‹ Les théories logiques de CondillacChapitre 33 sur 74 · CHAPITRE SEIZIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEIZIEME

Aperçus relatifs à la critique historique.

Sommaire.— Réflexions sur les conjectures dans l'histoire. — Application de ces réflexions à l'histoire primitive des peuples. — Part de vérité contenue dans ces réflexions. — Insuflisance du point de vue psychologique de Condillac.

^dttions Au commencement de la partie historique du Cours tonjectu'rï^ détudes^ Coudillac fait observer à son élève que, pour rhistoire primitive de tous les anciens peuples, excepté celui d'Israël, les monuments nous font défaut, mais qu'en [absence des monuments, nous pouvons quelquefois nous permettre des conjectures (1). On peut, en réfléchissant, juger des causes par les effets et des effets par les causes. Il y a, suivant notre auteur, trois espèces de causes : d'abord un certain caractère général, qui vient de ce que « tous les hommes se ressemblent par l'organisation, par la manière de sentir, et par les besoins de première nécessité (2). » Dans les commencements, ce caractère général \ a du avoir la principale influence (3). En second lieu, les

circonstances modifient différemment ce caractère général, et par circonstances il faut entendre le climat, la nature du gouvernement, le progrès des arts et des sciences (4).

(i) ŒMï/rescowp/èies, t. IX, p. 30. — (2) Ibid., p. ai. — (3; Ibid., p. 33.— (4) Ibid-, p. 31.

« Enfin, la troisième cause comprend tous les hasards, c'est-à-dire tout ce qui, étant une suite d'un ordre général que nous ne pénétrons pas, ne peut être deviné, et n est connu qu'autant que nous voyons, ou que nous l'apprenons de ceux qui en ont été témoins (1). »

La plupart des historiens les plus anciens, ou bien étaient trop éloignés des événements qu'ils racontaient, pour s'être assurés des hasards qui avaient amené quelque révolution dans les siècles antérieurs, ou bien étaient incapables de démêler le caractère général et les circonstances qui le modifient (2).

Avec plus d'expérience et de philosophie qu'ils n'en avaient, nous pourrons suppléer quelquefois à leur silence et éviter les erreurs où ils sont tombés. Il suffira de suivre trois règles : 1® se tenir en garde contre les hypothèses imaginées par les écrivains dans la vue d'appuyer un système; 2® observer les besoins des peuples dont on lit l'histoire, leurs noiœurs, les lieux qu'ils ont habités, etc. ; 3® enfin, remarquer les faits qui sont hors de doute, et rejeter tous ceux avec lesquels il ne sera pas possible de les concilier (3).

Application CoudiUac, joignant l'exemple au précepte, appHque ces réiiexions règles à l'histoire primitive' des peuples de l'antiquité.

primitive des Porté comme on l'est, dit-il, à croire que les choses ont

peuples.

toujours été ce qu'elles sont, on regarde comme des nations ce qui ne formait que des familles; on prend pour des rois puissants les chefs d'une ou de plusieurs familles^ ou les plus habiles chasseurs ; on croit qu'ils bâtissent des villes pour leur domination, quand c'est pour y trouver un asile contre les bêtes féroces (4) ; on se dit que, pour former de si

(1) (ouvres complètes, t. IX, p. ai. — (a) Ibid., p. 22. — (3) Ibid., p. 23, 24, 25. (4) Ibid. p. 3o

bonne lieure des corps de nations, il a fallu que laccroisseinent de la population fût d abord très-rapide; et cependaht, la terre n'était qu'un désert (1), Tagriculture, nécessaire pour nourrir une population nombreuse, n'existait pas (2) . Les habitudes^de la vie pastorale empêchaient les hommes de s'élcrigner des rivières le long desquelles les troupeaux pouvaient subsister (3). Aces conjectures sur la puissance des premières monarchies et sur les progrès de la popu lation, Condillacen ajoute d'autres sur les peuples sauvages 'chap. Vj, sur les lois des peuples anciens (chap. VI), sur leur gouvernement (chap. VII), et sur leur religion (chap. VÏÏI) ; puis il termine par la réflexion suivante : « Si mes conjectures ne sont pas le tableau exact de ce qui est arrivé dans des siècles aussi peu connus, elles vous font voir au moins les effets qu'a dû produire le caractère général de l'esprit humain, dans les circonstances oii nous avons supposé les homtnes. Voue avez vu le commencement des lois, de Tidolâtrie et des monarchies : vous avez vu celui de la puissance royale qui comprenait alors le pouvoir législatif, le pouvoir sacerdotal et le commandement des armées ; enfin, vous avez vu le commencement de tout ce qui a concouru à former les sociétés civiles. Voilà, Monseigneur, ce que je m'étais proposé de mettre sous vos yeux , et il me semble que les observations que nous avon^ faites, doivent vous préparer à étudier l'histoire avec plus d'intelligence (4). »

btdf vérité Telles sont, en résumé, les idées de Condillac sur les

contenue

dans conjectures dans l'étude de l'histoire. Si nous les considérons au point de vue par où elles ont trait à la logique, voici, selon nous, à quelles observations elles peuvent donner lieu. On ne peut qu'approuver notre auteur, lors-

