‹ Les théories logiques de Condillac (volume 2)Chapitre 53 sur 74 · PORT- ROYAL. ET CONWLLAC · texte numérisé non relu

PORT- ROYAL. ET CONWLLAC

On a dit {Ij que MM: de Port-Royal avaient exposé rtitililé et les inconvénients du langage avec une netleté et une sagacité égalées, non surpassées par Locke et Condillac. Cet éloge nous semble un peu exagéré. Pour ce qui concerne Timportauce du langage, Condillac est supérieur à Port-Royal. MM. de Port-Royal ont établi Timportance de la définition de nom ; ils ont fait une large place au langage, en ce sens qu'ils n ont pu parler des idées, des jugements et des raisonnenients, sans parler des termes, des propositions et de largumentation. Mais ils ne paraissent pas s'être rendu compte de Timportance du signe pour les opérations de la pensée , ni de ses avantages comme instrument d analyse.

Ce qui fait le principal mérite de la Logique de P.-Royal, c est cette force de raison , ce riclie fonds d'idées , cette abondance de doctrine, qui rendent cet ouvrage excellent pour la jeunesse des écoles. Mais ces qualités, qui tiennent à l'influence d'une grande philosophie , sont souvent étrangères à la logique elle-même. Dans Condillac, il ne manque pas d'exemples savants, empruntés à la géométrie, à la physique , à la métaphysique ( rarement à la théologie) ; et il y a une marche plus libre, moins de divisions scolastiques, plus de composition Uttéraire. Pour le style, la logique de Port-Royal ne peut se comparer aux ouvrages de Condillac. Comment comparer cette manière lourde et traînante , ces exemples longuement développés et mal proportionnés, à la limpidité, à l'élégance, à la vivacité, au goût parfait de notre auteur?

Enfin , on ne peut pas faire à Condillac le reproche que nous avons adressé à MM. de Port-Royal, d'avoir traité la logique avec une sorte de légèreté dédaigneuse, puisqu'il

(i) M. Jourdain^ préface d'une édition de la Logique de Tort-^oyal.

n'est aucune science à laquelle il soit revenu aussi souvent et qu'il ait étudiée avec autant de soin.

{ 5. — Malebranche et Condillaci

Tout ce que Descartes avait saisi d*un coup d œil et sotninairement indiqué dans son Discours de la méthode devait être successivement développé par ses disciples. Nous venons de voir ce que Pascal et MM. de Port-Boyal ont ajouté à la doctrine du maître. Malebranche vient à son tour, et porte sa pensée vigoureuse et pénétrante sur la méthode d'invention et d analyse. Gomme ses devanciers, il s'attache à simplifier l'art de raisonner. « Les principes les plus clairs et les plus simples, dit-il, sont les plus féconds, et les choses extraordinaires et difficiles ne sont pas toujours aussi utiles que notre vaine curiosité nous le fait croire (1). »

On reconnaît l'influence de Descartes dans le principe même des règles posées par Malebranche : // faut toujours conserver V évidence dans ses raisonnements (2). De ce principe découle la nécessité de ne raisonner que sur des choses dont nous avions des idées claires ; et par conséquent de commencer par les choses les plus simples et

les plus faciles et de concei^oir très-distinctement

l'état de la question que nous nous proposons de résoudre (3).

Quand il s'agit de découvrir des rapports un peu éloignés, Malebranche donne ce conseil que l'école de Condillac traite avec un grand dédain : Troui^er des idées moyennes par quelque effort de l'esprit.

Dans les discussions longues et difficiles, il faut réduire In question aux moindres termes^ pour ne pas partager

(i) Recherche de la vérité^ édit, J. Simon, p. 562. — (2) Ibid. — (3; Ibid.

MAtERHANCHR ET COXDILLAC. ;î71

inulileinent la capacité de lespriL; puis considérer toutes les parties du sujet les unes après les autres^ en commençant par les plus simples^ et après se les être rendues familières par la méditation, en abréger les idées et les ranger ensuite dans fou imagination ou les écrire sur le papier ; puis les comparer toutes selon les règles des coûtbinaisons. Il faut recommencer ce travail sur chaque résultat obtenu, jusqu'à ce qu'on ait découvert la vérité que Ton cherche, jusqaà ce qiCon ne puisse s'empêcher dp la croire sans sentir les reprocltes secrets du maître qui répond à notre demande (4).

