PORT- ROYAL ET CONMLLAC
On a dit (1) que MM. de Pdrt-Royal avaient exposé Tiitiiilé et les inconvénients du langage avec une netteté et une sagacité égalées , non surpassées par Locke et Gondillac. Cet éloge nous semble un peu exagéré. Pour ce qui concerne rimportauce du langage, Gondillac est supérieur à Port-Royal. MM. de Port-Royal ont établi l'importance de la définition de nom ; ils ont fait une large place au langage, en ce sens qu'ils n'ont pu parler des idées, des jugements et des raisonnements, sans parler des termeë, des propositions et de l'argumentation. Mais ils ne paraissent pas s'être rendu compte de l'importance du signe pour les opérations de la pensée , ni de ses avantages comme instrument d'analyse.
Ce qui iàit le principal mérite de»la Logique de P.-Royal, c'est cette force de raison , ce riche fonds d'idées, cette abondance de doctrine, qui rendent cet ouvrage excellent pour la jeunesse des écoles. Mais ces qualités, qui tiennent à l'influence d'une grande philosophie , sont souvent étrangères à la logique elle-même. Dans Condillac, il ne manque pas d'exemples savants, empruntés à la géométrie, à la physique , à la métaphysique ( rarement à la théologie) ; et il y a une marche plus libre, moins de divisions scolastiques, plus de composition littéraire. Pour le style, la logique de Port-Royal ne peut se comparer aux ouvrages de Condillac. Comment comparer cette manière lourde et traînante , ces exemples longuement développés et mal proportionnés, à la limpidité, à Télégance, à la vivacité, au goût parfait de notre auteur?
Enfin , on ne peut pas faire à Condillac le reproche que nous avons adressé à MM. de Port-Royàl, d'avoir traité la logique avec une sorte do légèreté dédaigneuse, puisqu'il
. (i) M. Jourdain, préface d'une édition de la Logique de *Port-*Hjiyaf,
370 MALEBRANCUE ET C0ND1LLAG.
n'est aucune science à laquelle il soit revenu aussi souvent et qu'il ait étudiée avec autant de soin.
Tout ce que Descartes avait saisi d'un coup d œil et sommairement indiqué . dans son Discours de la méthode devait être successivement développé par ses disciples. Nous venons de voir ce que Pascal et MM. de Port-Royal ont ajouté à la doctrine du maître. Malebranche vient à son tour, et porte sa pensée vigoureuse et pénétrante sur la méthode d'invention et d'analyse. Gomme ses devanciers, il s'attache à simplifier l'art de raisonner. « Les principes les plus clairs et les plus simples, dit-il, sont les plus féconds, et les choses extraordinaires et difficiles ne sont pas toujours aussi utiles que notre vaine curiosité nous le fait croire (1). »
On reconnaît l'influence de Descartes dans le principe même des règles posées par Malebranche : // faut toujours conserver V évidence dans ses raisonnements (2). De ce principe découle la nécessité de ne raisonner que sur des choses dont nous avons des idées claires ; et par conséquent de commencer par les choses les plus simples et
les plus fojciles et de concevoir très-distinctement
Vétat de la question que nous nous proposons de résoudre (3).
Quand il s'agit de découvrir des rapports un peu éloignés, Malebranche donne ce .conseil que l'école de Condillac traite avec un grand dédain : Trouver des idées moyennes par quelque effort de V esprit.
Dans les discussions longues et difficiles, il faut réduire In question aux moindres termes^ pour ne pas partager
(I) Recherche de la vérité, édit. J. Simon, p. 562. — (2) Ibid. — (3; Ibid.
HALFBRANCHE ET CONDILUC. 371
inuliieinent la capacité de lesprit; puis considérer toutes les parties du sujet les unes après les autres^ en commençant par les plus simples^ et après se les être rendues bmilières par la méditation, en abréger les idées et les ranger ensuite dans son imagination ou les écrire sur le papier ; puis les comparer toutes selon les règles des combinaisons. H faut recommencer ce travail sur cliaaue résultat obtenu, jusqu'à ce qu on ait découvert la vérité que 1 on cherche, jusquà ce qu'on ne puisse s'empêcher de la croire sans sentir les reproches secrets du maître qui répond à notre demande (i).
