voit ici les conséquences du système des idées représentatives substitué à la description exacte du fait de la perception. Ajoutons qu'il manque aussi à Locke une théorie de la connaissance inductive. Quand il parle de lexpérience, il semble réduire la signification de ce mot à ce qu'on entend ordinairement par expérience personnelle (6).

La connaissance que nous avons des esprits est encore

(i) Voir deux autres lieçons du Cours de 1829, série II, t. III. — (2) Essai sur l'entendement humain, liv. IV, ch. III, | 6. — (3) Ibid., f i3. — (4) Ibid.,| 26. — (5) Ibid., 1 15. — (6) Ibid., ch. XII, f 9.

plus bornée que celle que nous avons des corps (1). Nous formons bien quelques idées superficielles d'un esprit par la réflexion que nous faisons sur notre propre. esprit (2), mais nous ne savons rien des anges et de leurs différentes espèces (3) ; nous ne savons rien de Faction de Fesprit sur le corps (4), et si nous avons des idées de matière et de pensée, nous ne saurons jamais peut-être si un être purement matériel peut ou ne peut pas penser (5).

Locke revient sur Tidée de substance, et naturellement il ne lui accorde pas une grande valeur. D après lui, toutes les idées de substance étant des idées complexes, nos recherches sur les substances n aboutissent qu a nous faire trouver quelques idées simples qui coexistent ou ne coexistent pas avec Fidée complexe que nous avons déjà (6), et nous n'apercevons pas de connexion nécessaire entre ces idées (7) .

On voit dans quelles étroii>es limites Locke renferme la connaissance humaine, quand il s'agit des corps, des esprits, et de la substance. Il est plus afHrmatif sur les mathématiques et la morale. Ces sciences, dit-il, peuvent être établies rigoureusement par voie de déduction (8).

Mais, pourrait-on dire à Locke, pour déduire, il faut partir d'un principe. Quelle est donc votre opinion sur les principes de la connaissance ou axiomes?

Comme on l'a remarqué (9), Locke est un des premiers qui aient signalé le danger des principes abstraits. Mais il faut avouer qu'ici l'esprit critique l'entraîne trop loin. D'abord il confond presque toujours les propositions universelles et absolues avec les généralités contingentes, et cette

(i) Essai sur l'entendement humain^ liv. IV, ch. UI, f 17. — (2) Ibid., { 27. — (3) Ibid. — (4) Ibid., f 28. - (5) Ibid., | 6. — (6) Ibid., I 9* — (7) Ibid., f 10. — (8) Ibid., I 18 et 19. - (9) Cousin, série 1, 1. 111, p. 181.

confusion remplit une grande partie du quatrième livre de ï Essai (1). ËQ3uite, il prétend que les axiomes ne sont d aucun usage. « Je serais fort aise, dit-il, qu on n^e montrât quelque science fondée sur ces axiomes généraux : ce qui est est^ il est impossible qu'une chose soit et ne soit pas (1). » C*est à ces derniers axiomes qu'il assimile tous les autres. Il n'y voit que des propositions verbales (3) et identiques (4), et, par conséquent, complètement frivoles.

Il est facile d apercevoir les analogies qui existent , sur tous ces points, entre les vues de Locke et celles de Con- (lillac. On trouve, dans fauteur français comme dans Tauleur anglais, la théorie des idées représentatives et celle du jugement comparatif. Sur 1 étendue de nos connaissances, Condillacest critique et négatif comme Locke. Les deux philosophes confondent les propositions absolues avec les généralités contingentes. Tous les passages du Traité des systèmes qui se rapportent aux principes abstraits ne font que reproduire, quant au fond, la doctrine énoncée par Locke dans le chapitre VII de son 4* livre et dans plusieurs endroits du livre l*^ Seulement Con- (iillac étend à de nouveaux systèmes les explications que Locke avait renfermées dans les principes abstraits en ^ ogue de son temps ; aux vues générales de Locke, il ajoute des analyses détaillées, ingénieuses et solides (5). Enfin la doctrine de l'identité des termes dans les propositions absolues est commune aux deux auteurs, avec cette différence que Tidendité est pour Locke un objet de raillerie, et pour Condillac la marque même de l'évidence.

(I) Cousin, série U, t. III, p. 3i5. — (2) £«ji, liv. IV, ch. VII, | 11.— (3) Ibid., ch. Vïll, | 2. — (4) Ibid., ch. VU, | 1 1. Suivant M. Cousin, Locke est peut-être le premierqui ait introduit dans la langue philosophique le terme de proposition identique. — (5) Cousin, série I, t. III, p. 101.

