CHAPITRE CINQUIÈME
Analyse de VArt a'éetrire (4).
« Deux choses, Monseigneur, font toute la beauté du style : la netteté et le caractère. » Cette phrase vive, qui commence lavant-propos de V^^rt d'écrire^ marque assez bien le but que poursuit l'auteur; mais elle n'indique ni le plan qu'il a suivi, ni ce qui fait l'unité de son ouvrage.
L'y^rt cf écrire se divise en quatre livres dont voici les titres : 1° Des constructions; 2® Des différentes espèces de tours; 3® Du tissu du discours; 4° Du caractère du stylé suivant les différents genres doui^rages.
Ici, comme dans la seconde partie de la Grammaire^ la marche est évidemment synthétique. En effet, dans le premier livre, Condillac reprend ce qu'il appelle son analyse au point où il l'a laissée dans la Grammaire (2) ; il s'occupe de l'arrangement des mots , en tant qu'il est nécessaire à la netteté du style, sans être toutefois déterminé par la syntaxe. Dans le second livre, il est question des accessoires qui développent la pensée et des figures qui font l'ornement du style. Le troisième roule sur le rapport des phrases entre elles, sur la manière de les lier
(i) Les éditeurs de Condillac, en plaçant VArt d'écrire après VArt dépenser, ont commis une erreur évidente qui a déjà été signalée par Destutt deTracy.
(2) On peut remarquer que le dernier chapitre de la grammaire a pour titre : Des Constructions,
OU de les couper. Dans le quatrième, on considère un discours entier, un ouvrage pris dans son ensemble.
Quant à l'unité de V^rt décrire^ elle est tout entière dans le principe de la liaison des idées (1). On serait tenté d'abord de ne rapporter à ce principe que ce qui concerne plus particulièrement la netteté du style, comme les préceptes sur les constructions et sur le tissu du discours. Mais ce serait mal entrer dans la pensée de Condillac. Ce qu'il dit des différentes espèces de tours et du caractère du style suivant les différents genres d'ouvrages dépend de la même règle générale. Que les figures de langage soient en rapport avec nos sentiments , et nos sentiments avec les objets et les circonstances, Condillac voit dans tout cela l'application du grand principe de la liaison des idées. Cette règle remplace pour Condillac toute l'esthétique littéraire. Il en convient lui-même, -et il relègue dans un cha))itre sur le style poétique toutes les réflexions qu'il croit devoir faire sur le beaUy Vart, le goût, les genres; il ne voit dans tout ce que l'on peut dire sur ces divers sujets, que notions arbitraires et règles de convention, ne faisant d'exception qu'en faveur du principe de la plus grande liaison des idées.
•emicr C'est surtout de l'arrangement des mots que dépend la » netteté du discours. Mais avant de déterminer l'ordre que ■iions. l'on doit donner aux mots, le philosophe comprend qu'il fiiut s'attacher à l'ordre des idées. C'est de l'ordre des idées qu'il est question dans le chapitre I®*", le plus important de tous au point de vue des rapports de la logique avec l'art d'écrire.
« Pour juger il faut comparer, et on ne compare pas
(I) Œuvres de Condillac, t. VII, p. 286.
des clioses qii on n'aperçoit pas en même temps (1). » Il faut donc saisir ensemble toutes les idées dont on veut apercevoir les rapports. Pour y réussir, on doit remarquer une suite d'idées principales partant d'un même principe et naissant les* unes des autres , et prendre l'habitude de les parcourir rapidement. Un esprit faux est un esprit trèsborné, incapable d'étendre sa vue sur un grand nombre d'objets , et ne se doutant pas même de tous les rapports qu'il faut saisir avant de porter un jugement. Un esprit juste est tout l'opposé.
