D. — LE VIN DE CHAMPAGNE
Le Gouvernement de N. Abraham de la Framboisière. — Collage des vins . — Querelle du Champagne et du Bourgogne. — Culoteau, Le Pescheur, les Salins. — Les poëtes : Grenan et Coffin. — Le vin de Suresnes. — Jacques Dereims ; H. -J. Bernard. — Faut-il boire du vin en mangeant des huîtres ? Argumentation de Corvisart. — Le Champagne comme antiseptique. — Conclusion.
Ce vin dont l’aspect seul enchante le buveur, N’est pas d’un bourgeon faible une humeur froide Autant que la couleur en réjouit la vue, [et crue ; Autant en plaist au goust l’agréable saveur.
Taisez-vous, envieux, dont la langue cruelle Veut qu’icy sous les fleurs se cache le venin. Connaissez le Champagne et respectez un vin Qui des mœurs du climat est l’image fidèle.
Non, ce jus, qu’à grand tort vous osez ^outrager, De nuages fâcheux ne trouble point la teste,
Jamais dans l’estomac n’excite de tempeste :
Il est tendre, il est net, délicat et léger.
Il s’ouvre dans les reins une facile route ;
Il n’y fait point germer de sable douloureux,
Et n’y prépare pas, séducteur dangereux,
Par l’attrait du plaisir le tourment de la goutte.
(Mercure galant, mars 171 2 .)
Si les médecins rémois cherchaient à assurer aux habitants de la ville une eau saine et agréable, s’ils croyaient trouver des moyens de guérison dans les sources thermales de Reims ou des environs, ils n’oubliaient pas dans leurs études d’hygiène le vin, qui déjà faisait la richesse et la gloire de la cité, et ils n’hésitèrent pas a se servir des armes que la science d’alors mettait à leur
disposition, quand il fallut le venger d’attaques intéressées et le maintenir au premier rang des vins de France.
Nous allons essayer de montrer la part que prit la Faculté de médecine à cette longue guerre dont l’épisode le plus connu est le duel champenois-bourguignon.
Dans son Gouvernement necessaire à chacun pour vivre en santé , dont la première édition remonte à 1000 et qui . n’est rien moins qu’un de nos plus vieux et plus complets traités d'hygiène, Nicolas Abraham de la Framboisière n’a garde d’oublier le vin et surtout les crûs champenois.
« Le vin, dit-il, est merveilleusement utile à l'homme, il rallume notre chaleur naturelle, et la fortifie, par ce moyen il resveille l’appétit, ayde à, la digestion, engendre le sang pur, clarifie le trouble, désoppile les conduits, fait passage aux excrémens, donne bonne couleur, purifie le cerveau, aiguise l’entendement, subtilise les esprits, et (comme dit David) resiouït le cœur de l’homme, et le rend hardy et courageux, et entretient le corps en santé, moyennant qu’il soit prins en compas, et sans excez, autrement il oste l’usage de raison, et cause une infinité de maladies. » (Chap. xm.)
Après avoir distingué les différents vins, et constaté que « ceux de Coussy sont estimez les plus excellents », il écrit :
« Entre les vins de Champagne, ceux d’Ay tiennent le premier rang en bonté et perfection. Ils sont clairets et fauvelets, subtils, délicats, et friands, et d’un goust fort agréable au palais, approchant à la framboise. C’est pourquoy les grands seigneurs en font grand cas. Néanmoins ils provoquent les défluxions, et font mal à la teste a ceux qui ont le cerveau débile, et la texture du corps rare,
plus pour leur subtilité et ténuité do substance que pour leur force. Comme ils ne sont pas des plus forts, aussi ne portent-ils guère d eau, et se doivent boire en dedans la saint Jean. Car de là en avant leur bonté diminue. En la montagne de Reims, il y a d’assez bons vins quand l’année est chaude, autrement ils sont petits et verdelets. Ceux de Ycrzenav et d’Avcnay sont ordinairement les meilleurs. Ils sont plus chargez de couleur que ceux d’Ay : aussi sont-ils de plus longue garde. »
Très impartial, La Framboisière avoue que, parmi les vins de Bourgogne, ceux *de Beaune tiennent le premier lieu et qu’ils ont un goût plaisant ; il rappelle le dicton :
Vitium Belnense super onnya vina recense,
et ajoute dans une édition postérieure :
« J’ay promis à un Bourguignon de ne point icy oublier les vins blancs d’Arbois, pour ce qu’il m’en fit boire du très bon en sa maison de Luxeu,l’an 1605. La vérité est qu’ils excellent en bonté les autres vins du pays. »
Cet accord entre les deux provinces, cet échange d’amabilités ne durèrent pas longtemps.
