CHAPITRE DOUZIEME
De la méthode dans les sciences physiques.
Sommaire.; — Doctrine générale du Traité des systèmes applicable aux sciences physiques. — Des systèmes en physique. — Des hypothèses. — Réflexions sur la méthode expérimentale dans VArt de raisonner, — Opinion de Lavoisier sur la doctrine de Condillac.
Doctrine gé- C est surtout daus le Traité des systèmes et dans l'^rt
Dérale applica- .
bie.aux scicn- ^^ rotsonner que Condillac s'est occupé de la méthode des
CCS physique»:. ^ ^ ^
sciences physiques. On trouve, dans le premier de ces deux ouvrages,^ des réflexions générales applicables à la physique et à l'histoire naturelle, et des chapitres^ spécialement consacrés aux systèmes en physique et aux hypothèses.
C'est au nom de lexpérience qu'à propos des systèmes en général Condillac fait la guerre aux abstractions. Les seuls systèmes qu'il approuve complètement sont ceux qui sont fondés sur l'expérience. Aux vues incomplètes et à la méthode arbitraire de certains philosophes, il oppose l'exemple des physiciens et des chimistes, qui s'attachent uniquement à recueillir les phénomènes, parce qu'ils ont reconnu qu'il faut recueillir les effets de la nature et en découvrir la dépendance avant de poser les principes qui les expliquent (1). Enfin, il recommande à ceux qui
(i) Traité des systèmes, p. 26.
^ique,
veulent se faire des idées justes, de tout voir, de tout connaître avant dé s'arrêter à un système.
fitcmes Ces préceptes dont la justesse est incontestable s appliquent à toutes les sciences expérimentales. Mais, comme nous lavons dit, notre auteur consacre aux systèmes en physique un chapitre spécial dont on peut résumer ainsi la doctrine. « Tout consiste en physique à expliquer des faits par des faits (1) ». Quand on a recueilli les phénomènes, il faut les disposer dans un ordre où les premiers rendent raison des derniers. Us se prêtent ainsi mutuellement du jour ; cette lumière nous indique de nouvelles expériences et nous fait former des hypothèses (2).
Mais, ajoute Condiilac, il ne faut pas se contenter de rapports vagues (3); il ne faut pas demander des explications aux principes abstraits (4); il ne faut pas avoir la prétention de rendre compte de l'étendue et du mouvement (5); il ne faut pas entreprendre de déterminer Fidéc de force (6), etc. Tel est à peu près le contenu du chapitre XVI du Traité des systèmes.
Ici, comme à propos des systèmes en général, nous louerons Condiilac d'avoir recommandé avant tout l'étude des faits. Mais, cela dit, nous nous permettrons de faire les observations suivantes: 1® On peut reprocher à Tauleur de trop s'abandonner à son esprit critique et négatif. Il en dit toujours plus long sur ce qu'il faut éviter que sur ce qu'il faut faire. Cette manière de donner des conseils paralyse l'esprit d'investigation au lieu de le guider et de le soutenir. 2° D'après Condiilac, il semble que les mathématiques seules puissent avoir de bons systèmes, parce
(0 Iraité des systèmes, p. 388. — (2) Ibid., p. 387. - (3) Ibid., r- 383.- (4) Ibid., p. 386. - (b) Ibid., p. 385. —.(6) Ibid., p. 386.
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que c'est la seule science où 1 on puisse remonter aux unilés élémentaires et faire toutes sortes de compositions et de décompositions. En physique, au contraire, un bon système est impossible, parce qu'on ne connaît jamais tout, parce qu'on ne peut observer ni les premiers éléments des choses, ni les premiers ressorts des corps vivants (1). 11 faut convenir qu'il y a du vrai dans ces réflexions; mais nous regrettons de ne pas voir, à coté d'aperçus purement négatifs, l'idée consolante et féconde du progrès. 3"* Enfin nous repoussons ici comme ailleurs (2) cette doctrine exclusive qui réduit arbitrairement toute espèce de principe à un fait primordial. On nous dit que « les meilleurs principes que Ion puisse avoir en physique, ce sont des phénomènes qui en expliquent d'autres (3). » 11 y a pourtant un autre principe qui est Tàme des sciences physiques et naturelles ; c'est celui que l'on appelle aujourd'hui principe d'induction, c'est-à-dire la grande idée de l'ordre, conçue à priori et partout présente, soit dans les recherches des physiciens, soit dans leurs théories.
