‹ Les théories logiques de Condillac (volume 3)Chapitre 63 sur 71 · CONDILLAC ET LAROMICL'IÈRE · texte numérisé non relu

CONDILLAC ET LAROMICL'IÈRE

avec le principe. S'il a le tort de vouloir, à propos de l'origine des idées, enlever d'assaut la solution du problème, il exprime quelque part en termes formels et il pratique jusqu'à un certain point la méthode qui consiste à aller de l'état actuel des idées à leur état primitif. S'il interprète mal et applique à contre-sens cette maxime que, pour connaître une idée^ il faut en épier V origine^ il nous fait sentir cependant qu'elle a un côté vrai.

Laromiguière nous semble tenir à la fois du xvu® et du xvin® siècle. Il se rattache au dernier par la critique hardie, par la vive souplesse et l'exactitude mathématique ; il possède, en outre, les qualités particulières aux condillaciens,un grand amour de l'unité, une méthode quelquefois artificielle mais toujours savante, un dédain profond pour les vérités banales, pour les choses vulgaires de la science, enfin, cette clarté d'exposition, cette simplicité séduisante que nous admirons dans presque tous les philosophes de l'école idéologique.

Mais Laromiguière est aussi l'homme du xvu* siècle. Sans y revenir de dessein prémédité, il en retrouve en partie les doctrines larges, abondantes, élevées, ou du moins il prépare le retour de ces doctrines. On sait combien est vive son admiration pour Condillac, mais les coups qu'il lui porte sont mortels. Du système condillacien corrigé, refondu, il dégage un nouveau système dont quelques parties seront pour la science des acquisitions définitives. La théorie de l'origine des idées, telle que Laromiguière la conçoit, est un immense progrès sur celle de Condillac. A part une terminologie un peu bizarre, et le mélange de la sensibilité et de l'intelligence, c'est presque celle que l'on adopte généralement aujourd'hui. Le disciple de Condillac aperçoit des horizons qui avaient échappé à toute l'école

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de Locke, et il remonte, en suivant un chetnin nouveau, jusqu'à Descartes et Malebranche.

Cette réunion de qualités diverses, ce don de représenter à lui seul une double tradition, font bien de Laroiniguière un homme du xix® siècle. Nous reconnaissons encore notre contemporain à l'esprit conciliant par lequel il se distingue de CondiUac, à ces reproches qu'il fait aux philosophes de recommencer toujours la science, et d'être uniquement frappés de l'opposition des systèmes (1). Sans doute l'œuvre de l'éclectisme sera reprise par d'autres, et avec beaucoup plus d'éclat. Mais on ne doit pas oublier que Laromiguière est l'homme d'une époque de transition. Il prépare les progrès, plus encore qu'il ne les réalise ; il se trouve si exactement sur la limite de deux âges, que sa pensée se modifie d'une année à l'autre, comme on peut s'en assurer en comparant les deux volumes de ses Leçons de philosophie.

L'importance et la signification de ce fait n'ont pas échappé à M. Cousin, a Les changements insensibles, ditil, préparent les révolutions durables Ce qui caractérise

l'ouvrage de M. Laromiguière, comme ce qui en fait l'importance, est donc précisément ce mélange, ou pour ainsi dire cette lutte de deux esprits opposés, de deux systèmes contraires, lutte d'autant plus intéressante que l'auteur n'en a pas le secret, d'autant plus sérieuse qu'elle est plus naïve (2). » Voilà^ en effet, un écrivain qui a été l'éditeur des œuvres de CondiUac, qui s'est pénétré de la doctrine du maître au point de la faire passer dans les habitudes de son esprit, qui l'a défendue dans un premier essai des plus remarquables (3). Cet écrivain lit et relit les œuvres de

{i) Leçons de philosophie^ t. II, p. 64, 7» édit.— (2) Les Leçons de Laromiguière jugées par MM, Cousin et de Biran^ p. 6. — (3) Le Discours sur le raisonnement publié en i8o5.