Nous ne revoyons jamais ces règles tracées par Malebranche, dans en admirer lenchaînement, la précision, la profondeur et le caractère pratique. Nous doutons que les mathématiciens puissent trouver ailleurs quelque chose d aussi complet et d'aussi bien dit sur lanalyse. Sans doute, Malebranche avait eu pour modèles les hommes s[)éciaux et Descartes; mais ses idées personnelles se fondent ici avec ce qu'il emprunte aux maîtres de la science. Les vues qu'il a précédemment développées, sur la manière de rendre l'esprit attentif et d'en augmenter l'étendue, se retrouvent ici dans le conseil qu'il donne d'abréger l'expression des idées, de les ranger par ordre dans son imagination, ou de les écrire sur le papier. Ce maître intérieur dont il faut attendre les reproches avant de se prononcer, voilà du pur Malebranche. Enfin, nous ne croyons pas qu'avant Condillac, aucun autre philosophe ait insisté avec autant de force sur la simplification des signes et sur l'importance de l'algèbre.

Mais rsi la méthaphysique de Malebranche donne à ses vues sur la méthode quelque chose de profond et d'origi-

(1) Recherche de la vérité, p. 563, 364.

372 MALEBRANCHE ET CONDfLLAG.

nai, elle y inèle aussi de graves erreurs. Le philosoplie de la vision en Dieu, ladversaire des sens et de la conscience,^ ne pouvait guère parier que de l'analyse de raisonnement. II applique ce procédé aux sciences expérimentales aussi bien qu'aux mallicmatiques. A la manière dont il s ex* prime sur la physique, on la prendrait souvent pour une science purement rationnelle. Nulle part l'expérience n'est présentée comme le principal procédé de la métliode. L'auteur part toujours d'une question, et la résout par l'analyse des géomètres. Il défend de se mettre en peine s'il y a ou s*il n'j apas^dans les corps qui nous em^ironnent , quelques autres qualités que celles dont on a des idées claires; car nous ne devons raisonner que selon nos idées. On se demande où en serait aujourd'hui la physique, si elle avait toujours procédé de cette manière. Il n'est pas étonnant que cette métliode trouve son application toute naturelle dans la théorie des tourbillons (1).

Ces dernières remarques montrent que, si Condillac ' s'est plus d'une fois trompé, on en peut dire autant de Malebranche. Ces deux auteurs sont placés aux deux points extrêmes de la pensée philosophique. Us représentent, en France, l'un l'idéalisme, l'autre le sensualisme. Aussi existe-t-il, chez l'un comme chez l'autre, une grande lacune dans les doctrines logiques. Tout ce qui concerne la méthode expérimentale manque au premier. Toute la théorie de la certitude est faible chez le second. L'un de ces deux philosophes devait susciter l'autre par voie de réaction, et leurs dissidences devaient profitera la vraie, philosophie, à cette philosophie éternelle qui tient compte, de tout, et qui fait son chemin à travers la diversité des écoles et les luttes des systèmes.

(i) Recherche dt la vérité, p. 586.

MALEBRANGHE ET GONUILLAC 373

Sur les deux auteurs que nous comparons ensemble, M. de Fontanes s exprime de la manière suivante : « Malebranche et Condillac ont eu Tun et lautre un mérite difr feront. L'imagination a quelquefois égaré le premier, mais on ladmire comme écrivain, même en rejetant ses systèmes. Condillac a plus de méthode ; il s appuie sur lex- ' périence, il marche plus souvent dans la voie que Locke avait tracée. Mais on voudrait trouver dans son style un peu de rimagination de Malebranche (1) . »

Si Ion adoptait entièrement l'appréciation de M. de Fontanes, on devrait mettre Condillac bien au-dessus de Malebranche comme logicien. Nous nous contenterons de ne pas le mettre au-dessous. La Recherche de la i^érité vivra comme le Traité des systèmes eX la Langue des calculs. Condillac et Malebranche ont élevé à la science logique des monuments impérissables.

(i) Lettre adressée à I^romiguière par le marquis de Fontanes.

Page 1