Des « Le chapitre contre les hypothèses est excellent, dit un
hypothèses. . • • i^ i i- / • >
illustre ecrivam. Ln le lisant on ne prévoit guère que le plus célèbre démenti que ce chapitre pût recevoir lui devait venir de l'auteur lui-même, et que l'ennemi déclaré . des hypothèses aurait recours un jour, pour mieux connaître l'homme réel, à l'hypothèse de l'homme statue (4).» Nous sommes aussi d avis que ce chapitre est bon ; mais Condillac ne s'y montre pas précisément V ennemi déclaré des hypothèses. On peut le féliciter au contraire d'avoir déterminé avec prudence et sagacité les conditions que
i) Traité des systèmes, p. 371. — (a) Voir ci-dessus, part. II, ch. VI. — Traité des systèmes, p. 371. -- (4) Cousin, i« série, t. III, p. loi.
DE LA MÉTHODE DANS LES SClEiNCES PHYSIQUES. 269
cloivenL remplir les hypothèses en pliysique pour être vraiment utiles à la science. Seulement il se montre trop sévère pour les hypothèses cartésiennes, et, quand il entreprend de les remplacer, il n'a pas la main heureuse. Il nous renvoie, en effet, à un chapitre de la Logique (1) où sont expUquées les causes de la sensibilité et de la mémoire. C'est là qu'au lieu des esprits animaux et des traces du cerveau, nous trouvons une longue comparaison entre un homme et un clavecin ; là il est dit que « la mémpire d'un air qu'on exécute sur un instrument a son siège dans les doigts, dans l'oreille et dans le cerveau (2).» Il faut avouer que ces explications ne sont guère satisfaisantes, et l'auteur fait bien de déclarer qu'il n'a pas la prétention de rendre raison de tout.
Après le Traité des systèmes .no\i^ trouvons encore dans ï^rt de raisonner des préceptes applicables aux spiences physiques. Malheureusement, dans le chapitre sur V Évidence de fait, il n'y a qu'une théorie bien défectueuse de la perception extérieure, et, dans le suivant, quelques explications tout à fait élémentaires sur ce qu'on entend par phénomène (3), observation et expérience. Il n'y arien là qui rappelle les recommandations sagement minutieuses du novum organum ou même les indications de la sixième partie du Discours de la méthode. Condillac redevient intéressant dans les morceaux où la sagacité de l'esprit critique peut se donner carrière, comme dans le chapitre intitulé Réflexions sur l'attraction (4), où il attaque les vaines explications que donnent les Newtoniens, de la solidité, de la fluidité, de la dureté, de la mollesse, etc. il a encore des pages très-remarquables sur les conjec-
(0 Logique, part. 1, ch. IX.— (2) Ibid., p 8y. — (3) Art de raisonner^ p. 78 et 79. — (4) Ibid., p. 220.
270 bE LA MÉTHODE DANS LES SCIENCES PHYSIQUES.
tures et l'analogie. On cite partout ses remarques si judicieuses et si bien coordonnées sur les différents degrés de vraisemblance des conjectures, suivant que les analogies sont plus ou moins nombreuses, plus ou moins profondes. L auteur, bien inspiré cette fois par son antipathie contre le cartésianisme, combat, au nom de l'analogie, l'hypothèse de l'animal machine. « Les bêtes sont-elles donc des machines? Il semble que leurs opérations, les moyens dont elles opèrent et leur langage d'action ne permettent pas de le supposer. Ce serait fermer les yeux à l'analogie (1). »
Opinion de Nous n'aurions pas songé de prime abord à chercher ailleurs que dans le Traité des systèmes et dans VArt de raisonner des vues appHcables aux sciences physiques. Mais voici qu'un savant de premier ordre nous transporte, à propos de chimie, en pleine Langue des calculs.
En tête de son Traité de chimie élémentaire^ Lavoisier place un Discours préliminaire tout pénétré des principes de la logique condillacienne. Les disciples de Condillac sont fiers de cet hommage rendu à leur maître par l'illustre savant. Pour nous, nous pensons qu'il fiiut distinguer avec soin deux choses : V Les services réels que Condillac a pu rendre à la chimie, soit par ses idées personnelles, soit en rappelant avec force des règles de méthode déjà connues avant lui ; 2* Les assertions systématiques sur les rapports des signes et de la pensée.