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Coiidillac, en s'eflbrçant, comme il le raconte lui-même (1), de fortifier et de compléter certaines parties de sa doctrine. Cependant , sans inspiration étrangère , sans parti pris d'innovation, il est amené, par la seule force de la vérité, à réagir contre le système séduisant dont il subit encore lempire. N'est-ce pas bien là l'esprit français , encore courbé sous le joug d'une doctrine étroite et exclusive, mais déjà se relevant par son propre ressort, et sans devenir encore ni écossais ni allemand ?

Nous pouvons conclure de ce qui précède que, si Condillac l'emporte sur Laromiguière par le mérite de l'invention et l'étendue des travaux, Laromiguière a sur lui l'avantage d'être plus souvent dans le vrai et de mieux représenter les diverses tendances de la pliilosophie française.

Si nous comparons les deux philosophes au point de vue de la méthode d'exposition et du style, nous trouverons entre eux des différences qui sont souvent à l'avantage de Laromiguière. Les Leçons de philosophie sont bien plus faciles à lire et à comprend^e que les écrits logiques de Condillac. On y trouve moins de détours et de subtilités, et plus de cet esprit « simple, naturel et naïf, qui n'ôte rien, n'ajoute rien, voit les choses comme elles sont et les énonce comme il les voit (2). » Au point de vue du style, en dehors des qualités communes aux deux écrivains, telles que l'analogie et la limpidité, il y a souvent dans Laromiguière plus de charme et de force, quelque chose de travaillé, de condensé et de vivant tout à la fois, que l'on trouverait difficilement dans Condillac. A part quelques passages du Traité des systèmes^ où l'arme du ridicule est maniée avec une habileté supérieure, Condillac

(i) Leçons de philosophie^ t. I, p. 102. — (2) Ibid.

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a ordinalremenL Timpassibilité de lalgébriste et la froideur hautaine de Thomme qui n'a pas de contradicteurs sérieux. Laromiguière est moins inaccessible à la passion. Sans doute il ne cherche pas les effets oratoires, et ce qui échauffe et soutient sa parole, c'est surtout lamour de la science et le sentiment du vrai. Mais il a devant lui un auditoire; il se défend contre de nombreuses objections ; il disserte et combat tout à la fois. Alors, au milieu de son exposition claire et correcte, il s'anime par la contradiction, il laisse éclater sa haine contre les ambages et les équivoques, et, à deux ou trois reprises, il se souvient du ridiculum acri. Il n'est pas nécessaire de pousser plus loin ce parallèle entre Condillac et Laromiguière. Ce que nous avons dit suffit pour nous permettre de tirer de cette comparaison le principal enseignement qu'elle renferme, savoir que les théories condillaciennes ne pouvaient survivre à leur auteur qu'en subissant des modifications profondes.

Arrivé au terme de cette étude, il ne nous reste plus qu'à en présenter, en quelques mots, les principaux résultats.

Gondillac a consacré à la science logique plusieurs ouvrages importants, dont on admire à là fois la belle ordonnance et l'excellent style, et qui, se complétant les uns les autres, forment un ensemble des plus remarquables. Dans ces divers ouvrages, il touche à toutes les questions qui sont l'objet de la logique, et si, dans certaines parties de sa doctrine, il suit la voie tracée par ses prédécesseurs, il en est d'autres où sa part d'originalité est incontestable. 5umé des Les principales thèses de la logique condillacienne peuthèses vent se résumer ainsi : Lorsque nous croyons apercevoir

logique ^ .

