ET CELLE DU XVIII
refusions de rendre justice à cet esprit si noble et si distingué. Sans se faire le champion des idées reçues, sans donner à sa pensée le ressort d'une lutte contre les novateurs dangereux ou contre la crédulité vulgaire, Condillac fait de la science et ordonne un système. Gomment col homme, jsi complètement étranger au prosélytisme de quelques-uns de ses contemporains, pouvait-il s mquiéter des conséquences pratiques de ses doctrines? Le mathématicien, dans ses calculs, le physicien, dans ses expériences, ne se demandent pas si leurs recherches seront utiles ou nuisibles à la morale. Tel est Condillac. Il n a qu'une passion, lamour de Tétude. Destiné de bonne heure à rEglise,il n'eut d'abbé que le nom et la régularité des mœurs ; il consacra à la philosophie tout son temps et toutes ses forces, et la mort le surprit tandis qu'il travaillait encore à la Langue des calculs. Nous avons vu quel bel ensemble forment ses traités de logique. Dans ces divers ouvrages, on trouve partout le développement d'une pensée unique. La doctrine a un cachet d'originalité qu'il est impossible de ne pas reconnaître. Tout s'y tient, tout s'y enchaîne ; les vérités sont liées aux vérités, les paradoxes appellent les paradoxes.
Cette liaison des idées, jointe à la clarté du style, dotme aux ouvrages de Condillac une valeur littéraire qui les distingue entre une foule de traités du même genre, et qui nous fait oublier par intervalle ce qu'il y a d'inexact dans la doctrine. Prenons pour exemple la Logique. Pour le fond des choses, l'auteur se montre afïirmatif et tranchant, plein de sécurité lors même qu'il côtoie des précipices, et, tout en faisant la guerre aux systèmes, il donne dans le plus étroit et dans le plus exclusif des systèmes. Mais comme l'ouvrage est bien composé ! Il est conçu d'un seul
34S OESGARTES ET GONDILLAC.
jet^ et toutes les parties en sont admirablement fondues ensemble. Tout est uni, limpide, et Ion peut dire du développement de la doctrine aussi bien que du style, uno tenore in dicendo fiait (1).
Avec cette forme élégante et claire sur un fonds quelquefois maigre et superficiel, Gondillac est biep un écrivain de la famille de Voltaire; «tenues, aculi, omnia docentes et dilucidiora non ampliora facientes (1) . » Content de savoir peu,, pourvu qu'il sache bien, fortement convaincu de la faiblesse de l'esprit humain, il ne cherche à percer aucun mystère, et il professe, contre les témérités de la raison, une haine à laquelle il n'est pas toujours fidèle.
Ainsi, nous le répétons, par ses défauts comme par ses qualités, Condillac est, dans la philosophie pure, l'homme du xviii* siècle. Infériorité incontestable sous certains rap- |>orts, mais, à d'autres points de vue, progrès accomplis ou préparés : voilà ce que nous trouverons chez lui, en le comparant aux grands philosophes français du siècle précédent.
$ 2. — Descarics et Condillac.
Dans ses ouvrages de philosophie, Condillac ne cite guère ses prédécesseurs que pour les combattre. Il n'en est pas ainsi dans son Histoire moderne. Là il fait un tableau des développements de toutes les sciences, et en particulier de l'art de raisonner. Le point de vue éclectique se substitue au point de vue critique ; les aperçus généraux remplacent les appréciations isolées, et la grande idée du progrès inspire à notre auteur des jugements plus équitables.
(I) Cicéron, Orator, IV. — (2) Ibid.
DBSCARTES ET CONDILLAC 349
Cependant il est loin de rendre complète justice à Déscartes. Il se borne à être un peu moins sévère que dans ses précédents ouvrages. Ainsi il accorde un point dont il n'avait jamais voulu convenir dans son Traité des systèmes , savoir que les hypothèses physiques de Descartes, qu'il croît fausses en elles-mêmes, ont cependant contribué aux progrès de la science et rendu un véritable service à lesprit humain. Mais, à part cette concession, il refuse de comprendre ce qu'il y a de grand et de fécond dans la révolution opérée par ce philosophe. S'agit-il du doute méthodique? il rappelle que Bacon en avait eu .l'idée aussi bien que Descartes , comme si une simple observation , perdue parmi les nombreux aphorismes du ISouum organum^ pouvait se comparer à cette lutte savante , obstinée et triomphante contre le scepticisme, qui est moins, dans Descartes, une règle de méthode que le résumé de sa vie tout entière. Puis il revient aux objections que nous connaissons contre le préjugé des idées innées et contre le critérium de l'évidence (1).
Ainsi Condillac , qui reconnaîtra ce qu'il doit à Locke , refuse de reconnaître ce qu'il doit à Descartes. Par là il se fait grand tort à lui-même, et nous croyons être utile à sa gloire en montrant que , sous certains rapports , il relève de Descartes , et en le replaçant dans le grand mouvement de la philosophie française. Nous ne faisons que suivre en cela l'exemple de ses deux grands disciples, MMé de Tracy et Laromiguière.
Condillac subit, comme toute la philosophie moderne, l'influence toute puissante de Descartes. Sans doute il s'éloigne de lui en prenant pour point de départ de la connaissance humaine le fait de la sensation, au lieu de prendre
(I) Histoire moderne, t. XX des Œuvres complètes^ p. 524.
350 UESGARTES ET CONDILLAC
celui de la pensée; mais, chez Tun comme cliez laiitre, le point de départ est expérimental et psychologique. Bacon ava,it bien compris que les faits doivent servir de base à la science. Descartes le premier a eu Tidée de choisir parmi les faits ceux que la conscience nous révèle. Condillac pense que la voie qu'il a suivie a d abord été tracée par Locke. Mais Locke lui-même et toute son école relèvent à certains égards de Descartes.
