CHAPITRE PREMIER
Des rapports de la logique avec la psychologie.
Sommaire. — Condlllar montre que la logique a pour antécédent la psychologie. — Mais il distingue mal les deux sciences. ~ Il part d'une idée incomplète de notre nature.
logique a ^ ro|)oqiio oii écrivoit (^omlillac, la psychologie n'avait
écédcnt la P^is cncore sa véritable place dans renseniblc des études
oog\L. p|jj[QgQpijiq|,(»g Dq là sans doute beaucoup d'incerlitude
sur les rapports ([ui unissent la logi(|ue à la science de Tâme. Cependant, grâce à Tinlluence de Locke, on devait commencer à comprendre que le meilleur moyen de découvrir les règles de la méthode, c'est d'observer le développement naturel de nos connaissances. C'était là une des vérités que la philosophie em|)irique devait dégager et faire prévaloir. Condillac s'empara de cette vérité, et l'exprima avec plus de force peut-être qu'aucun de ses contemporains ou de ses prédécesseurs.
Dans presque tous ses ouvrages, ou le voit réunir, fondre ensemble, pour ainsi dire, la psychologie et la logique. Dans y Essai sur Vorigine des connaissances humaines^ à la suite de la description psychologique de nos facultés intellectuelles, il consacre une dernière section ii d'importantes questions de méthode. Il suit une marche semblable dans Y^irt de penser^ où l'on voit une étude sur la sensation, sur la mémoire, sur la liaison des idées, précéder diverses observations sur lanalyse et la synthèse, sur les définitions, le syllogisme, etc.
Presque toute la première partie de la Logique a poui* but d'établir que la nature elle-même nous enseigne l'analyse. L'auteur montre comment nous nous conduisons dans lacquisitlon des connaissances dont nous sonnnes sûrs. Pour mieux observer la marche naturelle de l'esprit, il prend pour exemple l'enfant, l'homme qui n'a pas étudie, la petite couturière qui connaît l'analyse aussi bien que les philosophes. Aux uns et aux autres c'est la nature qui a|)prend à aller du connu à l'inconnu, à décomposer pour recomposer, etc. Ce sont les leçons de la nature que l'enfant suit dans les classifications des êtres ; il s'élève à des idéeâ générales sans Ui^'oir le dessein de généraliser, sans même remarquer quil généralise. Plus tard, quand il forme des classes subordonnées, c'est toujours sans dessein et sans le remarquer.
On peut voir, dans notre analyse de la Logique^ avec quelle insistance Condil lac revient sur la même pensée, en la présentant toujours sous une forme vive et originale. Nous emprunterons encore au môme ouvrage, un passage où il s'exprime aussi nettement qu'il est possible sur la nécessité de faire précéder les études logiques d'une description expérimentale de l'esprit humain. « Il y a un
art pour conduire les facultés de lesprit, comme il y en a un pour conduire les facultés du corps. Mais on n'apprend à conduire celles-ci que parc^ qu'on les connaît ; il faut donc connaître celles - là pour apprendre à les conduire (1). »
Enfin, dans son dernier ouvrage, la Langue des calculs y Condillac ne manque aucune occasion d'exprimer cette idée qui semble être une de ses maximes favorites, que la nature nous enseigne la méthode et l'analyse. « Je l'ai déjà répété, dit-il, et je le répéterai encore, c'est la nature qui est notre premier maître. D'où je conclurai que l'unique moyen d'inventer est de faire comme elle nous apprend à faire (2). » Et ailleurs: « A proprement parler, l'analogie n'a point eu d'inventeur, parce que c'est la nature qui nous en a donné les premières leçons (3). »
Ainsi , dans sa langue des calculs , comme dans sa logique f comme dans presque tous ses ouvrages, Condillac revient sur la même pensée, et, s'il n'est pas le premier à l'exprimer , on peut dire qu'il se l'approprie , soit en y conformant les habitudes de son esprit, soit en la mettant en relief par des aperçus neufs et piquants.
Sous ce rapport , la lecture de ses ouvrages pei^t aujourd'hui encore être fort utile. Car malgré tout ce qui a clé dit de nos jours sur le développement spontané de la pensée , notre psychologie , presque toujours préoccupée de la distinction des phénomènes et des facultés , est un peu dépourvue de ces détails intéressants sur la logique instinctive qui guide les premières démarches de l'intelligence. D'autre part, quand nous nous occupons de la certitude et de la méthode, les thèses dogmatiques et le point de vue de l'absolu nous empêchent de revenir à
(I) Loîfjque, h' partie, ch. i. — (2) T. XXIII, p. 210. ~ Ibid., p. 219.
propos sur notre passé et de nous prendre nous-mêmes pour n^odèles. Or , Condillac nous enseignera cet art délicat de nous souvenir de nous-mêmes et de mettre à profit ce souvenir.