Gondillac. quelque chose hors de nous, nous n'apercevons en réalité que notre pensée ; les qualités des objets ne sont que nos propres modifications transportées au dehors ; et, quant aux substances et aux causes, nous en ignorons absolument la nature. L'esprit humain doit donc se borner à mettre de l'ordre et de la liaison dans ses pensées; il doit en former une sorte de système idéal semblable aux mathématiques. L'analyse consiste dans l'ordre et la liaison des idées ; l'art d'écrire n'est encore que l'ordre et la liaison des idées. L'analogie fait les langues et les méthodes, elle fait le génie lui-même. L'identité entre les deux termes d'une proposition et entre plusieurs propositions successives, tel est le cri té-

rium de la certitude. On est certain parce qu'on va du même au même. La vieille règle cartésienne qui prescrit de conserver l'évidence dans le raisonnement doit être remplacée par celle-ci : ne perdez pas le sentiment de l'analogie. Il faut non-seulement aller du connu à l'inconnu, mais chercher l'inconnu dans le connu. Les diverses parties d'une science ne sont que les transformations successives d'une idée fondamentale. Le progrès d'une proposition identique à une proposition identique et le raisonnement, c'est la même chose. Le raisonnement n'est qu'un calcul, et les méthodes de calcul s'appliquent à toutes les sciences. Comme les idées générales ne sont que des mots, le raisonnement ne porte que sur des mots, et c'est une opération purement mécanique. Soit qu'il faille rechercher la vérité, soit qu'il faille la démontrer, la méthode est la même, et cette méthode est l'analyse. Les seules définitions utiles sont les définitions de nom et celles qui se font pair la génération des idées. Enfin, non-seulement les langues sont des instruments d'analyse, mais ce sont des méthodes analytiques. La langue est la science elle-même.

Tels sont les points saillants de la doctrine logique de Condillac. Ces théories sont développées à travers une foule de considérations empruntées aux sciences particulières. Condillac semble se complaire dans les applications plutôt que dans les principes. Il n'a pas, comme certains philosophes, cette conscience psychologique toujours présente, qui permet de rayonner vers la circonférence sans abandonner le centre. Il prend la logique, pour ainsi dire, par le dehors. Il y arrive par la grammaire, par l'art d'écrire, par la physique, par le calcul.

Essayons de nous élever à une vue générale de cette doctrine et d'en préciser le caractère.

Le but avoué de Condillac est d amener le triomphe de lexpérience et de l'analyse. Il insiste presque autant que Locke sur la nécessité de la méthode expérimentale, et lanalyse est le grand mot qui reparaît continuellement dans ses traités de logique. Mais l'analyse telle qu'il la décrit n'est qu'une synthèse, comme l'a remarqué Maine de Biran, et, tout partisan qu'il est de l'expérience, il n'a guère le sentiment de la réalité. S'agit-il de la connaissance des objets matériels? il parle de la perception extérieure comme Malebranche, et il n'a rien qui rappelle l'esprit et la méthode de Bacon. Est-il question de l'âme? il substitue à la

description des faits un système tout à fait artificiel. Ce serait donc taal définir la doctrine de notre auteur que d'en faire simplement une des variétés de l'empirisme, et le positivisme de nos jours aurait grand tort de prendre Condillac pour un de ses ancêtres. Dans les théories que nous venons d'étudier, il y a de l'empirisme, puisque l'idée de l'absolu en est bannie ; il y a de l'idéalisme, puisque la connaissance n'a pour point de départ qu'un phénomène subjectif, et pour objet que l'idée elle-même ; il y a surtout du nominalisme, puisqu'on soutient qu'une science n'est qu'une langue bien faite. Nous dirons volontiers que c'est une sorte d'algèbre empirique, c'est-à-dire un système où tout est idéal, où tout dépend du bon choix des signes, où, comme dans le calcul, tout n'est que la transformation d'un fait primitif, mais où rien ne rappelle ces nombres immuables que Pythagore opposait à la perpétuelle mobilité des choses finies, côiés Ce système est assurément un des plus curieux dont

de * l'histoire de la philosophie nous offre l'exemple. Mais,

te doctrine. > a r * ^

après mur examen, nous avons cru devoir nous prononcer contre la plupart de ces théories neuves et piquantes qui

oqI charmé quelque temps le public français. Comme corps de doctrine, la logique condillacienne nous semble avoir fait son temps. C'est pure chimère, à notre avis, de vouloir y ramener les esprits et de regarder Condillac comme le véritable représentant de la philosophie française. Au vrai, Condillac n'a été, dans l'histoire de notre philosophie, que le représentant extrême d'une réaction momentanée.