Une autre preuve de l'influence cartésienne, c'est le spiritualisme très-ferme de Condillac. De ses pretnières observations sui; les sensations , il tire un argument en faveur de la distinction de l'âme et du corps. « Que les philosophes à qui il parait que tout est matériel se mettent pour un moment à sa place (de la statue), et qu'ils imaginent comment ils pourraient soupçonner qu'il existe quelque chose qui ressemble à ce que nous appelons matière (1). » Ainsi s'exprime Condillac. Descartes a raisonné de même sur le fait de la pensée ; il a démontré la spiritualité de l'âme en faisant , pour ainsi dire, l'histoire de l'homme intellectuel et moral, sans parler du corps , sans savoir si le corps existé.
Locke se demande avec inquiétude si^Dieu, qui est toutpuissant, ne pourrait pas donner à quelque morceau de matière la faculté de penser , et il n'ose se décider pour la négative. Condillac n'hésite pas ; il comprend que Dieu ne peut pas ce qui est absurde.
Voilà, ce semble, des preuves suffisantes de ce qu'on pourrait appeler le cartésianisme de Condillac. Ce n'est donc pas faire violence aux faits que de renouer, entrer notre auteur et le père de la philosophie moderne , le fil qui -semblai t complètement rompu .
( I ) Traité des sensations, p. 5 7 .
DESCARTES ET GONDItLAC. 35i
Nous sera-t-il [tennis maintenant de comparei* ensemble ces deux philosophes? Ce parallèle ne seniblera peut-être pas déplacé, si Ion se rappelle combien de fois les condlllaciens ont mis leur maître au même rang que Descartes. Quand Laromiguière écrit cette plirase que nous avons déjà ci tée ( 1 ) : 7/ était résen^é à un Français du xvni® siècle, etc. , il est clair que , dans sa pensée , Condillac et Descartes sont deux rivaux de gloire. Pour nous, nous ne donnerons pas à notre auteur une place aussi élevée. Son infériorité par rapport à Descartes est si évidente , qu'il serait puéril de s'arrêter longtemps à la démontrer*
Rappelons-nous 3e quelle manière Descartes combat le scepticisme et pose le point de départ de la science humaine ; rappelonsHious sa méthode pour s'élever à la connaissance de Dieu, et ce critérium de l'évidence formulé avec tant d'à-propos et si bien appliqué , et ces quatre règles si précises et si générales : tout cela esta la fois simple , profond , éternellement vrai , et . nous osons le dire , essentiellement français. Ce qui caractérise, en effet, la philosophie française, c'est qu'elle prélude à la synthèse par l'analyse , et qu'elle se tient à égale distance d'un empirisme timide et des témérités de l'idéalisme. Or, c'est bien là ce que l'on trouve dans Descartes, génie à la fois circonspect et aventureux, mélange étonnant de hardiesse et de prudence.
Nous avouons qu'il n'y a rien de semblable dans Condillac. Il faut donc céder la palme à Descartes en philosophie, comme à Homère en poésie. Mais si tout pâlit devant cette nature céleste et divine , comme diraient les anciens , gardons^nous de refuser .un juste tribut d'admiration à l'ingénieux auteur de la Langue des calcub^ à
(i) Voy. ci-dessus, part. II. ch. VII.
352 DESCARTES ET GONDILLAC.
cet esprit si remarquable de souplesse , de vivacité et de savante culture.
Sans doute Condillac est moins profond et moins vrai que Descartes; il semble éviter les grandes questions philosophiques, et on s'aperçoit, après un peu de réflexion, que sa logique ne peut y atteindre. Mais il nous liabitue davantage à considérer la science logique en elle-même, et par là il contribue à en constituer lautonomie et Tindépendance. En lisant Condillac , on est obligé à chaque instant de prendre parti pour ou contre telle règle de logique , on se forme une sorte d'établissement sur le terrain particulier de cette science ; et c'est là un grand avantages, s'il est vrai qu'avant de savoir ce qu'une science est par rapport aux autres , il faut savoir ce qu'elle est en elle-même.
Condillac fait peu de théologie rationnelle et n'est pas un des créateurs de la physique ; mais , en revanche , on ne peut pas lui reprocher d'appliquer la méthode géométrique à la démonstration de l'existence de Dieu , et d'abuser en physique du raisonnement à priori.
Nous reconnaissons volontiers. que les quatre règles du Discours de la méthode y les réflexions qui les acconipagnent et les Règles pour la direction de l'esprit qui en sont le commentaire , renferment des vérités impérissables et marquent toutes les grandes directions de la pensée scientifique. Mais , après tout , ce ne sont là que des indications, des esquisses à grands traits. Condillac a consacré à la logique plusieurs traités spéciaux ; il a remué toutes les idées qui ont trait à cette science , il a agité et résolu à sa manière toutes les questions; il a créé un système logique de toutes pièces. Dira-t-on que ce système est presque entièrement faux? d'accord. Mais quiconque a étudié
DBSGAlitfiS ET CONDILLAC. 353
riiistoire de la philosophie sait que l'auteur d'un sysLème erroné peut être un homme de génie et bien mériter de la science. Quelle doctrine plus fausse que le panthéisme, et quel plus grand esprit que Spinosa? Condillac, par ses paradoxes mêmes, devait réveiller les esprits , susciter les découvertes avec les contradictions , et rendre souvent d'aussi grands services à ses adversaires qu'à ses disciples.
Nous avons cité quelques-unes de ses critiques sur Descartes. Nous avons vu qu'il se déclare contre le doute méthodique et le critérium de l'évidence. Sans doute ces critiques dépassent le but. Mais elles signalent quelquefois des défauts et des lacunes incontestables, et hâtent le moment où un nouveau travail de la pensée les fera disparaître.
Des hauteurs où planait sa pensée. Descartes n'a pas toujours pu descendre à des distinctions précises. Il a posé les grands principes; mais il fallait des discussions minutieuses et serrées pour eu faire connaître exactement la portée et en déterminer les applications. Condillac s'efforce de nous expliquer complètement ce que nous ne faisons qu'entrevoir dans Descartes ; et , tout en confondant luimême bien des choses diverses, il nous amène à distinguer les différents cas d'une même opération , les différents procédés d'une même méthode.
