‹ Les théories logiques de Condillac (volume 2)Chapitre 8 sur 74 · CHAPITRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIEME

Analyse da Traiié éiem 9y9iê»He9*

Condillac distingue trois sortes de systèmes (1) : les systèmes abstraits, les hypothèses et les systèmes fondés sur l'expérience. Il consacre la plus grande partie de ce traité à la critique des systèmes abstraits, qu'il repousse entièrement; il admet les hypothèses à certaines conditions; mais il approuve surtout les systèmes fondés sur Téxpérience.

Dans cet ouvrage, le style de Condillac a une physionomie à part. On n'y trouve pas seulement cette froideur un peu haut^^ine qui en est le caractère habituel. En plus d'un endroit l'ironie mordante et la verve satirique nous font reconnaître un contemporain de Voltaire. « Je voudrais bien, dit-il à propos des systèmes abstraits, que l'on arrachât à son cabinet ou à son école un de ces philosophes qui aperçoivent une si grande fécondité dans les principes généraux, et qu'on lui offrît le commandement d'une armée ou le gouvernement de l'État... L'art militaire et la politique ont leurs principes généraux, comme toutes les autres sciences. Pourquoi donc ne pourrait-il pas , si on les lui apprend , ce qui n'est l'affaire que de quelques instants , en découvrir toutes les conséquences , et devenir, après quelques heures de méditation, un Condé,

(i) ŒuvreSj t. ii, chap. i, passim.

un Turenne, un Richelieu, un Colbert? Qui Tempêcherait de choisir entre ces grands hommes? On sent combien cette supposition est ridicule, parce qu'il ne suffit pas , pour avoir la réputation de bon générai ou de bon. ministre, comme pour avoir celle de philosophe, de se

perdre en vaines spéculations Quoil il faudra que

ceux-ci aient percé, ou qu au moins ils aient étudié avec soin le détail des emplois subalternes ; et un philosophe deviendra tout à coup un homme savant, un homme pour qui la nature n'a point de secrets ; et cela par le charme de deux ou trois propositions (1). » •

Pour montrer la vanité des systèmes abstraits, Gondillac fait quelques réflexions générales que nous nous proposons de résumer et d'apprécier dans notre deuxième partie (2). Mais il aime surtout à citer des exemples. Et d'abord il en choisit deux dont le ridicule doit sauter, dit-il, aux yeux de tout le monde. Donnons un instant la parole à Tauteur lui-même, puisque le principal but de ces analyses est de faire apprécier en lui le talent de l'écrivain.

Voici le premier exemple de système abstrait. « Un aveugle- né, après bien des questions et des méditations sur les couleurs, crut enfin apercevoir dans le son de la trompette l'idée de l'écarlate Si nous voulons rechercher la manière dont il avait raisonné, nous y reconnaîtrons celle des philosophes. J'imagine que quelqu'un lui avait dit que l'écarlate est une couleur brillante et éclatante, et il fit ce raisonnement : J'ai l'idée d'une chose brillante et éclatante dans le son de la trompette ; l'écarlate est une chose brillante et éclatante : donc j'ai l'idée âe l'écarlate dans le son de la trompette. Sur ce principe, cet aveugle aurait également pu se former des idées de toutes

(i) Œuvres, t. II, cU. i, p. 21. —(a) Voir ci-après, II» part., chap. vi.

les autres couleui"s, et établir les fondements d'un système dans lequel il aurait démontré: 1*^ qu on peut exécuter des airs avec des couleurs comme avec des sons; 2° qu'on peut faire un concert avec des corps différemment colorés, comme avec des instruments; 3° qu'on peut voir des airs

comme on peut les entendre; 4° etc. Il ne manquerait

pas de faire valoir son système par les avantages qu'on en pourrait retirer; il exagérerait l'inconvénient du défaut d'oreille dans ceux qui font profession de danser et de chanter; il n'oublierait, à ce sujet, aucun lieu commun, et il nous apprendrait comment nous pourrions faire suppléer les yeux aux oreilles. Que ne dirait -il pas sur la manière de mêler ces deux harmonies, sur l'art d'apprécier les rapports des couleurs aux sons, et sur les effets merveilleux d'une musique qui irait tout à la fois à l'âme par deux sens? Avec quelle sagacité ne conjecturerait-il pas qu'on en trouvera vraisemblablement une qui arrivera encore à elle par un plus grand nombre 1 Et avec quelle modestie ne laisserait-il pas à de plus habiles que lui le succès de cette découverte! etc... (1). »

Il est difficile d'avoir plus d'esprit et de malice. N'est-ce pas une véritable parodie que cette comparaison prolongée entre les systèmes abstraits et les raisonnements d'un aveugle sur les couleurs ?