« Il n'y a de lumière qu'autant que les idées s'en prêtent mutuellement (2). » Plus les jugements sont nombreux, mieux il faut en saisir les rapports. « Il faut un plus grand jour pour apercevoir les objets répandus dans une campagne, que pour apercevoir les meubles qui sont dans votre chambre (3). »
C'est la liaison des idées qui fait la netteté de nos pensées; elle fait donc aussi la netteté de nos discours (4). Elle en fait même le caractère; car elle reproduit dans le discours nos émotions successives (5),
Après ces considérations sur l'ordre des idées, l'auteur arrive à ce qui concerne directement les constructions. Il met dans les douze chapitres de ce premier livre cet ordre, cette gradation constante qu'il aimait par-dessus tout, et que l'on trouve chez lui dans les détails de chaque phrase, comme dans l'ensemble de chaque ouvrage. Il montre tour à tour comment, dans une proposition, tous les mots sont subordonnés à un seul, comment il faut observer la gradation des idées dans les propositions composées de de plusieurs sujets ou attributs, ou dans celles qui sont
(1) T. VII, p. 5. — (2) Ibid., p. 9. — (3) Ibid., Ibid. — (4) Ibid., p. 12. — (5) Ibid., p. i3. .
ANALYSE DE l'ART D'ÉCRIRE. 43
pomposées par la multitude des rapports, comment cette même gradation des idées lie ensemble les propositions principales soit par des conjonctions, soit par des contrastes, soit parce que les dernières expliquent les premières; comment enfin, dans l'arrangement des propositions subordonnées et incidentes, il faut éviter tout ce qui peut nuire à la liaison des idées et veiller à ce que le rapport de chaque proposition se fasse sentir dès le premier mot (1).
Dans cette suite de préceptes, la pensée dominante est facile à saisir. C'est toujours le grand principe de la liaison des idées. Quant aux détails, ils sont choisis et distribués de manière à faire comprendre les choses et à rendre agréable la lecture de l'ouvrage.
. En finissant cette première partie, Gondillac consacre quelques chapitres aux constructions vicieuses , à celles qui sont forcées pour ne pas être équivoques, ou équivoques pour ne pas paraître forcées ; il signale dans l'abbé Dubos et dans la Bruyère des exemples de désordre et de superfluités, des phrases où la liaison des idées est ralentie; il relève dans Boileau plusieurs constructions louches ou embarrassées, et il n'admet pas avec l'auteur de Y Art poétique, qu'il suffise de bien concevoir les choses pour s'énoncer clairement (2).
Au commencement du livre II, Gondillac observe que tout ce qui précède repose sur le principe de la liaison des idées, puis il ajoute : « Il nous reste à élever sur le même principe im système dont toutes les parties se développent à vos yeux et se distribuent avec ordre (3). » Tout ce qui suit, ou à peu près, sera donc encore l'application de ce
(1) T. VII, p. 67. — (2) Ibid., p. 101. — (3) Ibid., p. 134.
principe général qui ne souffre aucune exception (l),et sans lequel tout serait arbitraire dans le style (2)..
Deux choses concourent à l'élégance du style, les accessoires, c'est-à-dire les modifications qui ne sont pas absolument nécessaires au fond de la pensée, mais qui servent à la développer (3), et lés tours ^ appelés aussi figures. Or il faut que les accessoires dont on accompagne le sujet servent à le lier avec l'attribut, et réciproquement (4). Quant aux figures, on leur donne le nom de tours, parce qu'on tourne^ pour ainsi dire, autour des pensées, « pour saisir le point de vue sous lequel elles se développent et se lient les unes aux autres (5). » A quoi servent les périphrases? A rapprocher de nous les objets éloignés, à nous les rendre plus sensibles. Pourquoi les meilleures périphrases sont-elles celles qui expriment les sentiments.? Parce que nos sentiments sont liés aux propositions que nous formons. A propos de la comparaison, Condillac dit bien que sa beauté dépend de la vivacité dont elle peint ; mais il ramène bien vite cette quaKté à la liaison des idées et à la nécessité d'éviter les écarts (6). En un mot, la liaison des idées est la lumière dont les reflets doivent tout embellir (7). Comme on le voit, ce n'est pas en vain que l'auteur nous promettait d'élever tout le système sur le même principe,
CiOndillac ne se montre pas moins sévère que les grands écrivains du xvii® siècle et (jue son contemporain BufFon à 1 égard des tours précieux et des hyperboles si chères à ceux qui ne voient rien avec précision (8). Mais je ne sais si la tradition littéraire du grand siècle se retrouve dans le passage suivant : « Les rhéteurs disent quHl ne faut
(i)T. VII, p. i39.— (2)Ibid.,p. 285.— (3) Ibid., p. i37.— (4) Ibid, p. i38.— (5) Ibid», p. i56. — (6) Ibid., p. 162. — (7) Ibid., p. 169. — (8) Ibid., p. 209.