Nous admirons les passages du Discours de la méthode où il est question de cette unité, de cet enchaînement rigoureux que les philosophes doivent rechercher à l'exemple des géomètres. Mais il est permis de dire que, mêine après œs beaux aperçus de Descartes, l'auteur de la Langue des calculs et ses disciples nous en apprennent bien long sur la manière de lier nos idées et d'en former un ensemble.
Enfin, ia principale gloire de Condillac est d'avoir porté son attention sur ce qu'on pourrait appeler le vocabulaire
354 PASCAL ET GONOILLAG.
et la grammaire de la pliilosophie. A force de nous répéter que la science n est qu'une langue bien faite , il nous a fait comprendre que la science ne se perfectionne qu'avec la languç. Descartes avait ouvert la voie. Chez lui la philosophie s était débarrassée des puérilités de la scolas tique ; mais elle en avait conservé quelquefois la pesante allure et les aspérités. Dans Condillac , elle est accessible à tout le monde et peut être de mise en toute circonstance. Elle a quitté ces formes abruptes qui devaient la tenir enfermée dans les discussions de quelques initiés. Revêtue maintenant d'un langage net et facile , elle peut se mêler aux entretiens de tous les esprits cultivés.
Concluons que si Condillac ne peut pas , comme le voudrait Laromiguière, être placé à côté de Descartes, il n'est cependant pas indigne de lui être comparé. De Condillac à Descartes, la différence est celle d'un esprit actif et original à un génie de premier ordre, du chef d'une école secondaire au promoteur du plus grand mouvement philosophique des temps modernes.
§ 3. — Pascal et Condillac.
Condillac ne cite guère Pascal. Il ne connaissait pas tous ses opuscules logiques, puisque le fragment du Traité sur le vide ^ qu'on lit à la suite des Pensées ^ ne parut qu'en 1779, dans l'édition Bossut. Mais il avait lu certainement ses deux morceaux sur V Esprit géométrique^ dont Tun se trouve reproduit presque en entier dans la logique de Port- Royal. Du reste, Pascal était généralement goûté dans l'école de Condillac. Laromiguière le cite très-souvent avec les plus grands éloges. Il n'est donc pas sans intérêt de comparer le fragment de Pascal aux écrits logiques de notre auteur , surtout si Ion veut savoir en quoi il y eût
PASCAL Et CONBILLAC. 35d
décadence ou progrès de Técole de Descartes à celle de Condiiiac.
Lorsque Pascal composa ses opuscules sur le vide et sur r esprit géométrique^ le jansénisme n'avait pas encore fait de lui un sectaire. Quoique le pyrrhonien se montrât déjà dans quelques aperçus isolés, en somme il obéissait encore à linfluence de Descartes. Philosophe religieux à la manière des plus grands esprits de son siècle , il ne sacrifiait pas les droits de la raison à ceux de lautorité ; il croyait à la puissance des idées et à la loi du progrès. Tel il se montre à nous dans sa Préface sur le Traité du vide, D abord il sépare , en vrai cartésien , le domaine de lautorité de celui de la raison. Dans l'histoire , la géographie, la jurisprudence et les langues, il faut recourir aux livres, aux témoignages , et , par conséquent , à lautorité. t^ Mais où cette autorité a la principale force , c'est en théologie , parce qu elle est inséparable de la vérité , et que nous ne la connaissons que par elle (1). » « Il n'en est pas de même des objets qui tombent sous les sens ou sous le raisonnement. L'autorité y est inutile. La raison seule a lieu d'en connaître (2). » Il feiut donc savoir borner ce respect que nous avons des anciens. « Gomme la raison l'a fait naître, elle doit aussi le mesurer (3). »
Plus loin se trouve exprimée dans un admirable langage cette idée du progrès, qui transporte dans l'antiquité la jeunesse de l'esprit humain, et sa maturité dans les temps modernes. Partant de là pour apprécier ce que les anciens ont lait pour la philosophie naturelle , Pascal leur rend pleine justice. « Us doivent être admirés , dit-il , dans les conséquences qu'ils ont bien tirées du peu de principes qu'ils avaient, et ils doivent être excusés dans celles où
Ci) Pascal, Pensées, édit. Havet, p, 5i3. ~(2) Ibid. - (3; Ibid., p. 5i5.
356 PASCAL £T CONDÎLLAC.
ils ont plutôt manqué du bonheur de lexpérience que de la force du raisonnement (1). »
Mais un des points les plus importants à noter dans ce fragment, c est la part qui est faite à la méthode expérimentale. On reconnaît l'auteur du Traité de l'équilibre des liqueurs dans plusieurs allusions à la nécessité de Fexpérience pour les progrès de la physique ; et ces aperçus sont d'autant plus précieux à recueillir que , dans les réflexions sur Y Esprit géométrique , Pascal va montrer une prédilection quelquefois exclusive pour la synthèse des géomètres.
Dans son premier fragment sur Y Esprit géométrique, Pascal se propose de tracer les règles de la synthèse, qui est l'art de démontrer la vérité quand on la possède. Cet art , la géométrie l'enseigne parfaitement par ses exemples^ quoiqu'elle n'en produise aucuns discours. Il consiste en deux choses principales : l'une, de prouver chaque proposition en particulier ; l'autre , de disposer toutes les propositions dans le meilleur ordre. De là deux sections , dont la première seule sera traitée par Pascal. Quant à la seconde, MM. de Port-Royal tâcheront d'y suppléer (2).
Peu équitable envers le syllogisme, Pascal affirme que la géométrie seule suit les véritables règles du raisonnement. Les règles du syllogisme, dit-il, sont si naturelles qu'on ne peut les ignorer. Nous objecterons à Pascal que les règles de la démonstration géométrique sont aussi toutes ïwturelles^ comme il le dit lui-même plus loin ; ce qui n'empêche pas qu'elles aient leur prix.
Nous arrivons à un passage qui a dû être l'objet d'une attention spéciale dé la part des condillaciens ; c'est celui qui concerne les définitions mathématiques. Laromiguière
(I) Pascal, Pitisées^ p. 5 19. — ^2) Logique de Port^Rqyal, 4* part., ch. IX.