Le deuxième exemple imaginé par notre auteur n'est pas moins plaisant. « On a toujours été porté à supposer, dit-il, une véritable musique partout où l'on peut faire usage du mot harmonie. N'est-ce pas sur ce fondement qu'on a cru que les astres formaient par leurs mouvements un concert parfait? On ne manquerait pas même de raisons propres à confirmer cette vision, pour peu qu'on voulût ap-

t.(i) Gond il lac, OEvvres, t. Il, p. 48.

pliquer son imagination à trouver quelques rapports entre tes éléments de la musique et les parties du monde (1). » Là-dessus, Condillac fait comme il vient de dire : il observe qu'il y a sept planètes autour du soleil , comme il y a sept tons dans la musique. Dès lors chaque étoile étant un soleil doit en avoir autant, vérité évidente qui avait éciiappé aux astronomes. Mais pour qui le concert que forment ces planètes? Pour des créatures dont la taille est prodigieusement au-dessus de la nôtre, et dont les oreilles sont en proportion avec les autres parties de leur corps. « Quelle taille immense I Voilà où Timaginatination s'étonne; preuve convaincante qu'elle n'a point de part aux découvertes queje viens de faire. Elles sont l'ouvrage de l'entendement pur. Ce sont des vérités toutes spirituelles (2). »

Une note nous apprend que cette amusante satire ne tombe pas sur des personnages imaginaires. L'auteur nomme MM. Huyghens et Wolf, qui, dans leurs conjectures sur la pluralité des mondes, n'ont eu ni autant de grâce ni autant de sagesse. que M. de Fontenelle. M. Wolf a cru devoir déterminer la taille des habitants des planètes et jusqu'aux dimensions des prunelles de leurs yeux.

Mais ces plaisanteries, auxquelles l'auteur ajoute un chapitre ingénieux sur l'origine et les progrès de la divination ne sont que le prélude des attaques qu'il dirigera contre les systèmes abstraits les plus célèbres. Ces syst mes sont les idées innées de Descartes, la théorie des làcultés de l'âme de Malebranche, la mouadologie de Leibnitz, la prémotion physique du P. Boursier, la doctrine contenue dans la première partie de V Ethique de Spinoza.

(1) Condillac, OEuvres^ t. II, p. î>i.— (2) Ibid., p. 53.

L antipathie contre l'innéité des idées et même des facultés est un des traits caractéristiques de Condiliac et de son école. Résumons donc en quelques mots les critiques dirigées par notre auteur contre la théorie cartésienne. Il s'attache tour à tour aux causes et aux conséquences de cette théorie.

Pourquoi a-t-on soutenu que les idées sont innées? Parce qu'on en ignorait l'origine. « Il aurait fallu, pour remonter jusqu'à leur origine et en développer la génération une pénétration et une sagacité dont on ne

pouvait être capable (1). » On se trompait aussi sur leur nature. « Les idées, suivant Ig, supposition reçue, étant des réalités, comment les sens auraient -ils contribué à augmenter l'être de l'âme? On dit donc, comme plusieurs s'obstinent encore à le dire, que les idées sont innées (2).» Quelques-uns n'ont pas fait difficulté d'admettre une infinité d'idées innées. Mais ceux dont la vue porte plus loin ont dit qu'il n'y a d'inné que les principes, que c'est dans les notions générales que nous voyons les idées particulières, et que le fini même ne nous est connu que par l'idée de l'infini (3). « Mais qu'est-ce que ces notions générales?... Que les philosophes s'adressent à un graveur et qu'ils le prient de graver un homme en général... Que ne lui disent-ils que s'il ne sait pas graver un homme en général, il ne gravera jamais un homme en particulier (4). ))

Telles sont les réflexions de notre auteur sur les causes du système des idées innées. Mais quelles sont les conséquences de ce système? D'abord, la multiplication des principes abstraits et la prétention de rendre raison de tout avec les termes d'être^ de substance^ d'essence, etc.

(i) Œuvres, X. 11, p. 88.— (2) Ibid., p. 89.— (3) Ibid., p. 9a.— (4) Ibid.,p.93.

