CHAPITRE DIXIÈME
Du Langage (SuUe).
Sommaire. — Examen de ces propositions : toute langue est une méthode analytique; toute méthode analytique est une langue; une science n'est qu'une langue bien faite. — Des qualités d'une langue bien faite, d'après Condillac.
Toute langue « Toute langue est une méthode analytique et toute
est une raé- - ® . j ^
xiQui ^"^^^ méthode analytique est une langue. » Telles sont les deux propositions réciproques par lesquelles commence la Langue des calculs. L'auteur ajoute immédiatement : « Ces deux vérités, aussi simples que neuves, ont été démontrées, la première, dans ma Grammaire^ la seconde, dans ma Logique. »
D'après les indications précédentes, nous allons discuter tour à tour ces deux propositions, avec les preuves qui sont données dans les deux ouvrages auxquels on nous renvoie.
C'est dans la première partie de la Grammaire que se trouve la preuve, le développement et TappHcation de cette proposition que toutes les langues sont des méthodes analjtiques.
. Voici un premier argument. Sans doute, dit Condillac (1) , on fait des jugements et des raisonnements avant de les
(i) Grammaire^ p. 41.
nu langage:. 241
décomposer. Mais pour décomposer ces opérations le langage est nécessaire. Car c'est dans le langage que les idées, auparavant simultanées, deviennent successives (1). Tel est l'arguinent exposé dans le chapitre III de la première partie de la Grammaire. En voici un autre. Sans les signes, ce jugement, Varbre est grande reste enveloppé dans une perception, dans une sensation ; les deux idées dont il se compose ne se distinguent pas Tune de l'aiilre; la seconde n'est pas proprement affirmée de la première. On distingue ces idées en « distribuant avec ordre les mots qui en sont les signes (2). » Par le même moyen, on dislingue l'acte qui affirme la première idée de la seconde, c'est-à-dire le jugement , enfin, « comme les mots développent, dans une proposition, un jugement, ils développent, dans une suite de propositions, un raisonnement (3). »
Quelle est la valeur de ces deux arguments? Le premier repose sur ce principe qu'analyser un jugement ou un raisonnement, c'est rendre successives les idées, auparavant simultanées, dont ils se composent. Mais il serait plus exact de dire qu'en mettant de la succcvssion dans ce qui était auparavant simultané, on complète une analyse commencée, ou on constate une analyse déjà faite. Le second argument prouve, comme le précédent , que l'emploi des signes fait partie de l'analyse, mais non qu'il en soit la cause unique ou principale. A côté du langage, en etfet, et antérieurement à lui, l'analyse a pour causes les sens et la conscience ; par conséquent, faire consister toute l'analyse dans l'emploi des signes, c'est en restreindre arbitrairement la notion.
Ainsi, une seule chose est claire jusqu'à présent, c'est
S) Grammaire, p. 44. — (2) Ibid. — (3) Ibid., p. 40.
It)
que le langage est ua auxiliaire de 1 analyse, uii moyen d analyse; mais il n*est pas encore démontré que le langage soit une méthode analytique. Que fera notre auteur pour compléter sa démonstration? Dans un autre chapitre, il s'efforcera de donner au langage ce qui lui manque, en montrant ai^ec quelle méthode on doit employer les signes artificiels pour se faire des idées distinctes de toute espèce^ et, sous ce titre, qui est celui du , chapitre V, il fera une dissertation sur la manière dont nous acquérons nos idées.
Et maintenant, je demande si la démonstration est suffisante. Deux chapitres où Ion établit que le langage est un moyen d'analyse, et un autre où Ion déclare qu'il ne faut pas employer les signes au hasard, mais qu'il faut y procéder avec méthode, et que, par t onséquen t, antérieurement à l'emploi du signe, il y a l'acquisition de l'idée : tout cela démontre-t-il cette proposition que les langues sont des méthodes analytiques? Rigoureusement non. Cela prouve que les langues portent l'empreinte de la méthode qui a présidé à l'emploi des signes, voilà tout.