PASCAL ET GONDILLAG. 357
en Mi le plus grand cas ; il regrette que, dans toutes les logiques, au lieu de reproduire le morceau de Pascal, on se contente de répéter que la définition doit convenir à tout ie défini, au seul défini (1), etc. Mais ici Laromiguiëre transporte dans ses appréciations une confusion qui existe dans sa doctrine. Les définitions dont il est question dans Pascal ne sont que des définitions de noms, et quand Laromiguiëre exprime le désir que les règles posées par Pascal remplacent ou complètent les vieux préceptes sur la définition de chose, il passe, à notre avis, d une question à Tautre.
II faut remarquer encore, dans ce premier fragment, les réflexions de Pascal sur la démonstration parfaite qui exigerait, d'après lui, que tous les termes fussent définis et toutes les propositions prouvées. On a souvent critiqué avec raison cette distinction inconcevable entre Tordre accompli et l'ordre le plus parfait entre les hommes. Pascal est déjà sur la pente de ce pyrrhodisme qui, dans les Pensées^ atteindra ses dernières limites. Mais il se retrouve dans le vrai, lorsqu'il parle de la démonstration telle que les hommes peuvent la donner. Alors il explique admirablement combien la géométrie a raison de ne pas tout définir et de ne pas chercher à tout prouver.
Les règles sur les définitions, les axiomes et les démonstrations, qui se trouvent dans le second fragment sur l'esprit géométrique, sont assez connues pour qu'il ne soit pas utile de les reproduire ici. Mais il sera bon de rappeler les réflexions qui les suivent et qui en montrent la valeur.
« Il y a, dit Pascal, une grande différence entre ce qui est dit ici et ce que quelques logiciens ont peut-être écrit
(I) iMomiguihrt^ LeçoHS de philosophie, 1. 1. p. sBo.
358 PASCAL ET CONDILLAG.
d approchant au hasard, en quelques lieux de leurs ouvrages (1). » «< Ceux qui ont l'esprit de discernement savent combien il y a de différence entre deux mots semblables, selon les lieux et les circonstances qui les accompagnent (2).»
Les scolastiques ont inventé des noms barbares, qui étonnent ceux qui les entendent. « Ils nous montrent un nombre de chemins différents, qu'ils nous disent conduire où nous tendons, quoiqu'il n'y en ait que deux qui y mènent (3). » Les bonnes choses sont communes, naturelles et à notre portée ; « il ne faut pas guinder l'esprit. Les manières tendues et pénibles le remplissent d'une sotte présomption, par une élévation étrangère et par une enflure vaine et ridicule, au lieu d'une nourriture solide et vigoureuse (4).»
Telles sont les principales idées exprimées par Pascal dans ses opuscules de logique. Si, d'après les indications qui précèdent, nous le comparons à Gondillac, nous voyons qu'à certains égards il l'emporte sur celui-ci. Génie créateur, Pascal laisse partout où il passe une trace ineffaçable. On voit, d'après de simples fragments, qu'il a saisi tous les grands points de vue de la science et deviné les principales directions de l'esprit; il est à la fois géomètre et physicien ; il connaît également la puissance de la méthode expérimentale et celle du raisonnement.
Là où Gondillac et ses disciples s'égarent, Pascal est ordinairement dans le vrai. Il a su discerner, dans les sciences mathématiques, les conditions de la synthèse, comme Âristote avait découvert, en étudiant l'esprit humain, les lois du raisonnement déductif. Il distingue deux
(1) Pascal, Pensées, édit. Havet. p. SSç. — (a) Ibid. — (3) Ibid.. p. 563. — (4) Ibid.
PASCAL ET GONDILLAG. 359
méthodes, celle qui découvre la vérité et celle qui la démontre, et, en cela, il a raison contre Condillac qui les ramène à une seule. Il voit, dans la démonstration mathématique, des axiomes et des définitions, et il a raison; car ces deux choses s'y trouvent toujours, exprimées ou sousentendues. Condillac se prononce d'une manière beaucoup trop absolue contre les axiomes et les définitions employés comme principes. Sur la démonstration, nous préférons les règles simples et vraies posées par Pascal, à la théorie subtile et feusse de l'identité dans le raisonnement.
Mais si, à ces divers points de vue, Pascal est supérieur à Condillac, celui-ci reprend lavantage sous d autres rapports. Pascal n a laissé que quelques fragments sur la logique, et Condillac a fait de nombreux et beaux ouvrages. En outre, le Pascal des fragments sur V esprit géométrique et sur le ifide n'est pas celui des Pensées. Le même homme qui, tout à l'heure, croyait à l'expérience, à la raison et au progrès, dira plus tard que la raison et les sens se trompent à l'envi (IJ, que la raison e&tploj-able à tout les sens (2), {^e\à justice et la i>érité sont deux points si subtils que nos instruments sont trop émoussés pour j toucher exactement (3), etc., etc. Quoi qu'on eu ait dit, nous sommes convaincu que tout n'est pas édifiant dans les Pensées^ qu'il ne faut pas attaquer la raison et la philosophie pour défendre la foi et la religion, et que, malgré quelques lumineuses réminiscences du dogmatisme cartésien, Pascal tombe souvent dans cette erreur.
Il y a donc, dans la pensée philosophique de Pascal, une sorte de défaillance. Chez lui le théologien janséniste a détruit le philosophe. On ne peut rieii reprocher de
(I) Pascal. Pensées, p. 57. — (2) Ibid., p. 122. — (3) Ibid.. p. ^2,
semblable à Condillac. Il est resté jusqu au bout tel qu on lavait vu d^abord.
Nous n*oserons donc pas, en terminant notre parallèle, donner à Pascal sur Condillac cette supériorité marquée qui nous a semblé appartenir incontestablement à Descartes. Du reste, entre les deuiL auteurs que nous comparons, il y a plusieurs traits de ressemblance. Tous les deux ils font la guerre au syllogisme; ils veulent tous les deux simplifier la méthode; tous les deux enfin, ils travaillent à lœuvre commune du progrès philosophique.
f 4. — Port-Royal et Condillac.
