Discours de réception à l’Académie (sur Charles Blanc
Il semble qu’on a exagéré l'influence de Fourier sur le mouvement associationiste, au détriment des autres réformateurs de la première moitié du xix° Siècle. Fourier est le premier qui ait préconisé l'association comme moyen d'améliorer le sort de la classe ouvrière, et on peut dire qu’en répandant lidée il a fait beaucoup pour ce genre d'organisation du travail. Mais l’idée a sommeillé pendant un temps assez long, et ce n’est qu’en 1833 que Buchez fonda la première association de production en France. Le mouvement prit corps seulement en 1848, et ce résultat fut l’œuvre des socialistes de l’époque. Les harangues enflammées de Louis Blanc à la Commission du Luxembourg n'y furent pas étrangères, et nous avons vu qu’il soutint lui-même de ses conseils et de son influence plusieurs sociétés ouvrières de production.
C’est là le côté pratique des théories de Louis Blanc, et il apparaît surtout de nos jours, où l’on voit des philanthropes éclairés et même des économistes distingués encourager l'association. On se heurte cependant à l'opposition d’une fraction importante du parti socialiste, qui repousse les sociétés coopératives de production et de consommation sous prétexte que ne pouvant améliorer le sort que d’un petit nombre de privilégiés, elles
ne peuvent aucunement être considérées comme
des moyens assez puissants pour arriver à l’'émancipation du prolétariat' ». Malgré toutes les difficultés, le nombre des associations croît tous les jours et, en 1900, M. Gide estimait qu'il y en avait en France plus de deux cents.
En même temps on voit se développer les sentiments de solidarité entre les membres de chaque corps de métier et même entre tous les ouvriers. Dans chaque branche d'industrie, on organise des sociétés de secours mutuels pour venir en aide aux victimes du chômage ou de la maladie. Et lorsqu'une grève s’appesantit sur une région, on voit les travailleurs de tous les pays organiser des souscriptions pour secourir leurs camarades réduits au chômage.
Enfin, on peut noter un dernier caractère du socialisme de Louis Blanc, qu'il doit aux sources où il a été puisé, aux écrivains communistes du xvue siècle. Il est essentiellement sentimental et spiritualiste. Par là il se distingue du collectivisme moderne, d’origine allemande, qui prétend s’appuyer exclusivement sur la science et qui est matérialiste. Déjà, en 18/47, Louis Blanc avait pressenti ce caractère du socialisme moderne, et il mettait en garde les réformateurs contre cette ten-
1. Considérant de l’ordre du jour voté, sur la proposition de Jules Guesde, au Congrès de Marseille en 1879.
dance. € Et maintenant, disait-il, souvenez-vous, Allemands, que le représentant de la démocratie fondée sur l'unité et la fraternité, au xvurr siècle, ce fut J.-J. Rousseau. Or, J.-J. Rousseau n'avait pas été conduit par la pensée dans le désert où quelques-uns de vous s’égarent ; J.-J. Rousseau n'était pas athée, J.-J. Rousseau, de la même plume qui nous donna le Contrat social, écrivait la profession de foi du vicaire savoyard. Songez-y bien, Allemands, si vous prenez votre point de départ dans la philosophie matérialiste où nous avons pris le nôtre, philosophie que combattit en vain J.-J. Rousseau, grand homme venu trop tôt, vous exposez l'Allemagne aux troubles mor-
tels qui ont désolé la France ‘ ».