Condillac n'a donc pas le droit d'intituler le chapitre suivant (chap. VI) Les langues considérées comme autant de méthodes analytiques; ou, du moins, il faudrait ajouter aux preuves incomplètes qui précèdent des preuves nouvelles. Or, dans ce chapitre VI, on ne trouve que deux ou trois lieux communs élégamment présentés, mais étrangers à la question, puis cette observation adressée au prince de Parme : (c dans le français tel que vous l'avez étudié, vous pouvez vous représenter mie langue qui
commence ej ne fait que dégrossir la pensée On
a d'abord peu de mots et peu d'idées; dans la suite, on a plus de mots, plus d'idées et de précision, etc., etc. «
Cela ne suffit évidemment pas à compléter la démonstration.
Trouverons-nous mieux.dans le chapitre VII ? Le langage d action, dit-on, analyse la pensée (1). En effet, lorsqu'un homme « montre d'un geste l'objet qu'il désire, il commence déjà à décomposer sa pensée (2). » Je remarque ici que la seconde proposition ne prouve pas la première. Car si c'est l'homme qui décompose la pensée, ce n'est pas le geste. Or, je veux savoir par quel pouvoir de son esprit l'homme fait cette décomposition. Mais Gondillac, prévoyant, ce semble, et l'objection et la question qui la suit, a soin d'ajouter : « Il la décompose moins pour lui que pour ceux qui l'observent (3). » Ainsi l'homme qui gesticule pour exprimer un désir, enseigne l'analyse sans la savoir, il décompose pour autrui sans avoir décomposé pour lui-même. Mais ce subterfuge recule la difficulté sans la détruire. Si l'homme qui fait un geste enseigne ainsi l'analyse sans s'en douter, je demande comment cette analyse, qui n'existe pas dans lesprit de celui qui parle, pourra entrer dans l'esprit de celui qui écoute. Le signe joue évidemment ici le rôle de deux inteUigences.
Plus loin (chap. VIII), Gondillac explique comment sont nées les quatre espèces de mots nécessaires au discours, nom, adjectif, préposition, verbe, et il intitule tout cela : Comment, dans les commencements^ les langues analysent la pensée. En a-t-il le droit ? Non assurément. Pour parler exactement, il devrait dire : Quelles opérations analytiques l'esprit doit faire pour créer les langues. Dans tout ce qui suit, l'auteur ne fait qu'appUquer ce qu'il croit démontré et parler un nouveau langage dont il croit avoir prouvé l'exactitude. Tantôt il maintient, dans toute leur
[\) Grammaire^ p. 74.— (2) Ibid. — (3) Ibid.
force, les expressions dont il se sert ; tantôt il les adoucit ; toujours il poursuit son but constant qui est d'ejRacer le rôle de Tesprit dans la formation de nos connaissances et d'attribuer aux langues toute Tœuvre de la réflexion. Il se sert, par exemple, de formules telles que celles-ci, le langage dégrossit la pensée^ les première hommes disent à la lois tout ce qu'ils sentent, parce qu'il est naturel à leur action de le dire ainsi (1) ; il transforme toutes les règles de la logique, clarté, précision, ordre à mettre dans nos méditations, en autant de règles à suivre dans Temploi des signes. Pour nous, nous n'hésitons pas à le dire , nous voyons dans tout ceci, à côté d'observations justes et intéressantes, des pétitions de principe, des artifices de langage et des jeux d esprit.
Le caractère spécial de notre travail nous oblige à suivre, dans tous ses détours, l'argumentation subtile de Condillac. Mais depuis longtemps sa tentative de transibrmer les langues en autant de méthodes analytiques a été condamnée par cette simple observation que toutes les langues ne sont pas analytiques, et que , lorsqu'elles le sont, c'est l'esprit qui les a rendues telles, qu'en présence du besoin de nous exprimer , nous analysons notre pensée et que cette analyse passe de l'esprit dans le signe, que, soit dans leur formation, soit dans leur emploi journalier, les langues accompagnent et suivent la naissance et la décomposition de la pensée , plutôt qu'elles ne devancent l'idée ou ne la décomposent (2).
Toute mé- Ainsi, Condillac se tait illusion lorsqu'il croit avoir déiîu^ ^est une montré sa première proposition. Pour la seconde, toute méthode est une langue^ il nous renvoie à sa Logique. Il
(i) Logique, p. 1 13. — (2) Voy. Garnier, Traité des facultés de l'âme, 1. 111, p. 92, et Duhamel, De la méthode dans les sciences de raisonnement , p. 86.
