‹ Les théories logiques de Condillac (volume 3)Chapitre 13 sur 71 · CHAPITRE SIXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIEME

Analyse de VAri ae misant^er.

\lArt de raisonner et XArt de penser sont, comme les deux. ouvrages précédents, des livres d'éducation. C'est peut-être pour cela que Condillac s'y montre moins systématique et moins éloigné des opinions [communes qu'il le sera dans la Logique et la Langue des calculs. Il faut avouer qu'en retour on n'y trouve pas une unité aussi parfaite ni autant d'originalité. Mais ces deux traités sont importants par leur étendue; la lecture en est agréable, et on ne peut, sans les connaître, avoir une idée complète de la doctrine de Gondillac.

X^Art de raisonner ressemble à un véritable traité de physique mathématique. A la vue des planches, des figures et de tout l'appareil de la démonstration , on est d'abord tenté de croire que la philosophie n'est ici qu'un accessoire. Cependant, à travers tous les détails empruntés aux sciences, l'auteur ne perd jamais de vue la logique proprement dite. C'est en appliquant les règles qu'il veut les établir. Du reste, rien de plus instructif et de plus intéressant que ces considérations d'un philosophe sur les grandes ' découvertes scientifiques. C'est un prélude de ce que nous trouverons plus tard dans la Langue des calculs.

Essayons d'analyser les parties de XArt de raisonner

qui se rapportent le plus directement au sujet qui nous occupe.

Dans une sorte d'avant-propos l'auteur nous fait connaître son dessein qui nous semble un peu dijfiférent de ce que fait attendre d'abord le titre de l'ouvrage. « Jusqu'ici, dit-il en s'adressant au prince de Parme, j'ai essayé de vous faire raisonner ; il s'agit aujourd'hui de vous montrer tout l'art du raisonnement. Voyons donc quels sont, en général, les objets de nos connaissances, et quel est le degré de certitude dont ils sont susceptibles (1). » Ainsi, sous le nom A\4rt de raisonner, Condillac nous donne un traité complet de la connaissance. Du reste Cf les sciences rentrent les unes dans les autres (2). » « Il n'y a proprement qu'une science, c'est l'histoire de la nature (3), » et, si nous en distinguons plusieurs, c'est que nous ignorons le lien qui unit toutes les vérités. « La métaphysique est, de toutes les sciences, celle qui embrasse le mieux tous les objets de notre connaissance; elle est tout à la fois la science des vérités sensibles et la science des vérités abstraites.... Les mathématiques môme n'en sont qu'une branche (4). »

Nous sommes étonnés de trouver, à la fin de cet avantpropos, cette phrase qui semble peu d'accord avec la première que nous avons citée : « peu importe que je vous fasse un traité de l'art de raisonner ; mais il importe que vous raisonniez (5) . »

Bien que l'auteur déclare qu'il ne veut s'assujétir à aucun plan (6), nous ne pouvons nous empêcher d'admirer en passant la belle ordonnance de l'ouvrage. Pour en avoir une idée, il suffit de rappeler le sujet' des cinq livres doût se compose VArt de raisonner. Le premier traite des

(I) T. VIII, p. 2. — (2) Ibid., p. 3. — (3) Ibid., p. 2. - (4) Ibid;, p; 3 et 4.'.^— (5) Ibid., p. 8. — (6) Ibid., ibid.

moyens de s'assurer de la vérité, c'est-à-dire, de l'évidence de raison, de l'évidence de sentiment et de l'évidence de fait, (on ajourne la question du témoignage). Le second montre, par différents exemples, comment l'évidence de fait et l'évidence de raison concourent à la découverte de la vérité f le troisième n'est que l'application de ces principes à la démonstration du système de Newton; le quatrième a pour objet les moyens par lesquels nous tâchons de suppléer à l'évidence, ou les conjectures et l'analogie; enfin le cinquième traite du concours des conjectures et de l'analogie avec l'évidence de fait et l'évidence de raison ; il renferme une série d'exemples toujours bien choisis, qui font comprendre au lecteur par quelle suite d'observations et de raisonnements, de conjectures et d'analogies, qn a découvert le mouvement de la terre, sa figure, son orbite, etc.