A ce point de vue, il ne saurait être, non plus que Malcbranche, son antipode, le philosophe du xix® siècle. Nous sommes sortis du condillacisme pour n'y plus rentrer. L'évolution a été complète ; la doctrine a vécu ce qu'elle avait a vivre, et ses plus fervents adeptes ont été les premiers à réagir contre elle.

Le principal tort de Condillac est de tout rapetisser à force de vouloir identifier les choses les plus diverses. Ce défaut se montre chez lui jusque dans l'emploi de certaines formes de style. De là cet abus des propositions réciproques, qui donne à sa doctrine un air si étrange et si paradoxal ; de là ces formules restrictives qui ne servent qu'à éluder les questions sous une fausse apparence de précision et de méthode. Mettre tout dans tout, définir les choses par leurs contraires; dire que toute langue est une méthode et que toute méthode est une langue ; ramener Fart au naturel et le naturel à l'art ; dire que la métaphysique ri est que l'analyse, que la logique nest que la grammaire ; que le raisonnement rHest qu'une opération de calcul ; qu'une science nest qu'une langue, est-ce là un défi porté au bon sens du lecteur ou un appel fait à sa curiosité? Dans tous les cas, c'est ce qu'on ne nous fera jamais accepter comme doctrine philosophique .et comme explication des choses.

Mais devons-nous nous arrêter à une conclusion pure-

rement négative? N avons-nous entrepris ce long et pénible travail que pour entasser des ruines? A Dieu ne plaise. Part d'éloges Remarquons d'abord qu'une doctrine, même fausse, mérite, peut Contribuer puissamment au progrès de la science. Nous sommes convaincus, par exemple, que Spinosa est souvent dans l'erreur ; mais ce qui ne parait pas moins certain, c'est qu'il a rendu de grands services à la philosophie. Un auteur a beau se tromper; s'il nous force de creuser nos idées, s'il tire d'un principe toutes les conséquences qu'il renferme, si, dans la défense d'un système erroné, il donne l'exemple de ces qualités d'esprit que l'on doit déployer dans la recherche et la démonstration de la vérité, il instruit les autres hommes, il les pousse en avant, et, tan- . dis qu'il égare ses disciples, il rend service à ses adversaires*

Il est peu de philosophes auxquels ces observations s'appliquent mieux qu'à Gondillac. En logique^ sinon en psychologie, c'est un esprit tout à fait conséquent. Quoi de plus propre à nous montrer la valeur logique du sensualisme que toutes ces propositions si nettement paradoxales, qu'il développe avec une subtilité et une obstination qui tiennent de l'idée fixe ? Quand on s'en va répétant que nous ne faisons que transporter nos sensations au dehors, que nos idées générales ne sont que des mots, que le raisonnement est quelque chose de mécanique, etc. , etc. , le principe d'où dérivent de telles conséquences est jugé; la démonstration par l'absurde est complète, et le moment approche inévitablement où l'esprit sera remis dans la voie de la vérité.

• Ce résultat est ici d'autant plus important que Condillac, dans cette longue suite d'ouvrages qu'il a consacrés à la logique, soulève et résout à sa manière tous les pro-

blêmes. Quand on lit Y Art de penser de Port-Royal, on est tenté de croire que la vieille querelle des universaux est tombée dans un éternel oubli; la théorie des définitions de mot et de chose ne semble pas offrir la moindre difficulté ; et si l'on partage les doutes d'Arnauld et de Nicole sur l'utilité du syllogisme, on n'en éprouve aucun sur sa valeur démonstrative ou sur la nature du raisonnement. Mais Condillac remue tout et met tout en question ; sa critique provoque la discussion, aiguillonne la pensée et prévient ce sommeil où se laissent aller quelquefois les écoles dogmatiques.