Œuvre de deux hommes distingués, théologiens de profession, mais très-versés dans letude des sciences et des lettres, la Logique de Port-Royal sera toujours regardée comme un des meilleurs traités que nous possédions en ce genre. Nous renonçons à indiquer ici tous les excellents préceptes, toutes les pensées solides, tous les exemples intéressants qui rendent si agréable et si instructive la lecture de cet ouvrage. N'insistons que sur les points où les auteurs se rencontrent avec Condillac. Nous voulons parler des questions de méthode.
Pour ce qui concerne l'analyse, Arnauld(l)suit presque partout le manuscrit de Descartes, mis entre ses mains par Clerselier. Toutefois, il y ajoute quelques réflexions qui ne sont pas sans valeur. En observant que l'analyse trouve la solution d'une question dans la question elle-même, il anticipe sur ce précepte condillacîen tant vanté par Laromiguière, que les idées moyennes se trouvent dans l'analyse de la question. Plus loin, il formule d'une manière géné-
(i) On croit, d'après le témoignage de Louis Racine, que toute la 4* partie est d'Ârnauld.
POR-TROÏAL ET GOND[LLAG. 361
raie, et avec autant de clarté que de précision, le procédé de Téquation algébrique. Enfin, il termine par cette remarque très-sensée, que « l'analyse consiste plus dans le jugement et dans l'adresse de l'esprit que dans les règles particulières (1). » Passant ensuite à la méthode de composition, et particulièrement à la synthèse des géomètres(2) , il éclaircit par des exemples les règles posées par Pascal, et il montre en quoi certains géomètres, Ëuclide surtout, ont manqué à ces règles ; il dit quelques mots sur une question que Pascal n'a pas traitée comme il se proposait de le faire, celle de l'ordre que l'on doit mettre dans les propositions. Cet ordre, qui consiste à commencer par les choses les plus simples et les plus faciles, n'a pas toujours été suivi par les géomètres. «Ils brouillent toutes choses et traitent pèle-mèle les lignes et les surfaces, les triangles et les carrés, prouvent par des figures les propriétés des lignes simples, et font une infinité d'autres renversements qui défigurent cette belle science (3). »
Arnauld marque plus nettement qu'aucun autre logicien la distinction de l'analyse et de la synthèse. Il insiste sur les ressemblances et les différences des deux méthodes. Elles se ressemblent en ce que, dans l'une et dans l'autre, il faut passer de ce qui est plus connu à ce qui l'est moins. Elles diffèrent en ce que, dans l'analyse, on ne propose les maximes claires et évidentes qu'à mesure qu'on en a besoin, et, dans l'autre méthode, on les établit tout d'abord. Il faut mettre au nombre des meilleurs morceaux de la Logique de Port-Royal le chapitre XII de la !'• partie, sur les définitions de noms, et le XVP de la 2* partie, sur les définitions de choses. Ces deux chapitres ont de plus un
(I) Logique de Port-Royal, a* part., ch. II. — (a) Ibid., ch. III.— (3) Ibid., ch. IX,
intérêt particulier, quand il s agit d*un parallèle avec Condillac. Les définitions de nonis et les définitions de choses^ mal distinguées par les condillaciens, le sont ici avec une netteté qui ne laisse rien à désirer.
MM. de Port-Royal sont à la fois exacts et complets dans les règles qu'ils donnent sur lemploi des définitions de noms. Ils ne tombent pas dans lexcès des condillaciens, qui en abusent sans cesse, qui veulent toujours refaire la langue, et qui s'écartent de l'usage sans se rapprocher de la vérité. Laromiguière prétend que, parmi les philosophes du wif et du xviu® siècle, Gondillac est le seul qui ait montré à quelles conditions les définitions peuvent être prises pour principes (1). A notre avis, la question a été parfaitement résolue dans ce passage de Port-Royal : « Il s'ensuit troisièmement que toute définition de noms ne pouvant être contestée, peut être prise pour principe... (2). »
Dans le chapitre XVI® de la 2"*® partie, on trouve les vieilles règles très-connues sur la définition de choses et rénumération de points de vue divers, auxquels on peut se placer pour définir. Ainsi, on définit par la cause, par la matière, la forme, la fin, etc., etc. Sans doute on chercherait vainement ici les ingénieux développements de Gondillac sur les définitions par la génération des idée^; mais les auteurs indiquent Tessenliel, et surtout ils n'excluent rien. Enfin, ils terminent par cette remarque fort juste : (( Bien diviser et bien définir dépend beaucoup plus de la connaissance de la matière que l'on traite que des règles de la logique. »
On peut voir, d'après ce qui précède, ce que la science logique doit à MM. de Port-Royal, sur plusieurs questions
(i) Laromiguière, Leçons de philosophie^ 1. 1, p. 32o. — (z) Logique de Port- Royal^ i« pari., ch. XIL
port-royal' et gonuillaç. 363
de méthode, sur l'analyse, sur la synthèse, les définitions de noms et de choses. On reconnaît facilement qu'ils suivent les traces de leurs illustres devanciers, Descartes el Pascal, et qu'ils sont pénétrés de leur esprit. Gomme eux et comme plus tard Malebranche, ils prennent leurs modèles d'analyse et de synthèse, principalement dans les mathématiques. Ils s'appliquent aussi à donner à la méthode cette simplicité que le moyen-âge n'avait jamais soupçonnée. N'oublions pas qu'après avoir exposé avec une rare précision toutes les vieilles règles de syllogisme, règles générales et règles particulières aux figures et aux modes, ils ont réduit toute cette législation si compliquée à ce seul principe, que l'une des deux propositions doit contenir la conclusion^ et Vautre faire ifoir qu'elle la contient (1).
Nous aimerions à insister uniquement sur les qualités de la logique de Port-Royal. Mais cette étude ayant pour but d'en déterminer la valeur relative, nous ne pouvons passer sous silence les défauts qui nous frappent dans cet ouvrage.
