CONDILLAC ET LAR0MIGU1ÈRE
diUac ne peut moins faire que d'apporter quelque change- ' ment à sa logique.
Gondillac faisait de la sensation le principe de toutes nos facultés et la source de toutes nos idées. Laromiguièrc s'éloigne de lui sur ces deux points. En ce qui concerne les fecultés, il prouve qu'il est impossible de tirer l'attention de- la sensation, et, pour les idées, il établit avec non moins de force qu'elles n'ont pas une origine unique.
Or, quel est le procédé de méthode qui le conduit à ce résultat? Ce n'est pas cette analyse de raisonnement qui a été uniquement préconisée par Condillac, et qui consiste à remonter à un fait initial dont tous les autres ne sont que les transformations , procédé légitime dans certains cas, mais que l'on ne peut généraliser qu'en partant de cette supposition très-contestable, qu'il y- a toujours iin fait unique, un éléti?ent générateur d'où dérive tout le reste. Le procédé dont se sert Laromiguière est l'analyse descriptive, la seule que l'on puisse appliquer à l'étude des. êtres divers, des causes et des natures diverses, parce i qu'elle tient compte de Id diversité des faits et des caractères.
Non-'seulement Laromiguière emploie ^ l'analyse descriptive, mais il a soin, d'expliquer en quoi elle consiste et quel en est l'usage.. A la vérité, il fait honneur de l'invention à Condillac. Mais l'exemple qu'il cite ne prouve pas que ce dernier ait eu une idée bien nette de l'emploi et de la légitimité de ce procédé. Nous pouvons donc constater, dans les Leçons dé philosophie^ un progrès incontestable par rapport aux écrits logiques de Condillac, puisque, satis exclure l'analyse de raisonnement, Laromiguière fait une juste part à lanalyse descriptive.
En général, quand Laromiguière emprunte les idées de
GONDILLAC ET LAROHIGOIÈRE. 421
Condillac, il les complète et les élabore, il les développe ou les précise. S'il prend dans \e Traité des systèmes la matière de sa première leçon sur la méthode^ il choisit parmi les vues de Condillac, il les condense, il les éclaircit par des exemples. S'il lui emprunte sa doctrine sur Tidentité dans le raisonnement, il la creuse et l'approfondit, il lui donne de la consistance, il en montre la portée et résout les objections qu'elle fait naître. Les considérations un peu longues auxquelles se livre Condillac sur les différentes espèces de signes, sont résumées de la manière la plus heureuse dans les préambules si intéressants et si précis des deux discours sur r identité dans le raisonnement et sur la Langue du raisonnement.
Il est des points sur lesquels Laromiguière mitigé et adoucit Oondillac. S'il adopte \^ théorie condillacienne de l'identité, il insiste avec force sur ce qu'il appelle identité partielle. Au lieu de dire qu'une science se réduit à une langue bien faite, il se contente d'avancer, sans^ trop insister, que les langues sont des méthodes analytiques. Au lieu de sacrifier complètement la synthèse, il n'en parle pas. Il essaie de distinguer la méthode d'invention et celle de doctrine que Condillac avait pris à tâche de confon'dre. Enfin, il entrevoit la diversité des méthodes suivant les* objets, tandis que Condillac n'aperçoit partout qu'une métliode unique.
Non-seulement Laromiguière atténue et corrige les idées de Condillac. Mais lorsqu'il lui arrive à lui-même de formuler, d'une manière absolue, une méthode systématique et exclusive, il la modifie dans l'application. Ainsi, après nous avoir dit, au commencement du cours, qu'une science n'est que la transformation d'un fait primitif, il nous recommande plus loin de ne .pas confondre |a cause
422 CONDILLAC ET LARONIGUIÈRE.
avec le principe. S'il a le tort de vouloir, à propos de l'origine des idées, enlever d'assaut la solution du problème, il exprime quelque part en termes formels et il pratique jusqu'à un certain point la méthode qui consiste à aller de l'état actuel des idées à leur état primitif. S'il interprète mal et applique à contre-sens cette maxime que, pour connaître une idée^ il faut en épier Vorigine^ il nous fait sentir cependant qu'elle a un côté vrai.
Laromiguière nous semble tenir à la fois du xvii® et du xvra* siècle. Il se rattache au dernier par la critique hardie, par la vive souplesse et l'exactitude mathématique ; il possède, en outre, les qualités particulières aux condillaciens,un grand amour de l'unité, une méthode quelquefois artificielle mais toujours savante, un dédain profond pour les vérités banales, pour les choses vulgaires de la science, enfin, cette clarté d'exposition, cette simplicité séduisante que nous admirons dans presque tous les philosophes de l'école idéologique.
Mais Laromiguière est aussi l'homme du xvn* siècle. Sans y revenir de dessein prémédité, il en retrouve en partie les doctrines larges, abondantes, élevées, ou du moins il prépare le retour de ces doctrines. On sait combien est vive son admiration pour Condillac, mais les coups qu'il lui porte sont mortels. Du système condillacien corrigé, refondu, il dégage un nouveau système dont quelques parties serontpour la science des acquisitions définitives. La théorie de l'origine des idées, telle que Laromiguière la conçoit, est un immense progrès sur celle de Condillac. A part une terminologie un peu bizarre, et le mélange de la sensibilité et de l'intelligence, c*est presque celle que l'on adopte généralement aujourd'hui. Le disciple de Condillac aperçoit des horizons qui avaient échappé à toute l'école
GONDILLAC ET LAR0MIGU1ÈRE. 423
de Locke, et il remonte, en suivant un chemin nouveau, jusqu a Descartes et Malebranche.
Cette réunion de qualités diverses, ce don de représenter à lui seul une double tradition, font bien de Larqmiguière un homme du xix'' siècle. Nous reconnaissons encore notre contemporain à lesprit conciliant par lequel il se distingue de GondiUac, à ces reproches qu'il fait aux philosophes de recommencer toujours la science, et d'être uniquement frappés de l'opposition des systèmes (1). Sans doute l'œuvre de l'éclectisme sera reprise par d'autres, et avec beaucoup plus d'éclat. Mais on ne doit pas oublier que Laromiguière est l'homme d'une époque de transition. Il prépare les progrès, plus encore qu'il ne les réalise ; il se trouve si exactement sur la limite de deux âges, que sa pensée se modifie d'une année à l'autre, comme on peut s'en assurer en comparant les deux volumes de ses Leçons de philosophie.
L'importance et la signification de ce fait n'ont pas échappé à M. Cousin. <( Les changements insensibles, ditil, préparent les révolutions durables Ce qui caractérise
l'ouvrage de M. Laromiguière, comme ce qui en fait l'importance, est donc précisément ce mélange, ou pour ainsi dire cette lutte de deux esprits opposés, de deux systèmes contraires, lutte d'autant plus intéressante que l'auteur n'en a pas le secret, d'autant plus sérieuse qu'elle est plus naïve (2). » Voilà, en effet, un écrivain qui a été l'éditeur des œuvres de Condillac, qui s'est pénétré de la doctrine du maître au point de la faire passer dans les habitudes de son esprit, qui l'a défendue dans un premier essai des plus remarquables (3). Cet écrivain lit et relit les œuvres de
(lyLeçons de philosophie, t. II, p. 64, 7» édit.— (2) Les Leçons de Laromiguière jugées par MM, Cousin et de Biran^ p. 6. « (3) Le Discours sur le raisonnement publié en i8o3.