Rapport de la Commission d'enquête, II
pour un travail de dix heures par jour. On sait par la même source que la majeure partie des ouvriers élaient étrangers. Ce qu'il y a de certain, c'est que l’association manquait de capitaux. Dans les premiers jours de juin, elle adressait au gouvernement une demande de crédit de 80,000 francs. Louis Blanc fut prié d'intervenir. Mais bientôt les émeutes de Juin vinrent provoquer une réaction et jeter le discrédit sur les sociétés ouvrières. Les tailleurs de Clichy, compromis par l'intérêt que leur témoignait Louis Blanc, furent accusés d’avoir combattu sur les barricades.
Cependant, sur seize cents ouvriers qui travaillaient à cette époque, six seulement furent arrètés. Quoi qu'il en soit, le marché passé avec eux pour la fourniture des uniformes fut résilié. On leur versa une indemnité de 30,000 francs qui fut absorbée presque toute entière par les dettes qu'ils avaient contractées vis-à-vis des fournisseurs. Le surplus fut partagé entre tous et l'association fut dissoute. Elle se reconstitua peu de temps après, et on la retrouve assez prospère, en 1849, rue du Faubourg-Saint-Denis.
L'association des tailleurs de Clichy ne fut pas une tentative isolée. Le mouvement coopératif se propageait dans toutes les industries, semblable à
la pierre jetée dans l’eau qui trace des cercles qui
naissent l’un de l’autre et s’agrandissent toujours, suivant l'expression de Louis Blanc. La fourniture des selles qui se fabriquaient autrefois à la caserne de Saumur avait été concédée à des ouvriers selliers qui avaient formé une association sur les mêmes bases que les tailleurs. Les ouvriers fileurs s’associèrent, et ils s’entendirent avec les passementiers pour entreprendre la fabrication des épaulettes de la garde nationale. Louis Blanc obtint pour eux toutes les concessions nécessaires, et, grâce à son intervention, le Comptoir d’escompte leur consentit un prêt de 120,000 francs”.
La popularité de Louis Blane était alors immense et l’idée d'association séduisait tous les esprits. Dans tous les corps de métiers, les ouvriers se groupaient en sociétés. Il s’en forma entre les ouvriers imprimeurs en étofles, les menuisiers, les ébénistes, les maçons, les tanneurs, etc. La Commission du Luxembourg était assaillie de demandes et elle ne put bientôt plus suffire à la tâche d'organiser les associations. Le 26 mars, elle fait insérer dans le Moniteur un avis pour rappeler qu’elle & n’a été instituée que pour élaborer des projets de loi qui seront soumis à l'Assemblée
nationale, et préparer par ses discussions l’opinion
4, Le nouveau monde industriel, décembre 1849.
publique sur cette matière; mais que, désirant faire marcher la pratique à côté de la théorie, la Commission s'emploie de grand cœur à faciliter la réalisation immédiate de ses vues, toutes les fois que son intervention est requise ou acceptée par les intéressés. Cependant, lorsqu'il y a dissentiment entre les intérêts divers, et que l’intervention de la commission n’est réclamée et acceptée que par l’une des parties, n’ayant le droit d'agir ni comme pouvoir exécutif, ni comme pouvoir législatif, la Commission doit s'abstenir et rentrer alors dans les travaux de commission d’études... »
Mais le succès des associations coopératives ouvrières ne fut:pas de longue durée. Des nombreuses sociétés fondées en 1848, bien peu existaient encore en 1850. Il faut attribuer cet échec au défaut d'éducation des ouvriers et surtout au manque d’avances. La plupart en effet n’avaient d’autres ressources que leurs bras et une inaltérable confiance. Ce qui manquait aussi, c'était une direction commune, laquelle fut donnée pendant un certain temps par la Commission du Luxembourg. D'ailleurs, dès que la bourgeoisie eut triomphé du socialisme par la répression sanglante des troubles de Juin, elle se hâta de profiter de sa
victoire et de réagir contre les tentatives qui
avaient été faites pour transformer la condition sociale des ouvriers.
Indépendamment de ce rôle officiel ou non qu’il remplit en concours avec les autres membres de la Commission, Louis Blanc intervint comme arbitre dans les différends entre patrons et ouvriers. Les conflits qui surgissent entre employeurs et employés sont d’une nature particulièrement délicate, Celui à qui les parties confient la solution de la question qui les divise doit avoir la confiance de tous, et, dans l'espèce, il doit joindre à la popularité une réputation d’intégrité solidement établie.
Il faut reconnaître que ce rôle d’arbitre convenait admirablement à Louis Blanc. Il était l’idole des ouvriers, qui comptaient sur l’application de ses théories pour améliorer leur situation; en même temps, il ne pouvait éveiller la défiance des patrons, qui connaissaient la loyauté de son caractère. D'ailleurs, il s'était toujours montré, et il persista toute sa vie dans cette opinion, partisan de la solution pacifique des conflits. Il le déclara en 1872 à l’Assemblée nationale : c’est seulement dans certaines circonstances heureuses, lorsque les patrons, par suite d’une activité extraordinaire des affaires, ont des profits élevés, que les grèves
peuvent se terminer favorablement pour les
ouvriers. Et même dans ce cas, le triomphe ne sera que temporaire. La prospérité d’une industrie y attire de nouveaux capitaux et de nouveaux concurrents, et bientôtles patrons devront réduire les salaires au chiffre primitif. Peut-être même descendront-ils plus bas, et les ouvriers ne seront certainement pas dédommagés des souffrances qu'ils auront endurées pour contraindre les patrons à leur donner satisfaction. Ainsi, au point de vue économique, les grèves sont une mauvaise chose pour les ouvriers. Elles ne valent pas mieux au point de vue moral. « Les grèves, au point de vue moral, dit-il, ont certainement cela de funeste qu'elles aigrissent les esprits, qu’elles font appel à la Némésis populaire..., qu'elles enveniment les animosités de classe à classe, et que les qualités même de fermeté d’âme, de stoïcisme qu'elles peuvent développer chez l’ouvrier, sont des qualités qui conviennent à la guerre et non à la paix’ ». Aussi Louis Blanc s’efforçca toujours de trancher les différends qui lui furent soumis, donnant satisfaction aux ouvriers quand ils avaient raison, sans méconnaître les droits des patrons.
L'état désastreux de l’industrie rendait les crises
nombreuses, et les demandes d'arbitrage furent