La première thèse qui ait eu pour sujet le vin de champagne, le vin de Reims comme on disait alors, remonte à 4677. Elle fut soutenue devant la Faculté de Paris, mais elle nous appartient bien, non seulement par son objet mais aussi par l’origine du répondant, Pierre Laurenceau,qui se dit Champenois. Ajoutons qu’elle fut rendue à Reims en 1769 sous la présidence de Th. Larbre.
L’auteur, qui paraît être le président, J. -B. de Révelois, ne s’est pas donné grand’peine pour justifier sa conclusion : le vin de Reims est le plus salubre de tous les vins.
Après quelques généralités sur le vin et l’éloge de celui de France, il rappelle les rioms des vignobles ré-
mois : Rilly, Taissy, Sainl-Thicrry, Vcrzenay, Cliigny. Il vante la couleur de rubis de leur produit et son odeur plus suave que celle des parfums d’Arabie, et il finit : « ce sont là des preuves de sa parfaite coction ; ne craignez donc pas avec lui les inconvénients qui suivent l’usage du vin de mauvaise qualité: pas d’ardeur de la gorge, pas d'inertie de l’esprit et de torpeur des sens, pas de migraines, de dérangements d’estomac, de douleurs d’entrailles; prenez-en le soir, et le lendemain vous pourrez, frais et dispos, aller à vos affaires. »
Et, sans plus chercher d’arguments, il conclut à la suprématie du vin de Reims.
Cette thèse avait surtout pour but de répondre à celle de Daniel Arbinet, de Beaune, qui, en 1652, sous la présidence de J. de Bourges, avait essayé de prouver (à Paris) que levin de Beaune, qui est' le plus agréable, est aussi le plus salubre des vins.
C’était le commencement de la querelle célèbre que nous allons voir éclater à la fin du xvu° siècle.
Mais avant de mettre sous les veux du lecteur les
pièces du procès, il nous faut mentionner en passant la thèse de J. -J. Bernard, où l’auteur s’occupe du collage du vin : •
An Vinum Ictyocollo défécation insalubre ? Aff. 23 février 1691.
On commençait alors à employer pour cet usage YIc/ithyocolle ou colle de poisson; on craignait que la petite quantité d’éléments étrangers introduits dans le liquide n’en altérât les propriétés (1). Lapile, le président et
(i) D'après un mémoire anonyme paru en 1718 et généralement attribué à l'abbé Godinot, la quantité décollé de poisson employée pour une pièce correspondait en poids à un écu d’or.
probablement l’auteur de la dissertation, se fait I'écbo de ces craintes.
La thèse, imprimée avec luxe sur placard, en lettres italiques et « avec image », était dédiée à Mademoiselle de Rambouillet, Isabelle Louise d’Angennes, abbesse de Saint-Etienne. Il est assez curieux de voir, en tète d’un travail sur le vin, le nom d’une femme fort aimée, il est vrai, de ses religieuses cl de toute la ville, mais qui, si l’on en croit ses contemporains, était d’une frugalité exemplaire :
. . . Enfin la Dame fait si bien Qu’elle ne mange presque rien.
En 1696, J. -B. Chomel, qui devait être plus tard doyen de la Faculté de Paris et membre de l’Académie des sciences, discutait pour son acte pastillaire la question si le vin de Bourgogne est préférable à celui de Reims (1).
Nous ne connaissons ni ses arguments, ni sa conclusion; en tout cas, les adversaires étaient en présence, et la même année, un Parisien, Mathieu Dcnys Fournier, dans un travail destiné à montrer les avantages du vin, dépréciait celui de Champagne et l’accusait d’une, foule de méfaits dont le plus grave était de donner la goutte.
Cette fois, c’était la guerre déclarée.
La Faculté de Reims releva le gant, et, le o mai 1700, elle décrétait solennellement qne le vin de Reims est plus suave et plus salubre que le vin de Bourgogne.
(1) L’acte pastillaire était ainsi nommé parce que le candidat offrait au chancelier de l’université, au doyen et aux docteursrégents des pastilles sur lesquelles était quelquefois figuré le portrait du doyen. L’acte conserva son nom, bien que, à partir de 1G42, les sucreries fussent remplacées par des jetons d’argent. (Corliku, p. 67 )
Le bachelier chargé de prouver cette conclusion était un Rémois, François Mimin ; le président était Gilles Culoteau.
Suivant F usage établi de considérer le président comme railleur de la thèse quand le candidat ne s’en attribue pas formellement le mérite, on donne généralement à Culoteau, remensis scholæ oracalum (J. Raussin), cette dissertation que nous avons beaucoup de raisons de croire sortie de la plume alerte de l’un de ses contemporains, Pierre Le Pcscheur. Cette hypothèse est basée sur des annotations contemporaines et sur ce fait que Le Pcscheur répondit aux attaques dont la thèse fut l’objet (1).