(I) OEuvres, t. IX, p. 27. — (2) Ibid., p. 32.— (3) Ibid., p. 33. — (4) Ibid., p. 68

qu'il conseille de se tenir en garde contre les hypothèses imaginées par les écrivains dans la vue d'appuyer des systèmes qu'ils ont adoptés trop légèrement. Il est aussi d'une bonne logique de remarquer avant tout les faits qui sont hors de doute, afin de rejeter œux qui les contredisent ; c'est une application de la règle générale qui prescrit d'aller du connu à l'inconnu.

Condillac énonce encore une grande vérité, lorsqu'en parlant des idées qui doivent diriger l'historien dans ses conjectures, il déclare qu'il y a certainement un caractère général par lequel tous les hommes se ressemblent. Ce caractère, selon nous, n'est autre chose que la nature humaine, cette nature dont la psychologie constate les éléments essentiels, et qu'il faut bien croire la même dans toute une classe d'êtres, sous peine de n'attacher aucun sens aux mots homme, humanité. En énonçant cette vérité, notre auteur nous fournit lui-même un correctif important de l'opinion qu'il exprime à satiété et dont il abuse plus d'une fois, savoir que l'homme n'a pas toujours été ce qu'il est. Sans doute, il y a eu dans l'homme transformation et progrès; mais un homme a toujours été un homme.

Ainsi nous approuvons Condillac de faire ici de l'histoire au moyen de la psychologie, lui qui fait si souvent de la psychologie au moyen de l'histoire.

Insuffisance Mais qucls sont les points de vue psychologiques qu'il >oint'^de vue foumit à l'historieu? En d'autres termes, quels sont, de omdfuacf d'après lui, les caractères par où les hommes se ressemblent ? « Par l'organisation, dit-il, par la manière de sentir, par les besoins de première nécessité (1). » Ici nous trouvons notre auteur tout à fait insuffisant. Non ce n'est pas

(0 Œuvres, t. IX, p. ai.

là seulement ce qu'il faut savoir sur rhomnie, si on veut deviner l'histoire primitive du genre humain, si on veut surtout expliquer l'origine des lois, des religions et des beaux-arts.

Condillac tente l'entreprise ; mais nous osons dire qu'il n'y réussit pas tout à fait, et que le défaut de ses explications vient précisément de ce qu'il part d'une psychologie incomplète. Pour les lois, c'est toujours l'idée si peu satisfaisante d'un contrat tacite. Pour la religion, il y a des observations de détail ; mais, sans exiger d'un logicien du xvm* siècle les vues élevées que Ton porte aujourd'hui dans les études d'histoire religieuse, ne peut-on pas trouver étonnant qu'il ne dise rien de Tuniversalité du sentiment religieux, avant de parler des diverses formes dont il est susceptible? I^ chapitre consacré à des conjectures sur les peuples sauvages est très-intéressant; mais quand on vient d'en achever la lecture, l'esprit, ce semble, désire encore quelque chose. L'auteur nous montre les hommes sauvages uniquement occupés à satisfaire leurs premiers besoins, celui de nourriture, celui de se garantir contre les animaux carnassiers, celui de vivre par troupes. Ces besoins satisfaits, ils regardent comme superflus ceux des nations policées. Menant une vie nomade si le climat suffit sans effort à leur subsistance, ils ne se fixent que lorsqu'il leur est trop difficile de subsister. Mais ils consentent longtemps leur premier esprit de libertinage (1). Forcé (le m'arrêter sur cette pensée qui est la dernière du chapitre, je me demande avec inquiétude comment les peuples sauvages sortiront de cet esprit de libertinage où ils doivent demeurer si longtemps ; et puisque Condillac se

(I) OEttvrw. t. IX, p. 4».

propose ici de fournir des points de vue à l'historien, je constate avec regret que, dans tout ce qui précède, il ne nous a pas donné de quoi expliquer cette grande chose qui est Thistoire tout entière, le progrès.

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