S agit évidemment de la seconde partie intitulée : V analyse considérée dans ses moyens ou l'art de raisonner réduit à une langue bien faite.
Dans cette seconde partie, nous remarquons d'abord deux chapitres, le second et le troisième, qui ne sont qu un retour sur la thèse précédente qu'une langue est une méthode analytique. Nous ne recommencerons pas cette discussion; bornons-nous à remarquer qu'ici l'argumentation de la Grammaire est quelquefois modifiée. Dans les deux ouvrages (1), il est dit, à propos du langage d'action, qu'en décomposant son action un homme décompose sa pensée. Mais, tandis que, dans la Grammaire^ l'auteur ajoute : « il la décompose moins pour lui que pour ceux qui l'observent, » ici il déclare qu'il la décompose pour lui comme pour les autres^ qu'il se fait entendre parce qu'il s'entend lui-même (2). Dans les deux ouvrages, il est dit que l'emploi des signes est assujéti à un certain ordre (3). iMais dans la Grammaire^ cet ordre résulte de la diversité des perceptions ; dans la Logique^ il est donné par les besoins et par les circonstances (4).
On comprend que ces diflerences entre la Grammaire et la Logique ne peuvent rien changer à nos conclusions sur la discussion précédente. Ce qui d'ailleurs tendrait encore à les confirmer, ce sont certaines contradictions que ion surprend d'une page à l'autre de la Logique. Voici, par exemple ce qu'on lit à la page 110 : « Sans des signes de quelque espèce, il nous serait impossible d^analyser nos pensées. » Mais un peu plus loin (5), l'auteur ne dit-il pas le contraire, en déclarant que les hommes démêleront ce que renferme leur lan^^age lors(|u'ils sauront faire
(i) Log-ique, p. 114; Gramfnaire, p. 74. — (2) Ibid. — (3) Grammaire^ p. 52; Logique^ p. 114. — (4) Lopriquc, p. 1 14. — (5) Ibid., p. 112.
l'analyse de leurs pensées, et qu'il apprendront de la nature à faire cette analyse?
Mais, quand bien même la première thèse de Condillac serait prouvée, quand il aurait le droit d'affirmer, comme' il le répète ici, que « le langage d'action devient naturellement une méthode analytique (1), » il n'aurait pas prouvé pour cela que toute méthode est une langue. Cherchons donc dans les chapitres suivants.
« Nous pensons par elles (les langues) : règles de nos jugements, elles font nos connaissances, nos opinions, nos préjugés : en un mot, elles font, en ce genre, tout le bien et tout le mal (2). » Tout le bien et tout le mal, cela est sans restriction et s'applique à toutes les sciences. Vraiment, si on ne craignait pas de paraître ridicule, on demanderait à Condillac quelle langue on parle, lorsque, pour décomposer un corps, on prend une cornue. et on souffle dans un fourneau.
Mais admettons, avec Laromiguière (3), qu'il ne faille entendre cette assertion que des sciences de raisonnement, et voyons si, dans ces limites, elle est démontrée. « Si nous n'avions point de dénominations, dit l'auteur, nous n'aurions point d'idées abstraites; si nous n'avions point d'idées abstraites, nous n'aurions ni genres, ni espèces; et si nous n'avions ni genres, ni espèces, nous ne pourrions raisonner sur rien. Or, si nous ne raisonnons qu'avec le secours de ces dénominations, c'est une nouvelle preuve que nous ne raisonnons bien ou mal qu'avec le secours de ces dénominations, c'est une nouvelle preuve que nous ne raisonnons bien ou mal que parce que notre langue est bien ou mal laite (4). »
(i) Logique^ p. ii3. — (2) Ibid., p. i25. — (3) Discours sur le raisonnement, Leçons, 1. 1, p. 385. — (4) Logique, p. i33.
Que Ton supprime toute équivoque, ou a le raisonnement suivant : Les dénominations nous sont nécessaires ; donc elles sont toute la méthode. Mais il suffît de forrtiuler ce raisonnement pour en montrer la faiblesse. Dira-t-on que les idées générales, sur lesquelles on raisonne, ne sont • que des noms ? Mais c'est revenir à la thèse nominaliste que nous avons déjà réfutée. Ainsi la proposition de Condillac, même réduite aux sciences de raisonnement, est insoutenable.
