‹ Les théories logiques de Condillac (volume 3)Chapitre 61 sur 71 · CONDILLAC ET DESTUTT DE TRACY · texte numérisé non relu

CONDILLAC ET DESTUTT DE TRACY

c'est le jugement qui fait Terreur. Je lui réponds, en empruntant ses propres paroles , que tout jugement est une idée (1), et participe à Tinfaillibilité de Tidée. — Cela prouve que Terreur est non pas dans nos jugements pris un à un, mais dans leur suite. — Mais pourquoi une suite de jugements, c'est-à-dire un raisonnement ne participerait-il pas à Tinfaillibilité du jugement? Nous devons alors expulser Terreur du raisonnement considéré comme acte isolé, et la reléguer dans la démonstration qui se compose d'une suite de raisonnements. Mais où nous mènera un tel système d'explications? Vous verrez que, pour en finir, il faudra bien dire quelque chose de la conformité de l'idée et de l'objet (2), condition que Destutt de Tracy introduit à la dérobée dans son argumentation, comme pour faire passer un paradoxe à la faveur d'une réflexion juste.

Pour savoir si une opinion est vraie ou fausse, il suffirait, dit-on, de se rappeler les idées que l'on a eues précédemment de la même chose. — Mais il y a des hommes qui ont cru toute leur vie que le soleil tournait autour de la terre. Dè§ lors comment l'idée d'autrefois peut-elle corriger celle dVujourd'hui? — Il faut, dit l'auteur, que cette idée soit conforme à l'objet. — Voilà, en effet, la véritable question (3). Destutt de Tracy a soin d'associer quelquefois cette condition à celle de l'accord des jugements entre eux; mais quand la première a servi de passeport à la seconde, il s'en débarrasse bien vite pour revenir à ses assertions systématiques et exclusives. « L'homme n'a \jotI que parce que son jugement n'est pas conséquent à d'autres jugements 'antérieurs, etc., etc. (4). »

(I) Logique^ p. 227. — (2) Ibid., p. 2'3o. — (3) Il va sans dire qu'en adoptant ici cette expression conformité de Vidée avec l'objet^ nous de lui donnons pas le même sens que les partisans des idées représentatives. — (4) Logique^ p. 232.

418 GONDILLAC ET DESTIITT DE TRACT.

Aînsî le seul examen des principes de De.-tutt de Tracy nous fournit des présomptions très-fortes contre sa théorie de l'erreur. Mais examinons les preuves qu'il donne.

Pour démontrer sa thèse, que nos erreurs viennent de l'imperfection de nos souvenirs, il l'applique aux faits. Il raconte à la manière' de Condillac, dans le Traité des sensensations^ l'histoire du développement de nos connaissances. Maïs cette histoire est purement hypothétique. L'auteur en convient lui-même (1), sans s'apercevoir que par cet aveu il compromet d'avance la solidité de sa conclusion. Il nous avertit aussi (2) qu'il va réunir toutes les facultés au lieu de les étudier séparément, comme l'a fait Condillac dans le Traité des sensations. Mais faire ainsi l'histoire hypothétique de nos connaissances et tout mêler de parti pris , n'est-ce pas le moyen de faire dire aux faits tout ce que l'on veut et seulement ce que l'on veut? Et cependant, même après s'être ainsi mis à l'aise, Destutt de Tracy nous cite des faits qui se refusent absolument à ses explications, le rêve par exemple (3). Comment admettre, en effet, que l'illusion du rêve, qui consiste à prendre une conception pour une perception ^ ait pour cause unique l'imperfection de nos souvenirs?

En réalité Destutt de Tracy prouve que beaucoup d'erreurs viennent de l'imperfection des souvenirs ; il montre encore très-bien comment les chances d'erreur augmentent à mesure que nos idées se compliquent davantage. Mais que l'imperfection de nos souvenirs soit la seule cause de l'erreur, c'est ce qui nous paraît insoutenable.

Nous avons cru devoir discuter ces théories de la certitude et de l'erreur, pour soumettre à une "dernière épreuve les principes logiques de l'école de Condillac. Nous n'avons pas

(i) Logique^ p. 243. — (2) Ibid. — (3) Ibid., p. 292.

CONDILLAC ET LAROMTGUIÈRE. 419

les mêmes raisons d'examiner la théorie du raisonnement formulée par M. de Tracy. Cette théorie, qui remplace le syllogisme par le sorite, nous semble contestable en plus d'un point. Mais, à tout prendre, elle est originale, intéressante, plus approfondie que celle de Condillac. Elle restera dans la science avec une foule d'excellentes observations et de fines analyses , ou plutôt , pourquoi ne pas dire que tout restera dans l'œuvre d'un esprit vigoureux et sincère, d'un écrivain pur et facile comme M. de Tracy ?

$ 2. — Condillac et (.aromiguière.

La logique tient une place importante dans les Leçons de philosophie de Laromiguière. L'auteur reproduit, dans ses points fondamentaux, la doctrine de Condillac. A l'exemple de son devancier, il accorde beaucoup aux mots ; il se déclare en faveur du nominalisme dans la question des idées générales; il repousse comme essentiellement vicieuse la forme syllogistique, et il soutient que tout raisonnement est une série de propositions identiques. Il n'admet pas plus que Condillac la définition par le genre et la différence; il attache une grande importance à la définition de nom, et, parmi les définitions de choses, il vante surtout celle qui se fait par la génération des idées. Ajoutons à cela que Laromiguière s'est fait l'interprète des paradoxes les plus hardis de la Langue des calculs dans un Discours où, sans se prononcer positivement pour les opinions qu'il expose, il les soumet de nouveau à l'appréciation des hommes éclairés.

On voit combien, jusqu'à présent, la ressemblance est grande entre les deux auteurs que nous comparons. Mais celui qui a modifié si profondément la psychologie de Con-

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