On a reproché avec raison aux logiciens de Port-Royal de n'avoir rien dit de la méthode expérimentale, et cela, à une époque où le Noi^um organum avait déjà un demisiècle d'existence. Cette lacune en amène une autre. Arnauld et Nicole, qui aiment à combattra les habitudes scolastiques, sont fort incomplets sur la question de l'usage et de l'abus du syllogisme. C'est que, pour signaler le principal dé&ut de la méthode syllogis tique, il fallait se placer au point de vue de Bacon. Chose singulière ! Ces philosophes qui veulent que la philosophie ne reste pas dans les hauteurs de la spéculation pure, n'ont pas, comme Bacon et JDescartes, le preâsentiment de l'avenir réservé aux scien-
(1) Logique de Port-Royaly 3« part., ch. XXI.
364 PORT-ROTAL ET GONDILLAG.
ces physiques et naturelles. « On devrait, disent-ils, se servir des sciences comme d'un instrument pour perfectionner la raison... Si Ton ne s'y applique dans ce dessein, on ne voit pas que Tétude de ces sciences spéculatives, comme de la géométrie, de la physique, soit autre chose qu'un amusement assez vain (1). » Cette pensée est originale et noble, mais, en présence des applications des mathématiques et de la physique, elle devient chaque jour moins vraie.
On a encore critiqué, avec non moins de justice, le plan de cette logique : idée, jugement, raisonnement, méthode. On a montré que la méthode n'est pas une quatrième opération &isant suite à l'idée, au jugement et au raisonnement. La méthode est la logique pratique; elle diffère tellement de la logique spéculative, que l'on a quelquefois douté qu'elles formassent à elles deux une seule et même science. MM. de Port-Royal, qui juxtaposent la vieille logique péripatéticienne avec la méthodolo^e de l'école de Descartes, ne distinguent nulle part deux choses si différentes. On peut dire qu'ils confondent également, pour ce qui regarde les opérations de la pensée, ce qui relève de la psychologie avec ce qui appartient à la logique.
U ne fallait pas non plus, selon nous, renvoyer au commencement de la quatrième partie la question de la certitude et du scepticisme; il ne fallait pas reléguer à l'article raisonnement la question si générale des causes et des remèdes de nos erreurs.
Les différentes imperfections que nous venons de signaler tiennent surtout à l'absence de lien systématique et de vues d'ensemble. Mais ce dernier défaut lui-même vieiit peut-être d'une des fautes les plus graves où soient tombés
(i) Premier discours en tSte de la Logique de Pprt-Royal,
les logiciens de Port-Royal, d'une faute que les amis de la philosophie auront beaucoup de peine à leur pardonner. Voici ce qu'on lit dans Vai^is de la première édition : <c La naissance de ce petit ouviage est due entièrement au hasardy et plutôt à une espèce de divertissement qu'à un dessein sérieux. Une personne de Condition entretenant un jeune seigneur qui, dans un âge peu avancé, faisait paraître beaucoup de solidité et de pénétration d'esprit, lui dit qu'étant jeune, il avait trouvé un homme qui lavait rendu en quinze jours capable de répondre sur une partie de la logique. Ce discours donna occasion à une autre personne qui était présente, et qui n avait pas grande estime pour cette science y de répondre en riant que, si Monseigneur voulait en prendre la peine , on s'engageait bien à lui apprendre en quatre ou cinq jours tout ce qu'il y avait d'utile dans la logique. Cette proposition faite en l'air ayant servi quelque temps d'eçtretien , on se résolut d'en
faire l'essai On ne pensait pas y employer plus dun
jour. Mais quand on voulut s'y appliquer, il vînt en l'esprit tant de réflexions nouvelles, qu'on fut obligé de les écrire
pour s'en décharger, etc »
Le comte de Maistre, dans ses Soirées de Saint-Pétersbourg f cite un passage presque semblable de la préface de Y Essai sur V entendement humain de Locke ; puis il s'écrie : « Voilà, il faut l'avouer, un singulier ton de la part d'un auteur qui va nous parler de l'entendement humain , de la spiritualité de l'âme, de la liberté, de Dieu enfin. Quelles clameurs de la part de nos lourds idéologues , si ces impertinentes platitudes se trouvaient dans une préface de Malebranche (l)î » On peut répondre au comte de Maistre que , si l'on ne trouve pas cela dans Malebranche,
(i) Soirées de St-Pétersbourr, 6» entretien.
on le trouve dans Port-Royal. Et cependant les idéologues ne poussent aucune clameur, et n appliquent pas à l'ouvrage dont il s'agit, ces expressions dimptrtinentes platitudes dont se sert l'auteur des Soirées en parlant du philosophe anglais. Disons-le toutefois, nous ne lisons jamais ce passage de Port-Royal sans éprouver un sentiment pénible. Un tel aveu n'en dit-il pas bien long sur la valeur de V^àrt de penser? Et ce livre commencé par hasard et sans dessein sérieux^ composé de morceaux détachés, et écrit par un auteur qui fait peu de cas de sonsujet, pourrait-il ne pas avoir de nombreux et graves défauts? Un philosophe contemporain (1), dans l'excellente intention de prémunir contre toute méprise les personnes qui pourraient croire qu'on étudie la logique en huit jours, remarque avec raison que MM. de Port-Royal se trouvaient tout préparés à ce travail par de longues études antérieures. En effet, ils font entrer dans leur logique une exposition du cartésianisme , toute une polémique contre Aristote, Gassendi et Montaigne, des aperçus théologiques, des allusions aux querellesMes catholiques et des protestants. Mais à travers tous ces détails , fort intéressants du reste, qu'y a-t-il de propre à la logique? Rien autre chose, la plupart du temps, que le vieux cadre emprunté au péripatétisme. Nous )ie voulons pas renouveler , au sujet des exemples, l'objection à laquelle MM. de Port-Royal ont répondu dans le second Discours. Mais, pour la logique proprement dite, ont-ils ajouté beaucoup aux traités des catégories et de l'interprétation y et aux a/ïû/y^/çM^^ .'^Singulière contradiction de copier VOrganum et de faire chorus avec tous les cartésiens contre le philosophe grec ! On se raille des catégories, sans voir que là se trouvent les premiers
(0 M. Barthélémy St-Hilaire.
