Lettres d'un habitant de Genève à ses contemporains
LR capitaux productifs, au moyen d'associations ouvrières, sous le contrôle de l'Etat, qui recevrait une redevance pour prix de ses services. Mais Louis Blanc à eu sur le peuple une influence beaucoup plus considérable. Ses idées étaient exprimées dans un style vif et concis, et il excelle dans les tableaux à sensation, de nature à frapper l'esprit des foules. Il a eu une période de popularité immense, et, lorsque la Révolution de 1848 l’eut porté au faite du pouvoir, la majorité du gouvernement provisoire, qui ne partageait pas ses opinions avancées, dut compter avec lui par crainte d’un soulèvement populaire. Pendant quelques semaines, il fut véritablement l’idole du peuple de Paris, et, s’il n'abusa point de son autorité pour usurpcr la dictature, c’est qu'il manqua d’audace, ou peut-être parce qu'un tel moyen répugnait à la franchise de son caractère.
Mais si la puissance politique de Louis Blanc a été éphémère, il n’en a pas été de même de son influence sur les doctrines socialistes, et certains réformateurs de l’époque postérieure lui ont emprunté ses idées principales. Avec lui on entrevoit déjà nettement le but final du socialisme moderne, la constitution d'unités économiques indépendantes, libres de toute obligation vis-àvis du capital et de la propriété. Il n’y aura qu’à
=-18 = changer la loi de répartition pour la rendre plus conforme au caractère égoïste de l’homme et à rompre ses attaches avec le communisme sentimental et utopique. Louis Blanc fait encore appel au sentiment et à l'équité, Karl Marx et Lassalle s’appuieront uniquement sur la science et la justice.
Le socialisme moderne, s'appuyant sur les théories de l'Economie politique, dira que le capital n’est que du travail non payé de l’ouvrier. D’après Karl Marx, cinq à six heures par jour suffisent à un homme pour produire l'équivalent de son salaire ; c’est ce qu’il appelle le travail nécessaire. Pendant le reste de la journée, il produit de la plus-value (mehrwerth) au profit de ceux qui l’emploient. C’est une souveraine injustice qu'il s’agit de réparer, et le but du socialisme doit être de procurer à l’ouvrier la jouissance du produit intégral de son travail.
Louis Blanc, comme d’ailleurs les réformateurs de son époque, ne va pas jusque là. Il n’insiste pas sur la différence qui existe, dans l’ordre social actuel, entre la valeur du produit du travail et le salaire payé à l’ouvrier. Le droit au produit intégral du travail implique nécessairement la disparition du revenu indépendant du travail ; il ne
peut exister concurremment avec la propriété pri-
". Louis Blanc, ainsi que nous le verrons
vée dans la suite, n’est pas partisan du prêt à intérêt ; cependant il le considère comme une nécessité absolue dans la société telle qu’elle est organisée actuellement. Il pense seulement que tout homme a un droit à la vie qu’il acquiert en naissant; ce droit n’a pas d’autres limites que les besoins de chacun, et la base de son système de réformes, c’est que tout homme doit produire selon ses forces et consommer suivant ses besoins. Par suite, le fondement de la nouvelle organisation sociale, ce n'est pas le droit au produit intégral du travail, mais le droit à l'existence, et, au lieu d'établir sa doctrine sur la science et l’économie politique, il s'inspire exclusivement de la fraternité et de la
solidarité humaines.
1. C'est ce que les Allemands appellent: « das arbeitslose einkommen ».
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