ANALYSE DE L'AKT D'ÉGRIRE. 45
faire usage des figures que pour répandre de la clarté et de Tagrément, et qu'il faut surtout éviter de les prodiguer Ceux qui donnent ces conseils vagues ne saventils donc pas combien, dans l'origine, le langage est figuré? Je dis, au contraire, qu'on ne saurait trop les multiplier ; mais j'ajoute qu'il est essentiel de se conformer toujours à la liaison des idées (1). »
Peut-être bien des lecteurs trouveront-ils cela un peu paradoxal. Peut-être se demanderont-ils encore si le grand principe de la liaison des idées est réellement plus grand que ces aperçus, qui sont jetés comme en passant. « Tout dans l'homme est l'expression des sentiments ; un mot, un
geste, un regard les décèle, et son âme lui échappe
Que m'importe de voir dans un tableau une figure muette? j'y veux une âme qui parle à mon âme. L'homme de génie ne se borne donc pas à dessiner des formes exactes; il donne à chaque chose le caractère qui lui est propre (2). » Voilà, dans l'ouvrage de Condillac, des accessoires qui pourraient bien valoir le principal. Il me semble, en effet, qu'en lisant ces Ugnes je commence à respirer plus à l'aise et à voir les choses de plus haut. Mais n'anticipons point sur la critique et n'insistons pas trop sur les figures. Condillac lui-même nous autorise à passer rapidement. « Il vous importe peu, dit-il, de savoir si vous faites une métonymie, une métalepse, une litote, etc. Gardez-vous bien de mettre ces noms dans votre mémoire (3). »
•e Le troisième livre nous montre, par des préceptes et
'™« surtout par des exemples, comment les phrases doivent
*"* être construites les unes par rapport aux autres. Il ne faut
pas qu'à chaque phrase on ait l'air de reprendre son dis-
(I) T. vu, p. 233.- (2) Ibid., p. 282 — (3) Ibid., p. 260.
46 ANALYSE DE L'AKT d'ÉGRIKE.
cours, sans s'occuper de ce qu'on a dit ni de ce qu'on va dire. Ce serait ressembler à un homme fatigué qui s'arrête à chaque pas et qui n'avance qu'en faisant des efforts (1). On ne doit pas s'appesantir sur les idées que l'esprit supplée aisément (2) , ni franchir des idées intermédiaires qui seraient nécessaires au développement de la pensée (3). Il faut éviter les longueurs qui refroidissent le discours, l'énervent et l'obscurcissent (4). Il faut varier la coupe des phrases, mais en se conformant à la pensée. « Il y a des écrivains qui s'occupent d'entremêler les phrases longues et les phases courtes ; mais l'esprit qui s'arrête à ce petit mécanisme n'est pas capable de se porter sur le fond des choses. Si on considère que les pensées qui forment le tissu du discours n'ont pas chacune le même nombre d'accessoires, on jugera que les phrases seront naturellement inégales, toutes les fois qu'on les aura rendues avec les accessoires qui leur sont propres (5). »
Dans tous ces préceptes, Condillac trouve l'occasion d'appliquer son principe. C'est la liaison des idées qui varie la coupe des phrases, qui les dispose les unes par rapport aux autres et qui trace devant l'écrivain une ligne dont il ne doit pas s'écarter. « Le vrai moyen d'écrire d'une manière obscure, c'est de ne faire qu'une phrase où il en faut plusieurs, ou d'en faire plusieurs où il n'en faut qu'une (6). »
A l'appui de ces préceptes, Condillac cite comme exemples divers passages de l'abbé Dubos, de La Bruyère, de Fénelon et de Bossuet. S'il faut juger du style de l'abbé Dubos d'après les citations qui se trouvent dans )LArt d'écrire, ce devait être un écrivain horriblement lourd.
(I) T. VII, p. 293.— (2) Ibid., p. 287. — (3) Ibid., ibid. — (4) Ibid., p. 326. — (5) Ibid., p. 325. — ;6) Ibid., 3i-.