linéaments de la métaphysique et de la grammaire générale. On reproduit la théorie des lieux, en ajou|ant, comme on Ta fait pour le syllogisme', aux superfluités d'Aristote celles de l'école, et, après s'être moqué de ce qu'on a pris à tâche de travestir, on conclut avec dédain : « Il esterai qu'on n'arrive jamais, par ce chemin, à aucune connaissance bien solide. » N'est-ce pas une véritable plaisanterie que l'énumération des causes, qui se trouve dans le passage sur les lieux de métaphysique (1)? Sur la grande question des universaux, ou donne quelques définitions d'école; puis on promet d'y revenir après avoir parlé des termes complexes. Mais apparemment on oublie la promesse, car, après le chapitre sur les termes complexes, il n'est plus question des universaux.
Voilà certainement de quoi tenir en garde tout lecteur jud;cieux contre l'idée qu'il suffit de quelques jours pour faire une logique. Ajoutons que les meilleures parties de VArt de penser sont des pièces de rapport. Descartes fait presque tous les frais des deux premiers chapitres de la 4® partie, sur la science en général et sur l'analyse. Les règles de la synthèse sont empruntées à Pascal. La division des lieux (3® partie, chap. XVIII) est de Clauberg; le commencement de la 2® partie est de Lancelot ; enfin ce qu'il y a de mieux écrit dans tout l'ouvrage, le morceau de Nicole sur les sophismes que l'on commet dans la vie civile, ressemble à un chapitre des Essais de morale ajouté après coup.
Il résulte de tout ceci que la Logique de Port-Royal n'est pas un travail personnel. C'est un peu l'œuvre de tout le monde. Elle a été plusieurs fois reprise et augmentée par ses auteurs. Le dessein , le plan , les dimen-
(1) Logique de Port-Royal, 3« part., ch. XV III.
sions, toul a subi des modifications fréquentes. Ainsi, quelque éloge que l'on puisse faire de V^rt de penser, ce n'est pas un ouvrage de premier ordre , ce n'est pas un monument philosophiqne , et nous ne pouvons nous décider à le mettre au-dessus de la Logique de Condillac et de la Langue des calculs.
Si donc, entre Pascal et Condillac, nos préférences hésitaient déjà, l'embarras n'est pas moindre quand nous comparons notre auteur aux logiciens de Port-Royal. Des deux côtés même insufHsance dans la logique spéculative, même dédain pour tout ce qui semble n'être d'aucun usage, comme si l'utilité pratique était tout dans les sciences. Condillac se trompe sur les universaux ; mais il valait mieux se tromper que de supprimer dédaigneusement le problème , comme MM. de Port-Royal. Ceux-ci exposent savamment, d'après Aristote et l'école, tout ce qui concerne les termes, les propositions, les arguments; mais, comme on sait , ils n'ont qu'une médiocre estime pour toute cette science, et ce qui leur est propre, dans cette partie de VJrt de penser^ ne vaut assurément pas les aperçus nombreux et originaux de Condillac sur le raisonnement.
En méthodologie, Port-Royal distingue l'analyse et la synthèse confondues par Condillac. Mais celui-ci donne, sur les sciences d'observation , des préceptes que l'on chercherait en vain dans Port-Royal. Arnauld et Nicole séparent nettement la définition de mots de celle de choses ; mais Condillac, suivant pas à pas le progrès de l'esprit et la génération des idées,^ est plus intéressant et plus instructif que les logiciens de Port-Royal répétant après beaucoup d'autres que* les définitions de n^ots sont arbitraires, et qu'elles ont seulement pour but de prévenir tout malentendu au commencement d'une discussion.
PORT- ROYAL ET COXDILUC. 36y
On a dit (1) que MM. de Port-Royal avaient exposé Tutilité et les inconvénients du langage avec une netteté et une sagacité égalées, non surpassées par Locke et Condillac. Cet éloge nous semble un peu exagéré. Pour ce qui concerne l'importance du langage, Condillac est supérieur à Port-Royal.- MM. de Port-Royal ont établi l'importance de la définition de nom ; ils ont fait une large place au langage, en ce sens qu'ils n'ont pu parler des idées, des jugements et des raisonnements, sans parler des termes, des propositions et de l'argumentation. Mais ils ne paraissent pas s'être rendu compte de l'importance du signe pour les opérations de la pensée , ni de ses avantages comme instrument d'analyse.
Ce qui fait le principal mérite de la Logique de P.-Royal, c'est cette force de raison , ce riche fonds d'idées , cette abondance de doctrine, qui rendent cet ouvrage excellent pour la jeunesse des écoles. Mais ces qualités, qui tiennent à l'influence d'une grande philosoj)hie, sont souvent étrangères à la logique elle-même. Dans Condillac, il ne manque pas d'exemples savants, empruntés à la géométrie, à la physique, à la métaphysique (rarement à la théologie) ; et il y a une marche plus libre, moins de divisions scolastiques, plus de composition littéraire. Pour le style, la logique de PortrRoyaf ne peut se comparer aux ouvrages de Condillac. Comment comparer cette manière lourde et traînante , ces exemples longuement développés et mal proportionnés, à la limpidité, à l'élégance, à la vivacité, au goût parfait de notre auteur?
Enfin , on ne peut pas faire à Condillac le reproche que nous avons adressé à MM. de Port-Royal, d'avoir traité la logique avec une sorte oe légèreté dédaigneuse, puisqu'il
(i) M. Jourdain, préface d'une édition de la Logique de Tort-T{oyal.
370 MALEBRANCHE ET CONDILLAG.
n'est aucune science à laquelle il soit revenu aussi souvent et qu'il ait étudiée avec autant de soin.
s 5. — Malebranche et Condillac.
