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Nos docteurs-régents firent encore présenter plusieurs fois à leurs élèves deux thèses qui avaient été d’abord imprimées à Paris.
La première prouve que le vin de Reims est aussi sain qu’agréable; elle est du Rémois (rcmensis) R. -II. Linguet, qui la présidait en 1741. Elle ne renferme d’ailleurs aucun document nouveau.
La seconde, qui date de 1778, a pour auteur un Châlonnais, Henri-Hercule Champagne-Dufresnay ; elle fut présidée à Paris par Solier de la Romillais, que Reims avait fait docteur en 1765. Elle soutient la suprématie du vin de Champagne sur tous les autres vins français ou étrangers, tout en admettant que les vins mousseux ont quelques inconvénients : « Flatus inmimeros produ cunt , vim ventriculi digesticum frangwit. » Les autres sont légers, très digestes, diurétiques.
Jean-Claude Navier va plus loin ; il propose le vin mousseux comme remède aux affections putrides : An morbis putridis epidémicè grassantibus , vinum spumans Campamim? (Reims, 4 mai 1777.)
Il veut montrer, dit-il dans la préface de sa traduction française, que « le jus délicieux des coteaux champenois réunit le double avantage, et de surpasser en agrément tous les autres vins, ce qu’on ne peut lui contester, et d’être le plus propre à maintenir les lois pleines de sagesse que l’Auteur de la nature a établies dans l’économie animale, pour la conservation de la santé et de la vie ».
Sous le nom général çle fièvres putrides, il comprend le scorbut, certaines fièvres intermittentes, les dysenteries, les fièvres putrides et malignes : toutes sont produites d’après lui, par un levain septique ( 1) ; il faut donc
i (1) Septique, explique Navier dans une note, ce terme est pris ici pour putride, il est tiré du mot grec qui signifie pour-
rissant. — Antiseptiques, c’est à dire antiputrides.
leur opposer les éméto-cathartiqucs et les antiseptiques. Parmi ces derniers, l’un des plus puissants est le qaî élastique ou air fixe : nous disons aujourd hui acide carbonique. Or; le Champagne en est plein, c’est lui qui fait sauter le bouchon, qui « forme et élève cette mousse, dont la blancheur, rivale de celle du lait, offre bientôt aux regards étonnes l’éclat du cristal le plus transparent » ; c’est lui qui impressionne si agréablement les papilles nerveuses de la langue. Donnez donc du vin de Champagne aux malades au lieu de leur administrer des eaux acidulées qui ne peuvent comme lui « ranimer les forces de l’estomac, exciter la transpiration, réveiller l’action tonique des solides entretenus dans 1 inertie par une chaleur humide ».
Navier conseille comme préservatif des maladies pu- - trides, son usage familier et modéré aux Parisiens, aux Hollandais, ainsi qu’à tous les peuples qui habitent des contrées basses et humides.
Citons encore un passage de ce Mémoire :
« Vouloir démontrer ici que le vin de Champagne a la propriété de diviser les humeurs épaisses, de lever les obstructions, de provoquer les urines, d exciter 1 expectoration, de remédier aux pâles couleurs, d éloigner les assauts goutteux, de chasser les germes de la pierre et de la gravelle, ce serait nous éloigner de notre sujet. »
« En vain la calomnie répand de tous côtés que le pétillant de nos vins est pernicieux, en vain elle prétend qu’ils n’ont qu’une chaleur nuisible et une saveur sans vertu. Incapables de cacher sous des apparences insidieuses un venin perfide, ils seront toujours une image , fidèle de l’ingénuité champenoise. Ce qu’on y blâme le plus est le principe mousseux, mais c’est à ce principe même que nous devons des éloges, nous osons 1 avancer
sur dos preuves convaincantes. Laissons dans les pharmacies ces médicaments insipides, laissons-y ces préparations rebutantes. Une liqueur qui sait autant flatter le palais que conserver et rétablir la santé, meiitc sans doute nos suffrages de préférence... »
Conclusion :
« Le vin mousseux, cette source de vie si riche en principe aéré, distribue avec profusion dans toute 1 économie animale le véritable antidote de la dissolution putride, en y restituant l’esprit élastique et vivifiant qui s’en est évaporé insensiblement. »
Je ne sais si le plaidoyer énergique de Cl. Navier lui valut, comme à Coffin, quelques paniers de vin de Champagne ; il faut avouer qu’il les méritait bien.
Nous venons d’analyser sommairement toutes les pièces du procès. Que conclure de ce débat presque centenaire ? ' ■
Faut-il admettre avec l’Anglais Scudamore que « chaque verre de Bourgogne renferme la goutte? » Peut-on croire les affirmations de nos ancêtres et prétendre qu’il n’y a en Champagne ni goutteux ni calculeux?
Les faits démentent leurs assertions toutes théoriques. Pour ne citer qu’un exemple , le chirurgien Caqué a extrait, pendant l’espace de trente-cinq ans, cent soixantedix calculs de vessies champenoises, et d’un autre côté, en admettant quelle vin d’Av ne donne pas la goutte, on n’oserait plus soutenir qu’il en préserve.
Il faudrait reprendre cette question avec les données'' de la science moderne, étudier d’abord les propriétés hygiéniques du vin de Champagne, mousseux ou non,
constater les effets de son usage et de son abus, en dé-
En attendant, et pour rester dans les bornes de la querelle bourguignonne-champenoise, nous emprunterons notre conclusion au chanoine Maucroix.
Le 29 avril 1706, en pleine guerre bachique, il écrivait à un Père de la Compagnie de Jésus:
« Encore ne faut-il pas vous quitter, mon cher Père, sans vous avoir déridé le front un moment. Eh bien, devinez à quoi je compare Démosthène et Cicéron ? Le premier à vos bons vins de Bourgogne et le second aux nôtres de Champagne. Dans le vin de Bourgogne, il y a plus de force et de vigueur; il ne ménage pas tant son homme, il le renverse plus brusquement : voilà Démosthène. Le vin de Champagne est plus fin, plus délicat, il amuse davantage et plus longtemps, mais enfin il ne fait pas moins d’effet: voilà Cicéron. Et comme tous les buveurs sont partagés sur l’excellence de ces deux vins, qu’à une même table où I on sert de 1 un et de l’autre, chacun se déclare pour son goût particulier, donnons aux lecteurs une semblable liberté sur ce qui regarde Cicéron et Démosthène. Je finis sans façon, à l’antique. Portez-vous bien et m’aimez toujours. »
liste des Thèses originales soutenues à la Faculté de Medecine
de Reims (i).