L'école condillaciennej à travers toutes ses erreurs, fait preuve quelquefois d'une originalité incontestable. Elle a horreur, ce semble, des banalités et des lieux communs. L'esprit éclectique du xix® siècle, désireux d'augmenter le trésor des connaissances humaines, attentif à recueillir les moindres parcelles de vérité, pèche souvent par une circonspection qui va jusqu'à la timidité. Sous ce rapport Condillac est pour nous d'un bon exemple, avec sa passion de l'unité et ses vives formules. Sans doute, chez lui, les vues systématiques ne sont pas précédées d'une analyse suffisante. Mais nous qui avons tant analysé, tant décrit, exposé sous tant de formes la distinction des choses, pourquoi ne procéderions-nous pas désormais par synthèses hardies à la manière de Condillac?

Du reste, tout n'est pas faux dans ces formules que nous avons écartées comme théories philosophiques. Qu'on les restreigne dans certaines limites, qu'on cesse de les prendre à la lettre, et on les trouvera souvent très-justes et très-heureuses, attrayantes par leur nouveauté, faciles à retenir et utiles à citer toutes les fois que l'on a besoin d'exagérer une vérité pour la faire mieux comprendre.

Nous avons reproché à Condillac de substituer l'hypotlièse à Texpérience et de n'avoir pas toujours le sentiment de la réalité. Mais s'il était porté quelquefois à mettre ses idées à la place des faits, il avait les qualités voisines de ce défaut. Il excellait dans l'art d'interroger la nature humaine, de demander à l'observation la confirmation d^une tliéorie, de raconter les faits, de les lier entre eux et de choisir parmi leurs circonstances. On n'a qu'à se tenir en garde contre les erreurs dans lesquelles il tombe, et on pourra gagner beaucoup à le prendre pour modèle. Cette grande quantité d'observations, ces conjectures plus ou moins vraisemblables, ces suppositions qu'il aime à prodiguer rendront toujours utile et instructive la lecture de ses ouvrages.

Nous n'avons pas oublié les objections que l'on a faites contre l'hypothèse d'un état primitif. Mais maintenant que l'on a suffisamment insisté sur les caractères actuels des choses et sur leur cause immédiate, pourquoi ne reviendrait-on pas aux questions d'état primitif, de formation et de progrès? L'état primitif n'est pas une hypothàse, puisqu'il a réellement existé. Ce qu'il y a d'hypothétique c'est la manière dont on le caractérise, et ces hypothèses peuvent devenir de plus en plus probables, si nous les faisons précéder d'une étude complète de l'homme actuel. Or, toutes les fois que nous ferons des conjectures de ce genre, Condillac et ses disciples pourront nous être d'un grand secours avec leur esprit inventif et leur merveilleuse sagacité.

Ainsi, les erreurs même do Condillac peuvent contribuer au progrès de la science; ses paradoxes ont leur utilité, et les procédés les plus hasardeux qu'il emploie sont une partie de la vraie méthode.

Mais que dire de cette foule de vues, à la fois piquantes

et judicieuses, qu'il a semées à profusion dans ses ouvrages? Dans la deuxième partie de notre travail, nous avons dû insister plus longtemps sur le blâme que sur Téloge, ce qui est inévitable dans toute discussion. Mais autour de ces doctrines contestables sur Tidentité, le i^isonnement, la définition, le langage, etc., que d'excellents aperçus, que d'ingénieux développements, que de critiques fines et de pages intéressantes I II est telles théories partielles, comme

celle du raisonnement algébrique et de la définition par la génération des idées, auxquelles Condillac a pour toujours attaché son nom. Jamais on ne parlera des rapports du langage et de la pensée, et de la manière de concevoir un système, sans citer l'auteur de la Langue des calculs.

A ceux qui se hâteraient de condamner Condillac sur l'insuffisance de ses théories, nous pouvons répondre que sa logique est surtout pratique. Il veut nous apprendre à raisonner en nous faisant raisonner ; il nous montre la logique intime des mathématiques, de la physique, du langage ; il force l'esprit à se rappeler ce qu'il a fait, pour lui donner l'habitude de le refaire.