Nous ne revoyons jamais ces règles tracées par Maiebranche, sans en admirer lenchaînement, la précision, la profondeur et le caractère pratique.. Nous doutons que les maUiématiciens puissent trouver ailleurs quelque chose d aussi complet et d*aussi bien dit sur 1 analyse. Sans doute, Malebranche avait eu pour modèles les homires spéciaux et Descartes ; mais ses idées personnelles se fondent ici avec ce qu'il emprunte aux maîtres de la science. Les vues qu'il a précédemment développées, sur la manière de rendre l'esprit attentif et d'en augmenter l'étendue^ se retrouvent ici dans le conseil qu'il donne d abréger l'expression des idées, de les ranger par ordre dans son imagination, ou de les écrire sur le papier. Ce maître intérieur dont il faut attendre les repêches avant de se prononcer, voilà du pur Malebrai^che. Enfin, rous ne croyons pas qu*avant Condillac, aucufi autre philosophe ait insisté avec autant de force sur la simplification des sîgaes et sur l'importance de l'algèbre.
Mais si la méthaphysique de Malebranche (ifonne à ses vues sur la méthode quelque chose de profond et d^origi-
(I) Recherche de la vérité, p. 363, 564.
372 , MALEBRANCHE ET GONDILLAC.
liai, elle y mêle aussi de graves erreurs. Le philosophe de la vision en Dieu, ladversaire des sens et de la conscience, ne pouvait guère parler que de 1 analyse de raisonnement. Il applique ce procédé aux sciences expérimentales aussi bien qu aux matliématiques. A la manière dont il s exprime sur la physique, on la prendrait souvent pour une science purement rationnelle. Nulle part Texpérience n'est présentée comme le principal procédé de la méthode. L auteur part toujours d'une question, et la résout par l'analyse des géomètres. Il défend de se mettre en peine s' il y a ou sHl rij apas^dcLns les corps qui nous ent^ironnent , quelques autres qualités que celles dont on a des idées claires; car nous ne det^ons raisonner que selon nos idées. On se demande où en serait aujourd'hui la physique, si elle avait toujours procédé de cette manière. Il n'est pas étonnant que cette méthode trouve son application toute naturelle dans la théorie des tourbillons (1).
Ces dernières remarques montrent que, si Gondillac s'est plus d'une fois trompé, on en peut dire autant de Malebranche. Ces deux auteurs sont placés aux deux points ex,trèmes de la pensée philosophique. Us représentent, en France, l'un l'idéalisme, l'autre le sensualisme. Aussi existe-t-il, chez l'un comme chez l'autre, une grande lacune dans les doctrines logiques. Tout ce qui concerne la méthode expérimentale manque au premier. Toute la théorie de la certitude est faible chez le second. L'un de ces deux philosophes devait susciter l'autre par voie de réaction, et leurs dissidences devaient profitera la vraie philosophie, à cette philosophie éternelle qui tient compte de tout, et qui fait son chemin à travers la diversité des écoles et les luttes des systèmes.
(0 Recherche dt la vérité, p. 586.
MALËBRANCHE ET GONUILLAC. 373
Sur les deux auteurs que nous comparons ensemble, M. de Fontanes s exprime de la manière suivante : « Maiebranche et Condillac ont eu Tun et Tautre un mérite différent. L'imagination a quelquefois égaré le premier, mais on ladmire . comme écrivain, même en rejetant ses systèmes. Condillac a plus de méthode ; il s appuie sur 1 expérience, il marche plus souvent dans la voie que Locke avait tracée. Mais on voudrait trouver dans son style un peu de l'imagination de Malebranche (1),. »
Si Ion adoptait entièrement lapprécijation de M. de Fontanes, on devrait mettre Condillac bien au-dessus de Malebranche comme logicien. Nous nous contenterons de ne pas le mettre au-dessous. La Recherche de la iférité vivra comme le Traité des systèmes et la Langue des calcuis, Condillac et Malebranche ont élevé à la science logique des monuments impérissables.
(i) Lettre adressée à Laromiguière par le marquis de Fontanes.