Nous retrouvons ici cet art savant de la composition par où se distinguent tous les écrits psychologiques et logiques de Condillac; c'est cette belle méthode d'exposition qui va du simple au composé, des choses considérées isolément à leur ensemble et à leurs rapports.

^Évidence Condillac consacre les trois premiers chapitres de son raism. ouvrage à l'évidence de raison. « Pour bien raisonner, dit-il, il faut savoir exactement ce que c'est que l'évidence (1), et pouvoir la reconnaître à un signe qui exclue toute sorte de doute (2). » Or, quel est ce signe de l'évidence? c'est l'identité. Pourquoi ne puis-je douter de l'évidence de cette proposition : un tout est égal à ses parties prises ensemble? C'est que je vois « qu'elle est identique, ou qu'elle ne signifie autre chose, sinon qu'un tout est égal à lui-même (3). »

(i) Voir, pour la discussion, II« partie, ch. ii et vn. — (2) T. VIII, p. 10. — (3)Ibid., p. II.

« L'identité est donc le signe auquel on reconnaît qu'une proposition est évidente par elle-même, et on reconnaît l'identité lorsqu'une proposition peut se traduire en des termes qui reviennent à ceux-ci, le même est le même (1). »

Au lieu d'une proposition évidente par elle-même, avons-nous des propositions déduites ? Le signe de l'évidence est encore l'identité. <c De deux propositions, l'une est la conséquence évidente de l'autre, lorsqu'on voit, par la comparaison des termes, qu'elles affirment la même chose, c'est-à-dire, qu'elles sont identiques. L^ne démonstration est donc une suite de propositions, où les mêmes idées, passant de l'une à l'autre, ne diffèrent que parce qu'elles sont énoncées différemment (2). »

Condillac explique sa doctrine par divers exemples. D'abord il démontre à sa manière deux théorèmes de géométrie qui seront nécessaires pour conduire son élève à d'autres connaissances : la mesure de tout triangle est le produit de sa hauteur par la moitié de sa hase^ et les trois angles d'un triangle sont égaux à deux droits. Dans ces démonstrations un peu longues, l'auteur fait remarquer avec soin l'identité des propositions successives. A propos du premier théorème, il dit, en passant, que, quelle que soit la forme d'un triangle, la démonstration lui est applicable, et que, par conséquent, la vérité qu'il vient de démontrer ne souffre aucune exception (3).

En arithmétique, aussi bien qu'en géométrie, l'évidence consiste dans l'identité. « Quand je dis 6 et 2 font 8, c'est la même chose que si je disais 6 et 2 font 6 et 2 ; et quand

(I) T. VHI, p. II. — (2) Ibid., p. 13. — (3) Ibid., p. 24.

je dis 6 — 2 = 4, c'est la même chose que si je disais 6 — 2=6 — 2, etc., (1). »

Aux exemples mathématiques Condillac en ajoute deux qui sont empruntés à la science de Tâme. Il prouve par une série de propositions identiques: 1^ que 'réfléchir n est qu'une certaine manière de sentir; 2° qu'une substance qui compare est une substance simple.

« Dire que Tâme est une substance qui sent, c'estdire qu'elle est une substance qui a des sensations.

« Dire qu'elle a une sensation, c'est dire qu'elle a une seule sensation, ou deux à la fois ou davantage.

« Dire qu'elle a une sensation ou deux, etc., c'est dire, ou que ces sensations font sur elle une impression à peu près égale, ou qu'une ou deux font sur elle une impression plus particulière.

« Dire qu'une ou deux sensations font sur elle une impression plus particulière, c'est dire qu'elle les remarque plus particulièrement, qu'elle les distingue de toutes les autres, etc., etc., (2). »

On voit le tour de cette argumentation. Cette série d équations se continue et ne remplit pas moins de cinq pages.

Ainsi l'identité est le signe auquel on pourra reconnaître l'évidence. « Il est donc bien aisé, conclut l'auteur, de ne pas supposer l'évidence de raison où elle n'est pas; il n'y a qu'à essayer de traduire en propositions identiques les démonstrations que nous avons faites. Voilà la pierre de touche, voilà l'unique moyen de vous former à l'art de raisonner (3). »

Nous ne quitterons pas ce sujet sans mentionner une remarque sur laquelle l'auteur glisse trop rapidement

(I) T. VIII, p. 36. — (2) Ibid., p. 42- - (^) Ibid., p. 47.