L'avant-propos des Caractères de La Bruyère laisse beaucoup à désirer pour le tissu du style. Fénelon a quelquefois manqué d'ordre et de précision dans certains morceaux de Télémaque. Mais Bossuet entendait à merveille la coupe des phrases et l'art de les lier ensemble. « Soit qu'il accumule les idées, soit qu'il les sépare, il a toujours le style de la chose (1). »
Le caractère que l'on donne à tout un discours dépend, (Kthre comme tout ce qui précède, de l'ordre et de la liaison des idées, puisque « un discours ne diffère d'une phrase que comme un grand nombre d'idées diffère d'une seule (2). »
Rien de plus important dans un ouvrage que la méthode, puisque « la méthode est l'art de concilier la plus grande clarté et la plus grande précision avec toutes les beautés dont un sujet est susceptible (3). » Parmi les écrivains, les uns aiment les écarts, d'autres sortent du ton de leur sujet. « Pour ne point s'égarer dans le cours d'un ouvrage, pour dire chaque chose à sa place et pour l'exprimer convenablement , il est absolument nécessaire d'embrasser son objet d'une vue générale (4). »
Les poètes et les orateurs ont senti de bonne heure l'utilité de la méthode. Il n'en a pas été de même des philosophes, qui, « regardant comme au-dessous d'eux d'écrire pour la multitude, se sont fait longtemps un devoir d'être inintelligibles (5). » Les règles suivies par les historiens, les poètes et les orateurs étaient le fruit de l'expérience. Mais les philosophes n'ont pas connu l'art de raisonner, parce qu'ils n'ont pas eu de bons modèles (6).
(i) T. VII, p. 320. — (2) Ibid., p. 337. — (3) Ibid., p. 340. — (4) Ibid., ibid. - (5) Ibid., p. 341. — (6) Ibid,, p. 344.
La liaison des idées détermine le plan et Tétendue de chaque partie d un ouvrage (1). Pour saisir cette liaison (2) , il faut fixer son objet, en déterminer les parties principales, avoir toujours en vue le sujet qu on traite et la fin qu'on se propose (3).
Du Style
Nous ne suivrons pas Condillac dans les préceptes qu il
philosophique.^ .. '^ ■ . . . -. .
donne sur les divers genres de composition. Mais nous ne pouvons passer sous silence ce qu'il dit du style philosophique, et nous devons résumer son dernier chapitre sur le style poétique, où il a inséré après coup toute sa doctrine sur le beau, l'art et le goût.
Dans le genre philosophique, il faut observer le principe de la liaison des idées ; mais il faut l'observer d'une manière convenable (4) , c'est-à-dire, en tenant compte de la capacité de l'esprit et de la difficulté des matières. De là la nécessité des phrases courtes, des gradations sensibles, d'une précision qui oblige souvent à répéter les transitions, d'exemples qui ne soient pas trop nombreux pour les lecteurs instruits et qui le soient assez pour les ignorants (5).
Le style didactique ne doit pas être dépourvu d'ornements. « Un écrivain doit imiter la nature qui donne de l'agrément à tout ce qu'elle veut nous rendre utile (6). » « Il faut, parmi les tours qui se conforment à la liaison des idées, choisir ceux qui expriment l'intérêt qu'il est raisonnable de prendre aux choses qu'on enseigne (7). »
Du style ^o\xv suivrc la dissertation sur le style poétique et les poétique, dig^^ggions qui l'accompaguent, le lecteur a besoin de toute
l'attention dont il est capable. C'est un morceau sînguHè-
rement difficile à analyser.
(1) T. vu, p. 345. — (2) Ibid., ibid. - (3) ïbid., p. 345, 346, 347. — (4) Ibid., p. 359.- (5) Ibid., p. 36o. — (6) Ibid., p. 261.— (7) Ibid., p. 362.