LOCKE ET GONDILLAG. 401

Nous n*avon8 pas besoin d'insister sur ce que dit Locke de la ceHitude de lexistence personnelle et de lexistence de Dieu. En montrant que notre propre existence ne nous est donnée que par lexpérience, il u ajoute rien, quant au fond, à ce qu avait dit Descartes. A propos de lexistence de Dieu, il se contente d'opposer largument à posteriori à la preuve à priori des cartésiens.

Quels sont niaintenant les moyens d'augmenter nos connaissances? Ce ne sont pas les maximes (1). Ce sont les comparaisons entre des idées claires et distinctes désignées par des noms fixes (2) ; c'est lappréciation des probabilités, ce sont les hypothèses, etc. Locke donne' sur ce sujet des préceptes assez exacts quoique un peu superficiels. Malheureusement il en a compromis d'avance la valeur et l'eflficacité par FinsufKsance de sa doctrine sur la connaissance primitive. U fait des réflexions très-justes sur les défauts de la méthode syllogistique (3); mais, sur les moyens d'y suppléer, il donne des indications si vagues qu'on le soupçonnerait presque de n'avoir pas lu le Noifum organum.

Le chapitre XX sur les causes de nos erreurs est peu original, mais plus sensé que le passage de V Essai sur r origine des connaissances où Condillac attribue toutes nos erreurs aux imperfections du langage. Les causes de l'erreur sont, suivant Locke, le manque de preuves, le défaut d'habileté à les faire valoir, le manque de volonté d'en faire usage, les fausses probabilités , les passions, l'autorité.

Tels sont, en résumé, les principaux aperçus logiques contenus dans Y Essai sur V entendement humain.

Dans le cours de cette analyse, nous avons fait de nom-

( I) Essai, liv. IV, ch. Xll, | 5. — (2) Ibid., 1 6. — (3) Ibid., ch. XVII, f 6.

breux rapprochements entre Locke et Condillac. Cela doit suffire pour montrer à quel point le second est redevable au premier. Mais, en signalant ces analogies, nous ne voudrions rien ôter à Condillac de son originalité. Il y a, selon nous, de grandes différences entre le sage Locke et Fauteur de tant de hardis paradoxes. Locke n elait pas géomètre, dit Voltaire, il n'avait pu s'astreindre à la fatigue des démonstrations. Or, un homme étranger aux mathématiques n'aurait pu faire ni Vydrt de raisonner y ni la Langue des calculs.

Condillac, en appréciant l'œuvre de son prédécesseur, indique lui-même indirectement par quels côtés il s'en distingue. « \^ Essai sur V entendement humain^ dit-il, est neuf pour le fond et en général pour les détails; et Locke y montre une sagacité singulière, soit qu'il observe, soit qu'il raisonne sur ses observations. Mais il manque d'ordre : en négligeant de mettre les choses en leur place, il tombe dans des répétitions; il ne rapproche pas les observations qui peuvent s'éclairer mutuellement ; il n'en recueille pas toutes les conséquences; il laisse échapper des vérités qu'il semblait devoir saisir; et il devient quelquefois obscur et même peu exact il n'a pas observé que

l'évidence consiste uniquement dans l'identité, et il n'a pas connu que la plus grande liaison des idées est le vrai principe de l'art de penser. Il touchait presque à toutes ces découvertes ; et il eût pu les faire, s'il eut traité son sujet avec plus de méthode (1). »

Ce passage montre assez bien jusques à quel point Condillac relève de lui-même, malgré tout ce qu'il doit à Locke. Seulement, là où Condillac et ses disciples voient

(I) Condillac, Histoire moderne^ t. XX des Œuvres complètes.

LOCKE ET GONDILLAG 403

des perfectionnements, nous ne voyons le plus souvent que des exagérations et un pas de plus dans la voie du paradoxe. N'importe, il y a progrès de Locke à Condillac, par cela seul qu'il y a un travail considérable. Condillac est plus loin de la vérité que son devancier; mais il devait y ramener ses successeurs par voie de réaction. Tôt ou tard ses assertions étranges et son intrépidité logique dans le développement d'un système erroné, devaient provoquer un retour au cartésianisme et au platonisme, désormais épurés par la critique et plus sûrs de leur méthode.

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