APPLICATION DE LA LOGIUE A L*ART D'ÉCRIRE
la liaison des idées que tout n*est pas divers et changeant dans le goût et dans le style. L^'emploi des sons articulés varie^ comme la pantomime, suivant tes climats (1); il eu est de même du langage des passions (2). « Cependant, il y a une loi qui est la même potxr toutes les langues polies,
c'est le principe de la plus grande liaison des idées le
style est donc susce{>tible d*une. beauté, réelle (â).. ».
Ce principe sert de bas» au traité de Condillac sur 1 art d'écrire. Dans cet ouvrage, il est question successivement des constructions, des tours et des figures, du tissu du style^ et des caractères du style suivant les différents |
genres d'ouvrages. Or, d'après notife auteur, le inèmQ |
principe s'applique également à ces quatre choses^ aux !
' figures et aux genres comme aux constructions et au tissu '
du discours. La liaison des idées ne fait pas seulement la netteté du style; elle en fait aussi le caractère (4).
Ici nous nous permefttrons une première observation. Puisque la liaison des idées est tout pour Condillac, il serait important de savoir quels sont les rapports en vertu desquefe les idées se liefit et quelle est la cause de cette liaison. Or, ce sont là des points sur lesquels Condillac ne nous fournit pas les éclaircissements désirables. Il répète sa formule et il l'applique; et, si l'on en juge d'après Tes rares explications qu'il donne, cette liaison des idées vient moins de l'activité de l'esprit que des circonstances extérieures (5).
Mais de quelque manière que l'on entende cette liaison, il nous est impossible d'y voir le principe unique d'où découlent toutes lés règles de l'art d'écrire. C'est là un point de vue qui n'est ni assez général, ni assez élevé. Non
(0 Art d'écrirg, p. «84. — (2) Ibid., p. 285. — (3) Ibid. - (4) Jbid., p. i3, tur la marge. — (5) Art de penur^ part* h ch. VI.
Digitiz.ed by VjOOQIC
APPLICATION W LA LOGIQt)B A L'ART D'ÉGRÎRË. 329
pas. (^UQ les grandes idées qui dontinent toute la critique littéraire fussent étrangères à nbtre auteur. Qu'on en juge par les passages suiirants. « Les grammairiens..^., reçoivent la lei de Tusage, qulk appellent bi^rre. Cependant ' 1 usage n'est pas aussi peu fondé en raisoii qu'ils le prétendent; il s'établit d'après ce qu'on sept, et le sentiment est bien plus sûr que les règles des grammairiens (1). i» Et ailleurs : « Sans vous occuper de ce qui a été dit ou de ce qui ne l'a pas été, songez uniquement à ce qui peut se dire (2); » et encore: « les grammairiens disent que l'ellipse iloit être autorisée par l'usage, mais il sufBt qu'elle le soit par la raison (8). y> Cette idée d'en appeler de l'usage à la raison, et de faire reposer sur la raison l'autorité de lusage, est réellement une * idée grande et féconde. Mais*au lieu d'être indiquée en passant, elle devrait être approfondie et mise en évidence. Condillac aime mieux réduire la raison tout entière et le sentiment luimême à la liaison des idées. C'est de la que nous allpns voir sortir quetques-uftes des qualités et tous les défauts de son ouvrage sur l'art d'écrire.
Le principe de la liaison des idées nous semble d'une application presque toujours heureuse, dans le premier livre où il s'agit des constructions, et dans le troisième où il est question du tissu du discours.
Le chapitre l**", du livre 1, sur l'ordre des idées dans V esprit^ est excellent , malgré la fausse définition du jugement, qui semble ramener cette opération elle-même à la liaison des idées. On ne peut qu'approuver ce qiie dit Condillac de la nécessité d'avoir présent à l'esprit tout un système, c'est-à-dire toute une suite de raisonnements, et le conseil qu'il donne de remarquer une série d'idées
{i) Art d'écrire, p. 107. — (2) Ibid., p. 218. — (3) Ibid., p. 1 10.