Quelle idée doit-on se faire du style poétique? « Ce qui caractérise la poésie, c'est de se montrer avec plus d'art (que la prose) et de n en paraître pas moins naturelle (1). » Ici nous avons le droit de demander ce que c'est que l'art , et le naturel ; et Condillac l'entend bien ainsi ; car il expliquera ces deux termes. Seulement il fait d'abord un petit détour. Il observe que tous les genres de style sont placés entre ces deux extrêmes, le style d'analyse du philosophe et le style d'image du poète. Le style varie donc en quelque sorte à l'infini, et quelquefois par des nuances imperceptibles. « Alors, il n'y a point de règle pour s'assurer de l'effet des couleurs qu'on emploie; cliacun en juge différemment, parce qu'on en juge d'après les habitudes qu'on s'est faites (2). » « Les règles que nous nous faisons changent nécessairement comme nos habitudes, et sont, par conséquent, fort arbitraires (3). »
Cela posé, Condillac va nous dire ce que c'est que l'art , qui, d'après lui, ne doit pas empêcher la poésie d'être naturelle. Voici comment il s'exprime : « Lorsque l'art est dispensé suivant les mesures arbitraires que nous nous sommes faites, il constitue le naturel (4). »
Cette explication en appelle évidemment une autre. Il faut dire maintenant ce que c'est que le naturel. Écoutons notre auteur : « Le langage d'un esprit cultivé est naturel. . . Or, nous entendons par esprit cultivé un esprit qui joint l'élégance aux connaissances; et quand tious disons élégance, nous nous servons d'un mot dont l'idée, soumise au caprice des usages, varie comme les mœurs et n'est jamais bien déterminée (5). » Mais enfin, // est donné k quelques personnes d'être des modèles de ce que nous appelons
(i)T. Vir, p. 38o. — (2) Ibid., p. 382. - (3) Ibid., 383.— (4) Ibid., ibid.— (5) Ibid., ibid.
élégance (1). « Quoi qu'on entende par cette élégance, il est certain qu'elle ne doit jamais cesser de paraître naturelle (2). »
Les explications s'arrêtent là pour le moment. Mais six pages plus loin Condillac nous dira que ce que nous appelons naturel n'est que l'art tourné en habitude (3).
Maintenant enfin, nous savons à quoi nous en tenir : L'art c'est le naturel, le naturel c'est l'art.
L'auteur associe ensemble ces deux notions et fait un pas en avant. Le style, dit-il, n'est naturel qu'autant que Fart est d'accord avec le genre dans lequel on écrit (4), et plus loin : « nous voulons que tout soit d'accord avec l'idée que nous nous formons du genre (5). » Ici je brûle de savoir ce que c'est que les genres ; mais notre philosophe trouve bon de nous parler d'autre chose ; il déclare que le naturel propre à chaque genre de poésie ne peut être déterminé qu'après qu'on aura répondu à toutes ces questions : Qu'est-ce que l'art? (il s'agit ici de l'art en général et non plus de l'art dans le style.) Qu'est-ce que le beau, et comment s'acquiert le goût? Quand nous saurons ce que c'est que tout cela, Condillac nous dira quelque chose des genres, s'il plaît à Dieu.
)e VArt (( L'art n'est que la collection des règles dont nous avons
; fféfiércil,
besoin pour apprendre à faire quelque chose (6). » L'art a ses commencements, lorsqu'on ignore encore les règles, ses progrès, lorsqu'on les connaît et qu'on les observe, et sa décadence, lorsqu'on les néglige dans l'espérance de faire mieux. Il subit les variations des usages et des mœurs, et malheureusement aussi du caprice et de la mode.
(I) T. VII, p. 384. — (2) Ibid., ibid. — (3) Ibid., p. 389. - (4) Ibid., p. 385. — (5) Ibid., p. 386. — (6; Ibid , p. 390.