Si notre philosophe échoue inévitablement dans les questions spéculatives où l'empirisme ne peut atteindre, en revanche il tire un merveilleux parti des idées moyennes. Renfermé volontairement dans une sphère étroite, il s'y meut à l'aise et connaît bien sa route. Prévenu contre la métaphysique, il aime mieux développer une seule idée que d'en poursuivre plusieurs, et il la développe admirablement. Dans notre discussion, il a bien fallu mettre en lambeaux ces ouvragés si bien ordonnés, si savamment gradués, tels que r^ért de raisonner ^ VArt décrire^ la Langue des calculs; il a fallu laisser dans l'ombre cette riche diversité d'aperçus et ces applications heureuses, par

lesquels l'auteur ramène continuellement sous nos yeux ce qu'il veut faire pénétrer dans notre esprit. Mais rappelons-nous tout cet ensemble, rendons à la pensée de Condillac son développement naturel et ses véritables proportions, et, au plaisir que nous aurons à le suivre, nous reconnaîtrons qu'il nous a fait faire uri progrès réel en philosophie.

Comme nous lavons remarqué (part. II, chap. 1), Condillac est un de ceux qui ont le mieux montré la nécessité de rattacher la logique à la psychologie. Joignant l'exemple au précepte, il mêle, il fond ensemble, pour ainsi dire, les deux sciences dans la plupart de ses ouvrages ; il abonde en aperçus psychologiques, qui deviennent plus tard des règles de méthode, fécondant, renouvelant ainsi la science des lois de la pensée par l'étude de notre nature. Rien de plus intéressant, à ce point de vue, que ses observations sur la liaison des idées, sur la nécessité des signes, sur l'analogie considérée comme méthode d'invention, sur les moyens de soutenir l'attention, et sur les causes qui peuvent y faire obstacle.

L'œuvre logique de Condillac nous offre encore ce genre d'intérêt qui s'attachera toujours aux travaux des écoles critiques. La philosophie critique, sans avoir la manie destructive et les puérilités du scepticisme, donne à l'esprit le sentiment de sa légitime indépendance, et débarrasse les vieilles métaphysiques des défauts qui les déparent. Or les meilleurs représentants de cette philosophie nous semblent être Condillac et Kant. Il n'entrait pas dans le plan de notre dissertation de comparer ensemble ces deux philosophes. Mais ce parallèle, si nous l'avions entrepris^ nous aurait fait apercevoir entre eux, d'une part des analogies

frappantes (1), d'autre part des difiërences qui sont quelquefois à l'avantage du philosophe français. Sans doute, Condillac donne dans quelques-uns des excès de criticisme, mais, chez lui, lemploi de la méthode d'observation place le remède à côté du mal. Nous ne voulons pas dire que Kant ignore cette méthode, puisque Tidée même de la Critique de la raison pure nous y ramène directement ; mais à côté du grand problème, qui reparaît dans tout le cours de l'ouvrage, à côté de vues profondes et de la puissante organisation du système, quelle psychologie défectueuse! Que d'arbitraire dans les divisions! Quel échafaudage de souvenirs scolastiques et de juxtapositions artificielles ! Il manque surtout à Kant ce que Condillac essaie si volontiers sans y réussir toujours, l'histoire de nos connaissances, chose très-utile quand on veut énumérer les éléments de la pensée, en apprécier la valeur, et faire, suivant l'expression allemande, la Topique et la Critique de l'entendement. Si le philosophe de Kœnigsberg avait mieux observé l'origine et le progrès de nos connaissances, s'il avait mieux étudié les opérations de nos facultés, il n'aurait pas oublié, à force de se plonger dans des abstractions, le fait de l'aperception primitive, il n'aurait pas rattaché les idées du sujet pensant, de Dieu et du monde aux syllogismes catégorique, hypothétique et disjonctif, il ne se serait pas contredit sur la nature de la conscience, etc., etc. Malgré tous ces défauts, qu'une saine psychologie reprochera toujours à Kant, nous ne voudrions pas réclamer pour Condillac l'honneur de marcher son égal. Mais nous croyons qu'au point de vue de la métliode, grâce à ce mélange du génie critique et de l'esprit d'observation, Con-

(i) Il y a aussi beaucoup d'analogie entre la sensation de Condillac et la représentation i\u conlinuaitur français de Kant, M. Ch. Renouvier. Voir se* Essais de critique générale.

dillac peut être d une grande utilité, même à ceux qui ont lu la Critique de la raison pure.