It,

selon nous. « Pour passer ainsi de proposition en proposition, et pour découvrir l'identité d'une première définition avec la conclusion d'un raisonnement, il faut connaître parfaitement toutes les idées que vous avez à comparer. . . La méthode que nous avons suivie est appliplicable à tous les cas où nous ne manquons pas d'idées (1). » Resterait donc à savoir comment nous pouvons connaître les choses et nous former des idées. N'aurait-il pas fallu donner ici même quelques explications sur ce point, au moins en ce qui concerne les notions mathématiques ? Dix pages plus haut on nous a bien dit que les idées, lorsqu'elles sont simples, viennent uniquement des sens (2), et on a cité pour exemple la ligne droite. Mais ce n'est là qu'une indication bien insuffisante. tce Les chapitres IV, V et VI, sont consacrés à l'évidence de sentiment (3). On appelle évidence de sentiment celle qui nous fait démêler ce qui se passe en nous^ les manières dêtre de notre âme (4).

Condillac ne pose pas d'abord la thèse de la certitude. Il commence par la critique des erreurs et l'examen des difficultés. La diversité des opinions, dit-il, prouve que tous les hommes ne savent pas interroger l'évidence de sentiment. Voici pourquoi, en pareille matière, l'erreur est facile. 1" Nous ne voyons pas tout ce qui est en nous. Il est des sensations, des perceptions, des motifs secrets qui nous échappent. L'influence de l'habitude, par exemple, est une de ces choses que nous n'apercevons qu'imparfaitement. 2" Nous supposons ce qui nest pas en nous. Ainsi on se trompe sur les motifs auxquels on obéit ; on se croit libre lorsqu'on ne l'est pas. 3° Nous nous dégui-

(i) T. VIII, p*34. — (2) Ibid., p. 25. — (3) Voir, pour la discussion, 1I« partie, ch. m. — (4) T. VIII, p. 49-

sons à nous-mêmes ce qui est réellement en nous. Ainsi nous prenons pour naturel ce qui est d'habitude. Un Malebranchiste croit que, s'il va tomber, il lui est naturel de se rejeter de l'autre côté.

Il est surtout un préjugé qui nous empêche de nous assurer de Tévidence de sentiment , c'est de croire que c( l'âme est née avec toutes ses idées et toutes ses facultés (1), » que nous avons toujours senti comme nous sentons actuellement, et que la nature seule nous a faits ce que nous sommes. C'est ce préjugé qu'il faut détruire; tant qu'il subsistera, les témoignages du sentiment seront bien équivoques (2). Suivant Condillac, c'est précisément l'opinion contraire qui est vraie. « En effet, il y a des qualités que nous ne doutons pas d'avoir acquises, parce que nous nous souvenons du temps où nous ne les avions pas. N'est-ce pas une raison de conjecturer qu'il n'en est point que nous n'ayons acquises? (3) »

Puisque telles sont les causes des erreurs dans lesquelles on tombe en consultant le témoignage dû sentiment, quels sont les moyens de prévenir ces erreurs? Parmi ces trois causes d'erreur : omettre une partie de ce qui est en nous, supposer ce qui n'y est pas, déguiser ce qui y est , nous porterons remède à la première en évitant la seconde, et nous éviterons la seconde en nous tenant en garde contre la troisième (4).

Pour détruire le préjugé qui nous fait prendre pour inné ce qui est acquis, « il ne s'agit pas d'entreprendre l'histoire des pensées de chaque individu (5), » il faut (( nous représenter ce qu'il y a de commun dans les organisations et de général dans les circonstances (6). »

(I) T. VIII, p. 58. — (2) Ibid., p. Sg. — (3) Ibid., p. 60.— (4)LIbid., p. 55. — (5) Ibid., p.6i.— (6) Ibid., p. 62.