On a cru pouvoir suivre l'exemple des géomètres, et connaître Tessence des substances, comme ils connaissent celle des figures. Mais on oubliait que les mathématiques seules ont pour objet la grandeur abstraite (1). Ensuite on est tombé dans un triple inconvénient. P On n a pu se faire une notion exacte des idées. En effet, dans le système qui fait venir toutes les connaissances des sens, on voit ce que c'est que les idées ; mais dans celui des idées innées, le point de départ est tout à fait vague. De là les définitions obscures de MM. de P. Royal, qui avaient dit pourtant que l'idée est une chose fort claire; de là les embarras de Descartes et les visions de Malebranche. 2" Les idées n'étant point connues , l'évidence, qui est fondée sur les idées, ne peut être connue. Au lieu d'indiquer un signe auquel on puisse la reconnaître, on n'a que des conseils vagues à donner, comme d'éviter la précipitation^ de consulter le maître intérieur, etc. (2). 3® Point de règles qui soient de quelque utilité dans la pratique, puisque tout l'art de raisonner repose sur les idées, et que Ton ignore ce qui les concerne (3) .

On voit que notre auteur condamne sans réserve la doctrine des idées innées. Cette appréciation n'a rien d'étonnant chez un philosophe qui avait adopté l'opinion diamétralement opposée. Condillac critique avec force le système des facultés de l'âme, tel qu'il est exposé dans la Recherche de la (hérité. Ce système est, en effet, un curieux exemple de ce travers d'esprit qui consiste à donner des comparaisons pour des raisons, et Condillac n'a pas tort d'en faire justice.

Dans le système de la Prémotion physique du P. Bour-

(i) Œuvres, t. II, p. 96.— (2) Ibid., p. 99. — (3) Voir pour la discussion ciaprès, II* part., chap ii

sier, notre auteur signale l'absence de toute notion expérimentale et vraie des objets sur lesquels on raisonne, labus des subtilités scolastiques et des explications qui n'expliquent rien. La conclusion mérite d'être citée. « Que les théologiens ne se bornent-ils à ce que la foi enseigne, et les philosophes à ce que l'expérience apprend (1)1»

Mais les critiques les plus vives et les plus nombreuses sont dirigées contre Leibnitz et Spinoza, et si, après avoir lu le Traité des systèmes^ on se rappelle avec quelle sévérité Laromiguière a jugé ces cfeux philosophes, on sera fondé à croire qu'ils étaient, dans l'école de Gondillac, l'objet d'une antipathie particulière. Notre auteur reproche au système des monades, comme à tous, les autres, l'obscurité des notions sur lesquelles il repose. Il exagère, comme on devait s'y attendre, d'une part le vague et l'insuffisance des idées fournies par la conscience et la raison, d autre part la clarté attachée aux idées sensibles (2). Voici sa conclusion sur Leibnitz. « Ce philosophe ne donne aucune notion de la force de ses monades. Il n'en donne pas davantage sur leurs perceptions; il n'emploie à ce sujet que des métaphores; enfin il se perd dans l'infini (3). »

La critique des systèmes abstraits se termine par an examen détaillé de toutes les propositions, définitions, axiomes , scholies et corollaires du premier livre de Y Éthique de Spinoza. C'est une discussion en règle, où sont signalées une à une les idées vagues , les définitions arbitraires, les équivoques de langage et les pétitions de principe. Il faut renoncer à en donner une analyse ; mais il est peu de lectures plus instructives que celle qui nous montre aux prises l'un avec l'autre deux esprits aussi opposée que Condillac et Spinoza.

(i) Œuvres^ t. Il, p. 2i3. - (a) Ibid., p. lyS. — (3) Ibid., p. 191.

Notre auteur conclut en ces termes sur les systèmes abstraits : « Nous ne tombons dans Terreur, que parce que nous raisonnons sur des principes dont nous n avons pas démêlé toutes les idées; dès lors nous ne les saisissons point d'une vue assez précisé pour en comprendre la vérité dans toute son étendue, ou pour être en garde contre ce qu'ils ont de vague et d'équivoque (1). »

Après avoir fait la critique des systèmes abstraits, Coudillac parle des hypothèses et des systèmes fondés sur l'expérience. 11 détermine les conditions auxquelles doivent satisfaire les hypothèses, et il montre combien il importe de donner à tout système l'expérience pour base. Il sera temps d'exposer ces aperçus dans la deuxième partie, au moment où nous aurons à les. apprécier (2j. Nous n'avons pour but présentement que de donner une idée de l'ensemble du Traité des systèmes. Or la partie critique, sur laquelle nous venons d'insister un peu, remplit au moins les trois quarts de l'ouvrage.

(i) Œuvres^ t. I, p. 325 — (2) Voir II» part-, chap. vi.

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