Signalons encore , chez notre philosophe , un mérite qui a son importance. Condillac nous parait avoir puissamment contribué à constituer lautonomie de la science logique. Il ne subordonne pas à des questions ultérieures ses théories sur la certitude et la méthode ; il ne s'inquiète pas des conséquences qu'elles peuvent avoir pour la métaphysique et pour la morale; et nous croyons qu'il ne faut pas l'en blâmer. Sans doute toutes les sciences se tiennent comme toutes les vérités ; mais avant d'examiner les rapports des choses , on doit étudier chaque chose en ^ elle-même; on doit faire, en un mot, de la logique indépendante. Les contemporains de Condillac avaient trop souvent le défaut, si fréquent de nos jours, de tout subordonner au désir d'établir ou de combattre telle ou telle doctrine politique ou religieuse. Aussi, le plus souvent, les dissertations philosophiques dégénéraient-elles en homélies ou en pamphlets. Il faut rendre cette justice à Condillac, qu'il a toujours conservé à la science son vrai caractère, en lui donnant pour seuls instruments l'analyse et la démonstration. Quand on discute avec Condillac sur l'identité, le langage ou les universaux, on fait de la logique, et pas autre chose.

Mais si Condillac a su conserver à la logique une légitime indépendance, il ne néglige pas toutefois d'emprunter aux parties incontestables des autres sciences tout ce qui peut jeter quelques lumières sur les lois de la pensée. En cela il suit exactement l'exemple de DescarLes qui, avant d'aborder les questions de philosophie, s'appliquait aux sciences positives pour se repaître de vérités. Nous aussi , philosophes du xix® siècle, nous ferons bien de nous retrem-

per sans cesse à la source des faits palpables et des vérités rigoureusement démontrées. Apprenons à parler toute langue, à entendre toute parole vraie ; sachons, à l'exemple de Condillac, apprécier un morceau de poésie, discuter une théorie physique, déchiffrer une page d'algèbre ; tâchons de surprendre, dans le Traité des systèmes^ dans la Logique^ dans là. Langue des calculs^ les secrets de ce style net et correct, qui admet les formules philosophiques sans les prodiguer, qui se distingue surtout par la simplicité et l'analogie, sans exclure la finesse et l'élégance.

Par toutes les qualités que nous venons d'énumérer, Condillac se distingue de ses devanciers en même temps qu'il est utile à ses successeurs.

En comparant sa doctrine logique à celle des principaux philosophes français et anglais, il ne nous a pas été difficile d'y constater, à travers quelques défaillances, un progrès réel. Retour à l'expérience et aux questions qui nous touchent particuUèrement , mélange original et souvent heureux de l'esprit philosophique et de l'esprit mathématique , nouvelles exigences de la pensée et nouveau travail sur les conditions et la langue de la science, exposition nette et populaire, voilà ce qui distingue la philosophie du xvm® siècle, et ce qui est admirablement représenté par Condillac. Nos études comparatives ont encore eu pour résultat de replacer notre auteur dans le mouvement général du spiritualisme français (1), en montrant par quels liens il se rattache à Descartes, et elles nous ont conduits jusqu'au commencement de notre siècle, dont les tendances et les aspirations ont déjà un admirable interprète dans Laromiguière.

(i) Dans ses études sur les philosophes du dix-huitième siècle, M. Damiron range Condillac parmi les spiritualistes.

La France du xix* siècle a hérité d'une double tradition. L'époque de Descartes et de Malebranche lui a ouvert toutes les sources de la pensée. L'âge suivant a continué réducation de l'esprit par la critique et l'analyse. La philosophie française, pour être désormais à la hauteur de sa tâche, doit mettre à profit la double leçon que lui ont donné les deux derniers siècles de son histoire.

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