Après ces préceptes généraux sur la manière d'arriver à Tévidence de sentiment, Condillac cite un certain nombre d'exemples psychologiques, pour faire voir comment on peut s assurer de cette évidence. Il importe d'en faire connaître quelques-uns; car c'est leur choix qui nous montrera si réellement nous possédons l'évidence de sentiment. Or ces exemples sont les questions suivantes : L'âme se sent-elle indépendamment du. corps? Pourraitelle se sentir sans rapporter ses sensations à son corps, sans avoir aucune idée de son corps? Voit-on des distances, des grandeurs, des figures et des situations dès qu'on ouvre les yeux? Condillac ajoute une quatrième question qui, de son aveu, ne saurait être résolue par l'évidence de sentiment. Il fait ses réflexions sur chacune de ces questions. Mais il faut bien reconnaître qu'il en dit plus long sur notre ignorance que sur la certitude de nos connaissances.

Dans le chapitre intitulé de résidence de fait, il s'agit de la connaissances des choses extérieures. L'auteur, en commençant, s'exprime ainsi : « Vous remarquez que vous éprouvez différentes impressions que vous ne produisez pas vous-même. Or, tout effet suppose une cause. Il y a donc quelque chose qui agit sur vous (1). »

Cette phrase nous montre déjà comment Condillac envisage la connaissance des choses matérielles ; il la fait reposer sur la conscience et la raison. C'est un point dont il convient lui-même.' « L'évidence de sentiment vous démontre l'existence de ces apparences, et l'évidence de raison vous démontre l'existence de quelque chose qui les produit. Car dire qu'il y a des apparences, c'est dire qu'il

(i)T. VIII, p. 71.

y des a effets; et dire qu'il y a des effets, c'est dire qu'il y a des causes (1). »

Ainsi, Condillac n'attribue pas à une faculté spéciale de l'âme la connaissance des choses extérieures. Dans tout ce chapitre, il ne dit pas un mot des sens, et, quand il parle des organes, il les considère comme objets, non comme causes ou instruments de la connaissance.

Plus loin, il s'attache à bien déterminer l'objet de l'évidence de fait. « L'évidence de fait ne saurait avoir pour objet les propriétés absolues des corps ; elle ne peut nous faire connaître ce qu'ils sont en eux-mêmes, puisque nous eu ignorons tout à fait la nature. — Mais, quels qu'ils soient en eux-mêmes, je ne saurais douter des rapports qu'ils ont à moi. C'est sur de pareils rapports que l'évidence de fait nous éclaire, elle ne saurait avoir d'autre objet. C'est une évidence de fait que le soleil se lève, qu'il se couche, et qu'il m'éclaire tout le temps qu'il est sur l'horizon (2). »

mmcnt on Le dernier chapitre du premier livre est consacré à

ut faire con- ^^ ^ '^

|""r l'évi- l énoncé d'un principe qui sera développé dans le second nce devrai- "^''^ P^^ ^'^ nombreux exemples. Ce principe est quil "• faut faire concourir V évidence de fait a^ec Véi^idence de raison. «L'évidence de fait doit toujours être accompagnée de l'évidence de raison. Celle-là donne les choses qui ont été observées, celle-ci fait voir par quelles lois elles naissent les unes des autres. Il serait donc bien inutile d'entreprendre de considérer l'évidence de fait séparément de toute autre toutes les conditions étant données, l'évidence de raison est certaine ; mais c'est à l'évidence de fait à prouver que nous n'avons oublié aucune

(I) T. VUI, p. 74. — (2) Ibid., p. jb.

des conditions. C est ainsi qu elles doivent concourir Tune et l'autre à la formation d'un système (1). » Plus loin nous lisons encore ces mots : « C'est aux bons physiciens à nous apprendre comment on doit faire concourir l'évidence de raison avec l'évidence de fait. Etudions-les (2). » Nous regrettons que Condillac ne dise qu'un mot de l'observation et des expériences, et qu'il ne fasse pas, pour la physique expérimentale, ce qu'il fait pour la physique mathématique. Nous ne le suivrons pas à travers les exemples qui remplissent la deuxième et la troisième partie de Vart de raisonner. On voit qu'il avait surtout pour but d'enseigner à son élève les principes de la mécanique et de lui donner une idée du système du monde d'après Newton. Bornons-nous à dire que, même dans ces détails scientifiques, on retrouve Gbndillac tout entier, c'est-à-dire l'homme d'esprit, le philosophe et l'écrivain. L'homme d'esprit se laisse apercevoir dans certaines boutades sur les vaines disputes des philosophes et sur les absurdités qu'ils débitent (3). Le philosophe se montre dans quelques réflexions sur les conditions auxquelles l'esprit de l'homme doit se soumettre pour atteindre à la vérité, et dans la critique, fort sommaire du reste, des idées d'étendue, de matière, de corps, d'espace, de force, de mouvement, de vitesse, etc., « autant de choses dont la nature nous est tout à fait cachée (4). » Quand à l'écrivain, on le reconnaît à l'élégance et à la vivacité du style, mais surtout à la disposition des idées. Ici, comme dans le précédent ouvrage, nous admirons l'art d'aller toujours du simple au composé, de lier les idées par une gradation constante et d'en montrer, quand il y a lieu, la dépendance et l'unité. Ainsi,