Sur le premier point nous ne chicanerons pas les admirateurs de Condillac. C'est bien d'après les vues de notre philosophe sur les qualités d'une langue bien faite que Lavoisier a mis de la simplicité et de l'analogie dans la nomenclature chimique. Au lieu de Isl poudre d*algaroth^
(I) Art de raisonner, liv. IV, ch. UI.
du sel cValemhroth et du tarhith minéral ^ au lieu de y huile de tartre^ du beurre (Tarsenic et de la fleur de zinc, lorsqu'il n'y a dans le règne minéral ni huile, ni beurre, ni fleur (1), on trouve dans Lavoisier des mots simples pour les corps simples, des mots composés pour les corps composés, avec le moyen de distinguer dans chaque composé ce qui est générique de ce qui est spécifique, ainsi que les proportions diverses des éléments. C'est encore en s'inspirant d'idées tout à fait condîllaciennes qu'il a adopté, pour la première partie de sa chimie élémentaire, un plan tout à fait contraire à celui que Ton suivait précédemment. Au lieu de supposer dès les premiers pas des connaissances que l'élève ou le lecteur ne peut acquérir que dans les leçons subséquentes (2), il s'adresse immédiatement aux faits, n'arrive aux idées que par les faits et aux mots que par les idées. C'est pour aller, suivant la recommandation de Condiilac, du connu à l'inconnu, que Lavoisier écarte ou ajourne sagement les questions obscures, comme celles des aflînités, des attractions électives, des premiers principes des corps. Rien, suivant Lavoisier, ne s'applique mieux à la chimie que les réflexions de^ Condiilac sur les causes qui ont retardé le progrès des sciences en général, telles que l'habitude d'imaginer les choses avant de les connaître et d'abuser des mots sans les entendre. Enfin, aussi bien que Condiilac, Lavoisier pense que « le seul moyen de remettre de l'ordre dans la faculté de penser, c'est d'oublier tout ce que nous avons appris, de reprendre nos idées à leur origine, et de refaire, comme dit Bacon, l'entendement humain. ))
(i) Voir le Discours préliminaire de la Chimie élémentaire, p. xxvi. — (2) Ib., p. xr.
Jusqu'à présent, nous ne voyons rien à reprendre dans les idées que Lavolsier emprunte à Condillac. Mais il ne s'en tient pas là. Il envisage à un point de vue tout à fait condillacien les rapports généraux des signes et de la pensée. Il déclare qu'en s'occupant de réformer et de perfectionner la nomenclature de la chimie, il a mieux senti qu'il ne l'avait fait jusqu'alors l'évidence des principes posés par l'abbé de Condillac, savoir que noLUS ne pensons qnauec le secours des mots, que les langues sont de iféritables méthodes analytiques ^ que l'algèbre, la plus simple^ la plus exacte et la mieux adaptée à son objet de toutes les manières de s'énoncer^ est à la fois une langue et une méthode analytique ; enfin que tout Part de raisonner se réduit à une langue bien faite. « En effet, dit-il, tandis que je n'avais pour objet que de perfectionner le langage de la chimie, mon ouvrage s'est transformé insensiblement entre mes mains, sans qu'il m'ait été possible de m'en défendre, en un traité élémentaire de chimie (1). »
Nous en demandons bien pardon à Tillustre savant, mais de ce qu'il n'a pu s'occuper de la forme sans s'occuper du fond, il ne s'ensuit nullement que le fond et la forme soient la même chose. Supposons un poète s'essayant à chercher des rimes; il est clair qu'il ne pourra sans extravagance négliger entièrement le sens. Dira-t-on pour cela que la rime est la poésie tout entière ?
Lavoisier ajoute : « Comme ce sont les mots qui conservent les idées et qui nous les transmettent, il en résulte qu'on ne peut perfectionner le langage sans perfectionner la science, ni la science sans le langage, et que, quelque certains que fussent les faits, quelque justes que fussent les idées qu'ils auraient fait naître, ils ne transnict-
<0 Lavoisier, Discours préliminaire, ^.y\.
traient encore que des impressions fausses, si nous n'avions pas des expressions exactes pour les rendre. » Voilà des observations très -justes et très-bien exprimées, mais nous répéterons ce que nous avons dit plus haut : cela ne prouve pas que tout lart de raisonner soit une langue bien faite. Remarquons, en finissant, que lorsqu*on lit ce Discours préliminaire qui est très-remarquable à certains égards, on y trouve quelquefois ce que nous reprochons souvent à Condillac, des rapprochements de mots donnés pour des réprocités d'idées, une clarté apparente quand le fond est obscur, des paradoxes sauvés par le voisinage dun lieu commun. Il était difficile de s'approprier les qualités du philosophe à la mode sans prendre aussi quelques-uns de ses défauts.