Le mot beau (1), considéré dans la bouche de tous les peuples et de toutes les générations, n'a qu'un sens très-vague, et les hommes sont loin de s'accorder entre eux sur le beau (2). Cependant il y a des règles du beau. « Puisque les arts ont leurs commencements, leurs progrès et leur décadence, c'est une conséquence que le beau se trouve dans le dernier terme des progrès qu'ils ont faits. Mais quel est ce dernier terme? Je réponds qu'un peuple ne le peut pas connaître lorsqu'il n'y est pas encore; qu'il cesse d'en être le juge, lorsqu'il n'y est plus, et qu'il le sent lorsqu'il y est (3). »
Mais comment chacun de nous pourra-t-il connaître ce dernier terme qui est le beau? En observant les arts chez un peuple où ils ont successivement leur enfance, leur progrès et leur décadence. « La comparaison de ces trois âges donnera l'idée du beau et formera le goût; mais il faudrait, en quelque sorte, oubliant ce que nous avons vu, revivre dans chacun de ces âges (4). »
Nous voilà renseignés sur la méthode à suivre pour arriver à la connaissance du beau. Mais tout cela ne nous dit pas en quoi consiste ce dernier terme du progrès des arts, que l'on sent quand on y est ou quand on s'y transporte en esprit. Condillac semble comprendre que, d'une manière ou de l'autre, il faut répondre à cette question ; aussi trouvons-nous plus loin les réflexions suivantes. Dans le second âge, qui est celui du progrès, nous remarquerions dans les ouvrages plus d'invention et de correction, et nous nous confirmerions chaque jour dans la nécessité des règles ; nous verrions que le plaisir n'est pas toujours le juge infaillible de la bonté d'un ouvrage, et que,
(i) Voir, pour la discussion de cette doctrine sur le bean^ II* part., chap. xv. - (2) T. VII, p. 391. — (3) Ibid.» p. 392. — (4) Ibid.» ibid.
pour s'assurer un succès durable, il faut mériter les suffrages des hommes dont le goût s'est perfectionné avec les arts (1). Dans ce second âge, on apprend aussi à reconnaître les défauts.
En résumé, invention, correction, nécessité des règles, suffrage des hommes de goût, aptitude à reconnaître les défauts ; voilà le beau, suivant Gondillac.
« Goût. A la question qu'il a posée tout à l'heure, qu'est-ce que
le goût, Gondillac répond d'abord (2) en faisant l'histoire des progrès et de la décadence du goût. Puis il ajoute : « Lisez les grands écrivains.... sentez, observez, comparez. Mais n'entreprenez pas de définir les impressions qui se font sur vous, craignez même de trop analyser. Il faut le dire, rien n'est plus contraire au goût que l'esprit philosophique : c'est une vérité qui m'échappe (3). »
s Genres, Maintenant que Gondillac nous a parlé de l'art, du beau, du goût, il va nous dire ce que c'est que les genres. « Ghaque genre est, dans notre esprit, le résultat de différentes associations d'idées, d'après lesquelles nous jugeons, quoiqu'il nous soit très-difficile de dire en quoi elles consistent (4). » Ges associations d'idées sont différentes d'une langue à rautre'(5), d'un peuple à l'autre (6), d'un poète à l'autre (7).
QciusioQ Toute la discussion qui précède est résumée dans cette
sur le ' * . .
î poétique, définition, ou plutôt dans cette description du style poétique, (car notre auteur n'aime pas les définitions). Le style poétique est un style de convention (8). En vain tenterait-on d'en découvrir l'essence; il n'en a point. Tout ce qu'on peut dire à ce sujet, c'est que « nous le distinguons
(I) T. VII, p. 394. — (1) Ibid., p. 395. — (3) Ibid., p. 398. — (4) Ibid., p. 399. — (5) Ibid., p. 401.— (6) Ibid., p. 400. — (7) Ibid., ibid. — (8) Ibid., p. 399.
de la prose au plaisir qu'il nous fait, lorsque lart se conciliant avec le naturel^ lui donne le ton convenable au genre dans lequel un poète écrit, et nous jugeons de ce ton d'après les habitudes que les grands poètes nous ont fait contracter (1). »
Pour terminer notre analyse du 4* livre de Vart décrire^ nous aurions à citer quelques opinions dignes de remarque sur l'emploi du merveilleux païen, sur l'imitation des anciens, sur Quinault et les opéras, sur les transformations possibles de la tragédie et de la comédie. Mais ce qui précède suffit pour le but que nous nous proposons. Dans notre deuxième partie, nous reviendrons sur les opinions littéraires de Condillac, nous verrons si ces théories que notre auteur croyait au-dessus de l'intelligence d'un enfant de sept ans sont parfaitement intelligibles pour les personnes adultes, et si Condillac a le droit de reprocher, comme il le fait (2), aux partisans des idées absolues le vague de leurs définitions.
(i) T. VII,' p. 399. — (2) Ibid., p. 386.