(I) T. VIII, p. 77. — (2) Ibid., p. 8o. — (3) Voy. p. 86. — (4) Ibid., p. 88.

lauteur nous donne d abord les notions nécessaires pour nous faire comprendre ce que c'est qu'une balance. Nous voyons ensuite la balance devenir successivement le levier, la roue, la poulie, etc. « Ces machines et d'autres plus composées se réduisent à une seule, la balance ou le levier. L'identité est visible; elles prennent différentes formes, pour produire plus commodément des effets différents; mais, dans le principe, toutes ne sont qu'une même machine. Or, notre univers n'est qu'une grande balance. Le soleil arrêté au bras le plus court est en équilibre avec les planètes placées à différentes distances, et tous ces corps se meuvent sur un point de suspension et d'appui qu'on nomme centre de gravité (1). ))

Voilà un de ces beaux aperçus comme on en trouve quelquefois dans Condillac. Ce passage nous en rappelle ^un autre non moins remarquable qui se trouve dans un des premiers chapitres de ïart de raisonner, « Toutes les vérités mathématiques ne sont que différentes expressions de cette première définition : mesurer, c'est appliquer successivement sur toutes les parties d'une grandeur, une grandeur déterminée. Ainsi les mathématiques sont une science immense, renfermée dans l'idée d'un seul mot (2).»

moyens Lorsque l'évidence nous fait défaut, nous tâchons d'y

lesquels ^ ' «^

mppiéer°à Suppléer par les conjectures et l'analogie. ord,^*'des ^c chapitre sur les conjectures est écrit avec une relectures, marquable élégance. Aussi ne résisterons-nous pas à l'envie d'en citer des passages de quelque étendue. « Quand le temps est serein, un bon pilote ne s'égare pas : l'étoile polaire paraît placée dans les cieux, pour lui montrer par

(i)T. Vni, p. 2i6. — (2) Ibid., p. 35.

ANALYSE DE L'aRT DE RAISONNER. 65

OÙ il doit diriger sa course. Mais s'il n a plus de guide sûr, quand les nuages obscurcissent les airs, il ne désespère pas pour cela de son salut: jugeant par estime du lieu où il est et du chemin qu'il doit prendre, il conjecture, il avance avec plus de précaution, il ne précipite pas sa marche, il attend que l'astre qui doit le guider se montre à lui. C'est ainsi que nous devons nous conduire. L'évidence peut ne pas se montrer d'abord ; mais en attendant qu'elle paraisse, nous pouvons faire des conjectures; et lorsqu'elle se montrera, nous jugerons si nos conjectures nous ont mis dans le bon chemin (1). »

Ainsi Condillac n'est pas l'ennemi des hypothèses. Il remarque avec raison que nous entrevoyons la vérité avant de la voir, et que l'évidence ne vient souvent qu'après le tâtonnement (2).

Mais, pour avoir quelques chances d'arriver au vrai par ce moyen, il y a des excès à éviter et des règles à suivre. N'imitons pas les gens crédules qui s'abandonnent aux plus petites vraisemblances. « La vérité leur parle toujours ; ils la voient ; ils la touchent. Ce sont des hommes qui rêvent éveillés, et qui sont fort surpris, lorsqu'on ne rêve pas comme eux (3). » Il ne faut pas non plus être incrédule par ignorance.

On ne doit s'arrêter à des conjectures qu'autant qu'elles peuvent frayer un chemin à de nouvelles connaissances. Les Newtoniens, qui ont des idées si justes sur le système du monde, ont eu le tort de faire sur la solidité, la fluidité, l'élasticité, la fermentation, etc., des conjectures ingénieuses peut-être, mais qui sont de nature à ne pouvoir jamais être ni confirmées ni détruites.