Mais , si notre auteur a droit à des éloges pour avoir montré les rapports étroits qui lient la science des lois de la pensée à 1 étude de la nature humaine , il faut avouer que, sur cette même question , il n a pas évité les dangers inhérents au point de vue empirique.
Dans la doctrine de Condillac, la logique ne se distingue pas assez nettement de la psychologie.
La logique ayant pour objet le vrai et ses caractères , les conditions et l'idée même de la science, ne peut se développer par une méthode [purement expérimentale. Elle ne renferme pas seulement des questions de fait, mais aussi et surtout des questions de droit. Il est bon de savoir au préalable comment nous pensons , mais le véritable objet de la logique est de savoir comment il faut penser. En psychologie , lexpérience constate les idées comme phénomènes de notre nature ; en logique, la raison les pose comme critères de certitude , et alors la description des faits et des opérations ne nous sufïit plus, ou plutôt , nous ne parlons des opérations et des faits que pour les soumettre à des règles et à des principes.
Cette différence de point de vue a-t-elle été suffisamment comprise de Condillac? Nous ne le pensons pas. Assurément Condillac est un esprit très-indépendant , qui n'a garde de sacrifier à l'usage et à la tradition. Mais cette indépendance est dans l'homme plutôt que dans la doctrine. Pour bien comprendre le caractère de la science logique , il aurait fallu sortir de l'empirisme (1). Il aurait fallu
(i; Destutt deTracy paraît avoir compris que, dans la logique condillacienne,
avoir le senlîment de la vérité absolue, et comprendre que Tesprit , qui est en rapport avec cette vérité, est supérieur aux objets qui lentourent. Mais Condiilac niait Fabsolu et faisait dépendre non-seulement nos connaissances , mais nos fecultés même de la sensation et de Thabitude. irt d'une Cette dernière réflexion nous amène à signaler, dans te de no- notre auteur , Tinsuffisance du point de départ psychologique. Il pose avec raison ce principe que, pour apprendre l'art d'augmenter nos connaissances , nous devons suivre les leçons de la nature. Mais qu*entend-ii par la nature? Il ne s'explique pas catégoriquement sur le sens précis qu'il attache à ce mot , susceptible de tant d'interprétations diverses. Mais d'après un ensemble de considérations qui permet de saisir sa pensée , on voit qu'il désigne par là l'or^misation , la sensation , les besoins et les circonstances. Ainsi , lorsque Condiilac nous parle de la nature , il ne s'agit pas précisément de notre nature spirituelle; ces leçons de la nature , qui doivent nous apprendre Fart de faire des progrès dans la recherche de la vérité , ce ne sont pas les lois de notre intelligence manifestées spontanément , avant d'être reconnues par la réflexion et volontairement appliquées. Les fecultés de l'âme , déjà réduites à des sensations transformées dans la psychologie de Condiilac, sont de plus en plus eflhcées dans sa logique, et il n*y a plus décidément que la s^osation qui fiisse quelque figure , avec des compléments , il est vrai , savdbr : Torg^ nisation , les besoins ( quels besoins?) et les drconstanoes. Le système des &cultés, dont notre auteur est si fier, ne se retrouve nulle part, quand il parle de la méthode , si ce n*est comme application des règles du raisonnement et de
l* partie scieutijLjme manquait. Mais comment Teut-il lui^mSme combler cette iacune? par l'idéolo^^ie et la lerimmaira.
l*analyse. C*est qu en réalité, il a construit ce système d après des théories logiques préconçues , plutôt qu'il n'a subordonné les' théories logiques à l'étude des facultés ; ce qui afiaiblit un peu les éloges que nous lui avons donnés en commençant.
Du reste , ce qu'il y a d'étroit et d'incomplet dans la psychologie condillacienne se fera nécessairement sentir dans les règles relatives à la direction de l'esprit. Pour avoir réduit la science de l'âme à l'idéologie , notre auteur ne pourra rien dire des causes morales de l'erreur ; pour avoir, méconnu le caractère autonome et libre de l'attention, il subordonnera le développement de l'intelligence aux besoins matériels et à l'action des objets extérieurs ; pour avoir regardé la sensation, phénomène purement subjectif, comme le principe générateur de nos connaissances , il sera conduit à déclarer que nous ne sommes en rapport qu'avec des idées ; enfin , pour avoir fait de l'âme une véritable abstraction , il mettra à la place de nos facultés absentes , le langage, l'analogie, les circonstances.
En résumé; Condillac prouve avec force que la logique doit avoir pour préambule l'étude de notre nature , mais il ne parait pas comprendre assez en quoi le point de vue logique diffère du point de vue psychologique , et il a le tort de prendre pour point de départ une idée étroite et incomplète de la nature humaine.