CHAPITRE V
L'agriculture. — Les ateliers sociaux
agricoles.
Depuis Henri IV et Sully, l’agriculture est toujours restée étrangère aux préoccupations des pouvoirs publics. Les réformateurs eux-mêmes l'ont presque tous négligée. C’est en vain qu’au xvur° siècle, l’école physiocratique tenta une réaction. La terre est la source de toute richesse, disaient Quesnay et ses disciples. Le commerce et l’industrie ne sont que des arts stériles et improductifs. S'ils ne vont pas jusqu’à dire, commele fera Fourier, que les commerçants sont des parasites sociaux, ils demandent au moins que leur nombre soit aussi restreint que possible. Leurs théories devaient se perdre dans le grand orage de la Révolution, et le développement extraordinaire de
la grande industrie devait bientôt donner aux
pensées une direction nouvelle. L'industrie, sœur cadette de l’agriculture, a fait oublier son aînée.
& Qu'on nous cite, dit Louis Blanc, un gouvernement qui, depuis la Révolution, se soit occupé de Pagriculture d’une manière sérieuse et suivie! !» Le tumulte des villes a étouffé la plainte des campagnes. Les législateurs et les publicistes,
confiants sans doute dans les paroles de Virgile :
€ © fortunalos nimium sua si bona norint,
Agricolæ *? ».
ont laissé les cultivateurs goûter en paix leur bonheur.
Benoît Malon l’a dit avec raison : & Le point faible du socialisme moderne a été d’être trop exclusivement industriel” ». Jusqu'ici, les paysans ont toujours été réfractaires aux doctrines socialistes. La population agricole est une sorte de rempart opposé à l'invasion du socialisme, et tout porte à croire qu'il en sera encore longtemps ainsi. Les socialistes accusent le caractère roulinier et profondément conservateur des ruraux. Leur esprit est lent et réfléchi, et ils
sont longs à s’assimiler les idées nouvelles. Que
. Louis Blanc, Le nouveau monde industriel.
. Virgile. Géorgiques.
. Benoit Malon : Le socialisme intégral.
d'efforts il a fallu pour les amener à faire profiter la culture des découvertes de la science ! D'ailleurs ce n’est peut-être pas sans raison qu'ils s’écartent du socialisme. Le paysan est un sage qui n’agit pas sans réfléchir. Avant d'adopter un système de réformes, il veut savoir ce qui en résultera, et, jusqu’à une époque assez récente, où l'Américain Henry Georges et César de Pœpe ont fait la théorie du socialisme agraire, les écrivains socialistes avaient généralement négligé la réforme agricole. Louis Blanc avait compris la nécessité d’instruire le cultivateur des avantages qu'il retirera du socialisme. « Que gagneront les campagnes, dit-il, au triomphe du socialisme? Que fera le cultivateur quand elle sera sortie du suffrage universel, la république démocratique et sociale? Voilà ce que les paysans demandent, voilà ce qu'ils ont le droit de demander * ».
Sans être optimiste, d’ailleurs, on peut remarquer que la misère est moins grande dans les campagnes qu'à la ville. En France, les grands propriétaires terriens sont rares. Souvent le cultivateur est en même temps propriétaire, et il récolte à peu près tout ce qui est nécessaire
à son entretien. Le fermier lui-même, qui ex-
4, Louis Blanc, Le nouveau monde industriel.
ploite le champ d’autrui, jouit d’une indépendance relative. Il n’est pas astreint à un travail assidu comme l’ouvrier d'industrie. La séparation des classes sociales est aussi moins tranchée : à la ville, le patron est un bourgeois ; l’ouvrier le rencontre dans la rue et le luxe de ses équipages lui fait ressentir davantage sa misère : à la ferme, patron et ouvrier travaillent ensemble, et leurs relations sont cordiales. Quelquefois, comme louvrier des petits ateliers au moyen âge, ils mangent à la même table, ils vivent («aux mêmes pot, feu et chanteau ». On conçoit, dans de telles conditions, que l’ouvrier, content de son sort, se désintéresse de la lutte des classes et qu’il ne tienne pas à l’avènement d’un état social qui ne lui donnera peut-être pas autant de bonheur.
Les deux fléaux des campagnes, nous dit Louis Blanc, sont le fisc et l’usurier. Pour le paysan, le Pouvoir, c’est le percepteur, car c’est le seul agent qu'il connaisse. Aussi, QC interrogez-le sur la politique, il vous répondra : la politique, c’est l’impôt! Interrogez-le sur la tyrannie, il vous répondra : la tyrannie, c’est l’usure ‘’». Ces maux sont encore le sujet des plaintes des cultivateurs. Sans
doute, l'usure, au sens propre du mot, n'existe