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priacipaleset de prendre Thabitude de les parcourir rapidement.
Si, de ces considérations philosc^biques sur l^oidre des idées, nous passons aux n^arques de détail sur les ams* tructions, nous hrouvons pso^tout raf^ication du principe de la liaison des idées* Cette application n a rien deibrcé, et elle donne lieu à des aperçus trèsrjustes et très-bien exprimés. Nous ne pouvons que renvoyer au livre luimême, pour tout ce qui ccmcwne 1^ propositîims où tous les mots sont subcM^doonés à un seul, celles qui scmt composées de plusieurs sujets ou dé plusieurs attributs, etc., etc. Cest surtout dans ces remarques particulières que Condillac nou» plaît par sa manière nette et précise de dire les choses, et par son attention constante à simpliSer ce que d autres cherchent à embrouiller. du discours. Le principe de la liaison des idées s applique encore très-bien au troisième livre, sur le Tissu du discours. Quiconque veut apprendre à écrire lira toujours avec fruit les observations de Condillac sur la nécessité de construire les phrases les unes par rapport aux autres, sur la coupe des phrases, sur les longueurs, a La ligne est tracée, dit Condillac; tout ce qui s'en écarte est superflu. Or on s'en écarte en insérant des choses étrangères, en répétant ce qui a déjà été dit, en s arrêtant sur des détails inutiles. Ces défauts, s'ils sont fréquents, refroidissent le discours, l'énervent, ou même l'obcurcissent. Le lecteur fatigué perd le fil des idées qu'on n'a pas su lui rendre sensible : il n'entend plus, il ne sent plus, et les plus grandes beautés auraient peiqe à le tirer de sa léthargie. On serait court et précis si on concevait bien, et dans leur ordre, toutes les pensées qui doivent développer le sujet qu^on traite^ C'est donc de la manière de concevoir que naissent les lon-
des figures.
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gueurs du style, vice contre lequel on ne saurait trop se préçautionner, et qu on ,n*évitera pas si on s'écarte des règles que nous avons tirées du principe de la liaison des idées (1). »
Des tours Jusqu'ici OU voit le principe de la liaison des idées
dojaner à peu près tout ce qu on lui demande. Mais ii n*en est plus de même, quand il s'agit de rendre compte des tours et des figuras qui font le caractère du style.
Après avoir combattu Buffon dans le Traité des animaux^ Condillac a-t-il puisé des inspirations dans le Discours sur le stjrle? Je ne sais. Mais il y a, entre le naturaliste et le philosophe, des analogies frappantes. Suivant Buffon, «le style n'est que Tordre et le mouvement qu'on met dans ses pensées (2). » Mais, pour que la définition fût complète, il fendrait ajouter que le style dépend aussi du choix et du tour des expressions. Bufibn veut que l'on forme de ses pensées une chaîne continue^ dont chaque point représente une idée^ que Von conduise la plume sur ce premier trait^ sans lui permettre de s'écarter^ sans Vappujer trop inégalement (3), Mais voici ce que lui ob- [ecte un illustre écrivain de nos jours : <( Exprimer sa pensée, c'est la produire, c'est la sentir dans toute sa force ; et, par là même, c'est souvent la transformer, la grandir, et non pas seulement colorer d'une teinte visible des caractères rangés dans un ordre immobile (4). )>
La doctrine de Condillac, tout à fait semblable à celle de Buffon, est sujette aux mêmes objections, et à de plus graves encore. Car ce qui dans le Discours sur le. stjrle n'est peut-être qu'une exagération oratoire^ devient un système dans VJrt décrire.
(i) Art d'écrire, p. 326. — (2) Buffon. Discours sur le style. — (3) Ibid. — (4) Villcmain, Tableau de la littérature au dix-huitieme siècle.