Tout ce que Descartes avait saisi d'un coup d œil et sommairement indiqué dans son Discours de la méthode devait être successivement développé par ses disciples. Nous venons de voir ce que Pascal et MM. de Port-Royal ont ajouté à la doctrine du maître. Malebranche vient à son tour, et ^orte sa pensée vigoureuse et pénétrante sur la méthode d'invention et d'analyse. Comme ses devanciers, il s'attache à simplifier l'art de raisonner. « Les principes les plus clairs et les plus simples, dit-il, sont les plus féconds, et les choses extraordinaires et difficiles ne sont pas toujours aussi utiles que notre vaine curiosité nous le fait croire (1). »
On reconnaît l'influence de Descartes dans le principe même des règles posées par Malebranche : // faut toujours consen^er Véi^idence dans ses raisonnements (2). De ce principe découle la nécessité de ne raisonner que sur des choses dont nous aidons des idées claires ; et par conséquent Ve commencer par les choses les plus simples et
les plus faciles et de concevoir très-distinctement
Vétnt de la question que nous nous proposons de résoudre (3).
Quand il s'agit de découvrir des rapports un peu éloignés, Malebranche donne ce conseil que l'école de Condillac traite avec un grand dédain : Troui^er des idées moyennes par quelque ff fort de l'esprit.
Dans les discussions longues et difficiles, il faut réduire la question aux moindres termes^ pour ne pas partager
(i) Recherche de la vérité^ édit. J. Simon, p. 562. — (2) Ibid. — (3; Ibid.
MALEBRANCHE ET CONTMt.iAC. M\
inutilement la capacité de l'esprit; puis cqnsidérer toutes les parties du sujet les unes après les autres ^ en commençant par les plus simples^ et après se tes être rendues familières par la méditation, en abréger les idées et les ranger ensuite dans sou imagination ou les écrire sur le papier ; puis les comparer toutes selon les règles des combinaisons. 11 faut recommencer ce travail sur chaque résultat obtenu, jusqu'à ce qu'on ait découvert la vérité que Ton cherche, jusquà ce quon ne puisse s'empêcher de la croire sans sentir les reproches secrets du maître qui répond à notre demande (i).
Nous ne revoyons jamais ces règles tracées par Malebranche, sans en admirer l'enchainement, la précision, la profondeur et le caractère pratique. Nous doutons que les mathématiciens puissent trouver ailleurs quelque chose d'aussi complet et d'aussi bien dit sur lanalyse. Sans doute, MaleoraDiche avait eu pour modèles les hommes s|)éciaux et Descartes ; mais ses idées personnelles se (ondent ici avec ce qu'il emprunte aux maîtres de la science. Les vues qu'il a précédemment développées, sur la manière de rendre l'esprit attentif et d'eu augmenter l'étendue, se retrouvent ici dans le conseil qu'il donne d'abréger l'expression des idées, de les ranger par ordre dans son imagination, ou de les écrire sur le papier. Ce maître intérieur dont il faut attendre les reproches avant de se prononcer, voilà du pur Malebranche. Enfin, nous ne croyons pas qu'avant Gondillac, aucun autre philosophe ait insisté avec autant de force sur la simplification des signes et sur l'importance de l'algèbr*?.
Mais si la méthaphysique de Maiebranebe donne à ses vues sur la méthode quelque chose de profond etd'origi-
(0 Recherche de la vérité^ p. 563, 564.
372 MALEBRANCHE ET CONDILLAG.
liai, elle y mêle aussi de graves erreurs. Le philosophe de la vision en Dieu, ladversaire des sens et de la conscience, ne pouvait guère parler que de l'analyse de raisonnement. Il applique ce procédé aux sciences expérimentales aussi bien qu'aux maliicmatiques. A la manière dont il s'exprime sur la physique, on la prendrait souvent pour une science purement rationnelle. Nulle part l'expérience n'est présentée comme le principal procédé de la méthode. L'auteur part toujours d'une question, et la résout par l'analyse des géomètres. Il défend de se mettre en peine s^ il y a ou s*il nj apas^dans les corps qui nous em^ironnent^ quelques autres qualités que celles dont on a des idées I claires; car nous ne devons raisonner que selon nos idées.
On se demande oii en serait aujourd'hui la physique, si ellie avait toujours procédé de cette manière. Il n'est pas étonnant*que cette méthode trouve son application toute naturelle dans la tliéorie des tourbillons (1).
Ces dernières remarques montrent que, si Condillac s'est plus d'une fois trompé, on en peut dire autant de Malebranche. Ces deux auteurs sont placés aux deux points extrêmes de la pensée philosophique. Ils représentent, en France, l'un l'idéalisme, l'autre le sensuaUsme. Aussi existe-t-il, chez l'un comme chez l'autre, une grande lacune dans les doctrines logiques. Tout ce qui concerne la méthode expérimentale manque au premier. Toute la théorie de la certitude est faible chez le second. L'un de ces deux philosophes devait susciter l'autre par voie de réaction, et leurs dissidences devaient proJRterà la vraie philosophie, à cette philosophie éternelle qui tient compte de tout, et qui fait son chemin à travers la diversité des écoles et les luttes des systèmes.
(1) Recherche dt la vérité^ p. 586.
. MALEBRANGHE ET GONUILLAC 373
Sur les deux auteurs que nous comparons ensemble, M. de Fontanes s exprime de la manière suivante: «Malebranche et Condillac ont eu Tun et l'autre un mérite différent. L'imagination a quelquefois égaré le premier, mais on ladmire comme écrivain, même en rejetant ses systèmes. Condillac a plus de méthode ; il s'appuie sur Texpérience, il marche plus souvent dans la voie que Locke avait tracée. Mais on voudrait trouver dans son style un peu de rimagination de Malebranche (1).»
Si Ton adoptait entièrement l'appréciation de M. de Fontanes, on devrait mettre Condillac bien au-dessus de Malebranche comme logicien. Nous nous contenterons de ne pas le mettre au-dessous. La Recherche de la iférité vivra comme le Traité des systèmes ei la Langue des calculs, Condillac et Malebranche ont élevé à la science logique des monuments impérissables.
(i) Lettre adressée à Laromiguière par le marquis de Fontanes.