N'insistons pas. La première proposition, toute langue est une méthode, était discutable, quoique exagérée; mais la réciproque, toute méthode est une langue^ est tout à fait paradoxale. »» On a peine à concevoir qu'un homme comme Condillac ait pu s'arrêter à une pareille théorie. 11 faut que sa singularité, jointe à la satisfaction qu'il ne dissimule pas de s'en reconnaître l'auteur, et une méditation incessante, dirigée constamment vers la confirmation de ses opinions, ait fini par produire en lui cette idée fixe, qui est restée impuissante, comme tout ce qui n'est pas la vérité (1). »
ine science Lcs idécs générales réduites à des mots, la définition «npuc bien réelle ramenée à la définition verbale, l'imperfection du langage regardée comme la seule cause de nos erreurs, et son perfectionnement comme le moyen d'arriver au vrai, les langues érigées en méthodes et les méthodes réduites à des langues, toulcs ces opinions se résument et se complètent dans cette autre non moins extraordinaire, qu'une science n'est qu'une langue bien faite. Cette opinion se trouve exprimée plusieurs fois, sous des formes diverses,
(i^ Duhamel, De la méthode dans les sciences de raisonnement, p. 88.
248 nu LANGAGE.
dans la Langue des calculs. « Une science bien traitée n'est qu'une langue bien faite (1). » « Créer une science n'est autre chose que faire une langue, et étudier une science n'est autre chose qu'apprendre une langue bien faite (2). )>
Puisque cette proposition est le corollaire de plusieurs autres que nous avons déjà réfutées, nous pourrions la condamner sans rien ajouter à ce qui précède. Mais nous croyons devoir la considérer en elle-même, pour ne laisser aucun doute sur sa valeur.
La grande preuve que donne Condillac, c'est son ouvrage même de la Langue des calculs. « La lecture de cet ouvrage convaincra sensiblement de cette vérité, car on verra les mathématiques se former à mesure que la langue se formera elle-même (3). » Mais, pourrait-on objecter, quand cette ^vo^ûûon^la science n est qu^ une langue bien faite ^ serait vraie à Tégard des mathématiques, il ne faudrait rien eu conclure pour les autres sciences. Car les matliématiques sont une science purement idéale, tandis que d'autres, telles que la psychologie et la physique, ont un objet réel. (( Prenez la médecine. On se plaint qu'elle soit si peu avancée. Que croyez-vous qu'il faille faire pour la tirer des régions de l'hypothèse et l'élever au rang d'une science? Croyez-vous que ce soit d'abord par une langue bien faite que vous réformerez la physiologie et la médecine? ou ne pensez-vous pas que le vrai remède est l'expérience, et, avec l'expérience, l'emploi sévère du raisonnement (4) ? »
On ne peut donc pas conclure des mathématicjues aux sciences d'observations. Mais , dans les mathématiques elles-mêmes, est-il vrai que la science ne soit qu'une langue bien faite? On ne le prouve pas en disant qlie la science
{\) Langue des calculs^ ^.-j. — {2) Ibid., p. 228. — (3) Ibid. - (4) Cousin, Œuvres^ 2« série, t. HI, p. 219.
se forme en même temps que la langue. Car deux choses peuvent être simultanées sans être identiques. Voilà cependant tout le fond de la preuve donnée par Condillac. Il mêle des remarques sur la langue du calcula un cours d arithmétique et d algèbre. En même temps qu'il déroule (levant nous la série des opérations, il nous fait admirer la simplicité, l'analogie et la détermination du langage dont il se sert; et, çà et là, reparaissent les grandes maximes, toujours répétées, jamais prouvées, une méthode nest quune langue, Fart de raisonner nesi que Part de parler, la science rtest quune langue bien faite ^ etc. , etc.