. (I) T. VIII, p. 234. — (2) Ibid., p. 232. — (3) Ibid., p. 233.

Les règles à suivre varient suivant les divers degrés de conjectures.

Le plus faible degré est celui où on assure une chose uniquement parce qu'on ne voit pas pourquoi elle ne serait pas. « C'est ainsi qu'aussitôt qu'on fut assuré que les planètes tournent autour du soleil, on supposa que leurs orbites étaient des cercles parfaits, dont le soleil occupait le centre, et qu'elles les parcouraient d'un mouvement égal (1). » On n'avait aucune raison pour faire cette supposition; mais on n'en avait pas non plus pour la rejeter. Il faut prendre garde de donner à cette manière de raisonner plus de poids qu'elle n'en a.

« Les conjectures du second degré sont celles où, de plusieurs moyens dont une chose peut être produite, on préfère celui qu'on a imaginé le plus simple, sur cette supposition que la nature agit par les moyens les plus simples (2). » « Cette supposition est vraie en général, mais, dans l'application, elle peut nous faire tomber dans l'erreur, (3) » parce que, si les premières lois sont simples, elles agissent diversement suivant les circonstances, et qu'il y a nécessairement une multitude de lois surbordonnées et d'effets compliqués.

Condillac s'élève contre la fausse simplicité de ces système, où, sans apercevoir le rapport d'un effet au tout, on imagine une cause pour chaque phénomène. 11 trouve plus raisonnable de penser que tous les phénomènes sont produits par un certain ensemble de causes qui se croisent et se modifient.

l'analogie. « L'analogie est comme une chaîne qui s étend depuis les conjectures jusqu'à l'évidence (4). »

(I) T. VIII, p. 235. — (2) Ibid., p. 236. - (3) Ibid., ibid. — (4) Ibid., p. 241.

On doit distinguer plusieurs degrés dans Tanalogie.

Il y a Tanalogie qui conclut sur des rapports de ressemblance. C'est le plus faible degré d'analogie. Celle qui remonte de l'effet à la cause ofire un degré supérieur de certitude (1). Puis viennent d'autres analogies qui sont fondées sur l'identité des fins, ou des moyens, ou des actes, et qui se rapprochent de plus en plus de la certitude.

Après ces observations sur les moyens de suppléer à l'évidence, Condillac montre l'application de tout ce qui précède dans un cinquième et dernier livre intitulé : Du concours des conjectures et de V analogie avec V évidence de fait et V évidence déraison; ou ^ par quelle suite deconjectureSy cF observations^ d analogies et de raisonnements, on a découvert le mouvement de la terre^ sa figure^ son orbite, etc. Tout ce morceau est une excellente histoire des progrès de la cosmographie en ce qui concerne le globe terrestre. Mais, pour ne pas nous écarter des questions de logique, nous nous abstiendrons d'en faire l'analyse.

Voici comment s'exprime notre auteur dans le chapitre dernier ou Conclusion, « J'ai essayé. Monseigneur, de vous faire juger des dijfférents degrés de certitude dont nos connaissances sont susceptibles. Vous avez vu comment on fait des découvertes, comment on les confirme, et jusqu'à quel point on s'en assure. Je vous ai donné beaucoup d'exemples et peu de règles, parce que l'art de raisonner ne s'apprend qu'en raisonnant. Il ne vous reste plus qu'à réfléchir sur ce que vous avez fait et à contracter l'habitude de le refaire (2). »

Enfin le passage suivant, qui termine Vart de raisonner,

(I) T. Vm, p. 25i. — (2) Ibid., p. 35i.

peut nous servir de transition pour arriver à Y art de penser. c( Si vous concevez que les méthodes ne sont que des secours pour notre esprit, vous concevez encore que vous devez étudier votre esprit pour juger de la simplicité et de l'utilité des méthodes. Il s agit donc d observer comment voiis pensez, et de vous faire un art de penser comme vous vous êtes fait un art d'écrire et un art de raisonner (1). » Ainsi, d'après Condillac, l'art de penser doit être regardé comme le complément de l'éducation littéraire commencée par l'art d'écrire, et de l'éducation scientifique commencée par l'art de raisonner.

(i)T. VIII, p. 353.

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