partie logique
Nous voudrions pouvoir encore prendre ici pour guide l'auteur des Leçons de philosopliie. Car quoi de plus élégant et de plus ingénieux que le résumé qu'il a fait des principes logiques de la Langue des calculs^ dans son Discours sur le raisonnement? Ce résumé est, suivant l'expression de M. Cousin, un chef-d'œuvre de dialectique el de style. Malheureusement, un mot de Laromiguière luimême nous met en défiance. « Si quelquefois, dit-il, l'expression de Condillac me paraît forcée, alors je force encore cette expression, afin de rendre le paradoxe plus saillant, et l'erreur plus facile à reconnaître si ce paradoxe renferme une erreur (1). » Il faut donc renoncer à demander à Laromiguière un sommaire parfaitcmeni exact, et, tout en nous efforçant, à son exemple, de bien enchaîner les diverses parties du système de Condillac, nous ne devons pas nous écarter du texte de la Langue
des calculs.
Ce que nous'appelons la partie logique est répandu dans tout le cours de l'ouvrage. Les réflexions qui accompagneni à chaque instant le détail des opérations d'arithmétique et d'algèl3re, nous montrent qu'une méthode unique est, pour ainsi dire, l'âme du livre tout entier. Mais il fauf
; (i) Laromiguière, Discours sur le raisonnement.
lOT) AMAI.YSK OR LA LAN(;iIE DES TALCtLS
; urtoLit consulter le dernier cliapitrc du premier livre intitulé: Observai ions sur les met I iodes que nous avons irouvées^ et le premier du second livie sur VAnalof^ie comme méthode d invention.
Condillac en réfléchissant sur les méthodes qu'il a été amené à découvrir, observe que la nature est notre premier maître; car c'est qHc qui nous enseigne d'abord le calcul avec les doigts, et toutes les autres méthodes viennent de celle-là (1;. D'où il conclut que Tunique moyen d'inventer est de faire comme la nature nous apprend à faire (2).
Après les premières indications de la nature, vient l'analogie. « L'analogie qui fait les langues fait aussi les méthodes, et la méthode d'invention ne peut être que l'analogie môme. Il est donc évident que les moyens que nous a donnés la nature étant les piemiers connus, doivent nécessairement conduire à ceux (ju'on a inventés (3). »
Qu'est-ce que le génie, puisque toutes nos découvertes sont dues à la nature et à l'analogie? « Le génie est \\x\ esprit simple, qui trouve ce que personne n'a su trouver avant lui. La nature, qui nous met tous dans le chemin des découvertes, semble veiller sur lui pour qu'il ne s'en écarte jamais ; il commence par le comuicucement, et il va devant lui : voilà tout son art (4). »
Inventer^ dit-on, cest trouver quelque chose par la force de r imagination. Suivant Condillac, cette définition est tout à fait mauvaise. Inventer c'est simplement trouver (5), et quand on sait chercher on sait où l'on trouvera (6). On croit que les inventeurs sont obligés de faire
(i) T. XXni, p. 210. — • (2) ibid., ibid — (3) ibid , p. 214. -—(4) ibid., p. 234. — (5) ibid., p. 214. — ibid., p. 234.
de grands efforts; mais cesl quand on ne sait pas ciiercher que i on fait des efforts et qu'on en fait beaucoup inutilement (1). On parle d'imagination ; mais ce n est pas l'imagination qui fait les Corneille et les Newton; ces! l'analyse. « L analyse fait les poètes comme elle fait les mathématiciens, et, quoiqu'elle leur fassQ parler des langues diflërentes, c'est toujours la même métliode (2). ^> Il n'y a qu'ime analyse, la môme pour la métaphysique et pour les mathématiques. « Seulement, par la nature de nos langues qui, sur toute autre chose que les nombres, ne nous donnent que des notions mal déterminées, l'analyse est infiniment plus difKcile en métaphysique qu'en mathématiques (3). »
Si les signes, changent, l'analyse- reste toujours In même (4), et les méthodes qui semblent différentes ne sont dans l'origine qu'une seule et même méthode (5).
La méthode se perfectionne en inventant de nouveaux moyens, c'est-à-dire de nouveaux signes (6). Or, comment s'y prend-on pour les inventer?, « Je réponds que nous irons du connu à l'inconnu comme nous allons dans toutes les découvertes que nous sommes capables dr= faire (7). » Il faudra observer, simpHfier, et en simplifiant nous arriverons de proche en proche aux découvertes les plus éloignées. « Car, je l'ai dit, l'analogie qui fait les langues, fait les méthodes, et la méthode d'invention ne peut être que l'analogie même (8). »
Ce n'est pas en franchissant de grands intervalles que nous arrivons aux découvertes. « Il faut avoir l'humilité de croire et de laisser croire que nous ne franchissons jamais rien (9). »
(i)T. XXUI, p. 233. —(2) ibid., p. 234. — (3) ibid., p. 218. — (4)ibid., p. 210. -(5)ibid., p. 2i3. -(6) ibid., ibid. — (7) ibid., ibid. —(8) ibid., p. 214.— (9) ibid., p. 21 3.
Le progrès par lequel Tesprlt parcourt une série de propositions identiques et le raisonnement, c'est la même chose. Le raisonnement n'est qu'un calcul (1). Dès lors, les méthodes du calcul s'appliquent à toute espèce de science.
Mais comme, dans un calcul, on n'opère que sur des signes, on peut dire que les opérations du calcul et même tous les raisonnements possibles sont purement mécaniques (2). « Je sens que, lorsque je raisonne, les mots sont pour moi ce que sont les chiffres ou les lettres pour le
mathématicien qui calcule Quand aux métaphysiciens
qui croient raisonner autrement, je leur accorderai volontiers que leurs opérations ne sont pas mécaniques : mais il faudra qu'il conviennent avec moi qu'ils raisonnent sans règle (3). » « Que la mémoire nous retrace une longue suite d'idées, ou que l'algèbre les mette à la fois sous les yeux, raisonner comme calculer, c'est toujours conduire son esprit d'après des méthodes données, d'après des méthodes qu'il n'est pas arbitraire de suivre ou de ne pas suivre ; et, par conséquent, d après des méthodes mécaniques (4). »
Dire que le raisonnement est mécanique, c'est dire qu'il porte sur des mots, sur des signes; donc une suite de raisonnement ou une science n'est qu'une langue. « Créer une science n'est autre chose que faire ime langue et étudier une science n'est autre chose qu'apprendre une langue bien faite (5). »
Mais une science se compose d'idées générales ; donc les idées générales ne sont que des mots, des dénominations (6).
(1) T. XXIII, p. 226. — (2) ibid., ibid. — (3) ibid., ibid. — (4) ibid., p. 227. — (5) ibid., p. 228. — (6) ibid., p. 225.
Telle est, en substance, la doctrine de la Langue des calculs. Suivant la remarque de Laromiguière (Discours sur le raisonnement), on avait déjà vu quelques-unes de ces assertions dans les autres ouvrages de Condillac. Mais elles n'avaient jamais été présentées avec cet ensemble; jamais surtout elles n'avaient été énoncées avec cette conviction qui ne suppose aucun doute, et presque avec ce ton d'autorité qui semble ne vouloir pas en permettre.
Ce résumé nous donne la pensée de Condillac dans sa formule définitive, et nous permet d'apercevoir l'ensemble des vues qui dominent tout son système logique. Nous pouvons maintenant examiner successivement, et dans l'ordre que nous nous sommes prescrit, les différentes parties de cette doctrine. Ce sera l'objet de la seconde partie de notre travail.
DEUXIÈME PAKTIE.