Le vice de tous ces raisonnements de Condillac sur le langage a été signalé par l'écrivain que nous venons de citer. « Condillac, dit-il, confond continuellement, dans l'explication d'un fait, la condition extérieure avec le principe même ou la cause productrice du fait (1). » Le langage est certainement la condition de plusieurs opérations de la pensée ; mais il n'en est pas le principe. Ailleurs (2) , le même philosophe remarque avec raison que prendre la langue pour la science, c'est prendre l'effet pour la cause, que si les mathématiques ont une langue bien faite, c'est que la simplicité, la rigueur et la précision des idées ont produit la simplicité, la rigueur et la précision des signes, que sans doute il y a action et réaction entre le langage et la pensée, mais que la première impulsion vient de la pensée (3) ; enfin que pour parler exactement il faudrait retourner la maxime de Condillac et dire : une langue bien faite vient d'une science bien faite.
Voilà le vrai, voilà l'ordre naturel des choses, que l'auteur de la Langue des calculs intervertit continuellement.
(0 Cousin, Œuvres, i« série, t. Hl, p. gS. — (2) Ibid., 2« série, 1. 111, p. 218.— (4) Ibid., !• série, t. HI, p. 140.
Des qualités ^^"s pouvons doiic, dès à présent, rejeter la maxime de bien faite.**^"* Condillac. Mais avant de quitter cette question, nous voulons savoir ce que notre auteur entend par une langue bien Faite. Examinons si les qualités qu'il lui attribue sont telles (jue Ion puisse voir dans cette langue la science tout entière.
a L algèbre, dit Condillac, est une langue bien faite, et cest la seule (1). » C est donc la langue de lalgèbre qu'il [)rendra pour modèle. Or, quelles sont les qualités de cette langue? Les voici : « Rien n y paraît arbitraire. L'analogie, qui n'échappe jamais, conduit sensiblement d'expi-ession en expression. L'usage ici n'a aucune autorité. 11 ne s'agit |)as de parler comme les autres, il faut parler d'après la plus grande analogie, pour arriver à la plus grande précision, et ceux qui ont fait cette langue ont senti que la simplicité du style en fait toute l'élégance; vérité peu connue dans nos langues vulgaires (2). »
En résumé, simplicité, analogie et déterminatien exacte, voilà les qualités de la langue des mathématiques, et voilà celles que doivent avoir toutes les langues. Condillac est incomparable dans tout ce qu'il dit sur ces trois quahtés. Rien de plus ingénieux que les aperçus par lesquels, dans la Langue des calculs^ il nous fait trouver successivement des systèmes de signes de plus en plus simples, depuis la numération avec les doigts jusqu'à l'emploi des lettres. Dans le même ouvrage, il ne cesse d'insister sur l'analogie des signes, en même temps que sur l'identité des idées ; il nous montre partout l'inconnu dans le connu, ce que nous apprenons dans ce que nous savons déjà. L'esprit va sans effort d'une idée à l'autre, ou plutôt il est porté d'analogie en analogie, et il marche tout en ayant l'air de rester im-
(0 Langue des calculs^ p. 6. — (2) Ibid.
mobile. Encore une fois, ce sont là des aperçus excellents, qui ont inspiré à Laromiguière ce qu'il a écrit de meilleur sur la langue du raisonnement, et qui seuls pourraient suffire à la gloire de notre auteur.
Mais devons-nous tenir pour complète une doctrine qui ramène toutes les qualités d'une langue bien faite à la sim< plicité, à la détermination et à l'analogie, surtout si cette langue est donnée pour la science elle-même? Nous ne le pensons pas. Une langue doit être non-seulement simple, déterminée, analogue, mais encore complète et savante. Complète, c'est-à-dire capable de suffire à tous les besoins de la pensée, d'où la nécessité de ne pas appauvrir les langues par le purisme et de les recruter à propos; savante, c'est-à-dire qu'elle doit être une image fidèle de la vérité, exprimer la nature des choses et leurs vrais rapports, écarter les acceptions confuses, les catégories imaginaires, les expressions nées d'une fausse vue de la réalité. . Condillac ne paraît pas s'être souvenu de tout cela dans sa TMngue des calculs. Il considère une science toute idéale et croit pouvoir lui assimiler toutes les autres. Grave méprise, selon nous. En mathématiques, il y a un progrès régulier, marqué invariablement par la complexité de plus en plus grande des opérations sur les figures et sur les nombres. Dans les autres sciences, il n'en est pas toujours ainsi. Prenons pour exemple l'ensemble des vues logiques de Condillac ; on n'y trouve pas cet ordre nécessaire qui empêche les rapports d'identité de dégénérer en confusion ; les idées s'absorbent, pour ainsi dire, les unes dans les autres, et on n'aperçoit entre elles aucune subordination. Quand l'auteur me dit qu'iine langue est une méthode, et qu'une méthode est une langue, je ne le comprends pas; range-t-il les langues parmi les méthodes ou les méthodes
252 no LANGAGE.
parmi les langues? Je l'ignore. On me dira que peu importe <^tte question de classificalion, puisque, suivant Condillac, les idées de genre et d espèce ne correspondent à rien de réel. Mais il les admet au moins comme moyens de mettre de Tordre dans nos pensées, et il n'y a ni ordre ni progrès dans une série de propositions réciproques telles que cellesci : toute langue est une méthode, toute méthode est une langue ; lart n est que le naturel, le naturel n est que Tart, etc., etc.
Nous voudrions trouver dans les autres ouvrages de Condillac le complément de la doctrine de la Langue des calculs sur les qualités d'une langue bien faite. Il nous vient en mémoire un chapitre de la Grammaire intitulé : Considérations générales sur la formation des langues et leurs progrès (1).
Là Condillac parle de la richesse des langues et il les considère comme l'ouvrage de la nature. Mais 1® en quoi consiste cette richesse? «Les langues les plus riches sont celles des peuples qui ont beaucoup cultivé les arts et les sciences (2). » Pourquoi cela? Parce que ces peuples ont beaucoup de besoins. 2° Comment la nature contribuet-elle à former les langues? Par les besoins qu'elle nous donne et les circonstances dans lesquelles elle nous place (3). Car ce serait une erreur, dit Condillac, de croire que les langues expriment la nature des choses (4) .
Ou voit que Condillac partait de principes qui ne lui permettaient guère de dire à quelles conditions une langue devient riche et savante. Comme nous lavons déjà dit, il considérait la langue en elle-même , et le signe indépendamment de la chose signifiée. Aussi, au lieu d'aviser aux
(i) Grammaire^ part. I, ch. II. — (2) Ibid., p. 33. — (3) Ibid., p. 26.— (4; Ibid., p, 24.
Klusion.
DU LANGAC.E. 253
moyens de rendre la langue savante; a-l-il réduit la science elle-même à une langue plus ou moins claire^ facile, élé^ gante, et il a cru que la philosophie était acheuée (1)* « Elle ne 1 était pas; elle était loin de Têtre. Ce préjugé la retardée même, en éloignant lexpérience (2). »
Après cette longue discussion, nous pouvons discerner ce qu'il y a de vrai et de faux dans l'appréciation de Mairie de Biran que nous citions au début du précédent chapitre. 11 est évident qu'il faut y apporter quelques restrictions, et que les condillaciens n'ont pas déterminé, avec une parfaite exactitude, les rapports du langage et de la pensée. Non, la science n'est pas une langue bien faite; non, les méthodes ne sont pas des langues et toutes nos erreurs ne viennent pas de l'indétermination des signes. Mais à Dieu ne plaise que nous nous en tenions à un résultat purement négatif. Ces paradoxes condillaciens sont, en définitive, de ces formules heureuses qu'il est bon de retenir, et que Ton peut citer utilement toutes les fois que l'on a besoin d'exagérer une vérité pour la mieux faire comprendre. On ne saurait trop répéter que les langues sont de puissants auxiliaires de l'analyse, que le bon emploi des signes est indispensable pour donner au raisonnement toute sa puissance, que si la langue n'est pas la science, elle en est le résultat et le signe, que si l'art de parler n'est pas l'art de raisonner, il y a entre l'un et l'autre des rapports intimes, qu'un excellent moyen d'éviter beaucoup d'erreurs, c'est de déterminer exactement les idées et les noms. Voilà ce que Condillac et ses disciples ont admirablement mis en lumière par leurs exagérations mêmes. Si donc il nous arrive presque continuellement de les contredire, ce n'est pas que
[\) Cousin, (F.uvres, 2' série, t. IH, p. 219. — (2) Ibid.
nous leur refiisions le tribut de gloire qui leur est dû, mais c'est qu'il faut plus de temps et d'efforts pour démêler l'erreur et la combattre que pour reconnaître et proclamer la vérité.