Quoiqu’il en soit , elle fit grand bruit , et , pour la mettre à la portée de tous, on en fit une traduction précédée d’une Lettre de M... à un médecin de ses amis , datée de Reims, le 27 octobre 1700.
Ce travail, qui devint le point de départ d’une polémique extrêmement .vive, a été inspiré bien certainement par celui de Revélois (1677).
Les quatre premiers paragraphes ne renferment que des considérations générales sur la soif, les boissons, le vin; le dernier est seul consacré au vin de Champagne.
« Sa couleur est si vive que le diamant le plus pur ne brille pas davantage aux yeux ; quelquefois le rouge est si vermeil et si plein de feu qu’on le prendrait pour des rubis distillés ; enfin c’est de l’union de ces deux couleurs
(t) Nous venons de trouver une nouvelle preuve qui confirme cette opinion. Dans une réponse aux Salins, il est dit que l’auteur delà thèse a voyagé en Italie (voyez ci-après) ; or, une conclusion de la Faculté, du 13 octobre IG8t, nous apprend que Pierre Le Pcscheur était alors à Home ; il n’est revenu à Reims qu’en i G 8 7 .
que se forme ce que nous appelons l’œil «le* perdrix, qui pour n’avoir pas tant d’éclat, n’en est pas moins agréable à la vue. »
... « Pour en revenir aux vins de Reims, rien ne décide
plus en leur faveur que la bonne constitution des gens du pays, parmi lesquels on ne voit ni goutteux, ni valétudinaires, dont la plupart même vivent très longtemps et sans aucune atteinte de maladie. Viens, Nestor de nos jours, toy qui, dans un de nos meilleurs vignobles, es parvenu sain et entier, bien au-delà du terme ordinaire de la plus longue vie, viens détromper ceux qui condamnent le vin de Reims et ne l’admettent que dans les repas où la santé est sacrifiée au plaisir; que le nombre de tes années soit l’éternel éloge d’une boisson plus agréable et plus saine que ni le vin de Bourgogne, ni tout ce qu’il y a d’autres vins au monde. »
Le Nestor champenois, c’est Pierre Piéton, d Hautvillers, mort en 1695 à l’âge de cent dix-huit ans. Une note manuscrite, ajoutée à l’exemplaire que nous avons consulté, nous apprend que ce respectable vieillard s était remarié à cent-dix ans et qu’il avait travaillé à la vigne jusqu’à cent quinze. Dans les trois dernières années, il ne s’était nourri que d’un peu de pain et de vin du pa) s.
Le vin de Bourgogne, à qui on trouvait une odeui de brûlé et que l’on mettait au second plan, ne pouvait lester sur un tel affront.
Un médecin de Beau ne, J. -B. de Salins, dit Salins l’aîné, qui av ait été médecin royal des galères de l îance , écrivit une Défense du Y tu de Bourgogne qui fut répandue de tous côtés et eut plusieurs éditions.
La réplique était sérieuse.
Le vin de Champagne, y disait-on, est le cadet du vin
— oi
de B ourgogne, puisque celui-ci était fort en vogue alors que son concurrent était encore inconnu. Le vin de Beaune se conserve mieux ; il est préférable puisque Fagon en faire boire à Sa Majesté ; le vin de Champagne produit des paralysies, des gouttes, des rhumatismes, et une infinité d’obstructions opiniâtres.
On fit au mémoire de Salins une réponse en règle datée de Paris, le 1er février 1706 : Lettre de M... à M... auteur de la thèse qui conclut que le vin de Reims est plus agréable et plus sain que le vin de Bourgogne .
On y prouve l'antiquité des vignes rémoises par le petit testament de Saint-Remi, la lettre souvent citée de Pardule à Hincmar, l’histoire de Flodoard. On démontre que leur produit est transportable, puisqu’on en expédie en Angleterre, en Allemagne , en Danemark et dans tout le Nord ; le navigateur Tavernier en offrait aux souverains qu’il avait 1 honneur de saluer ; on en boit à Siam et à Surinam. L auteur cite Saint-Évremond et La Fontaine ; il rappelle que Yenceslas, roi de Bohème et des Romains, étant à Reims en mars 1397, « v trouva le vin si bon • qu il s en enyvra plus d’une fois, et se trouvant alors hors d état d entrer en négociation, il aima mieux accorder ce qu on luy demandait que de cesser de boire du vin à Reims ...... Que les Bourguignons n’invoquent
pas 1 autorité de Fagon. Ln des plus grands seigneurs de France lui ayant offert, en présence du Roi, la fameuse i R^e ms, il demcui a d’accord que le vin de Champagne est plus agréable que celui de Bourgogne ; comme il contestait sa salubrité, on lui répliqua qu’il y avait à Reims beaucoup moins de goutteux qu’en Bourgogne, et la dispute finit par cet axiome : « Ubi rci me diçæ fuie ni facit experlmenlum objiciendœ sunt ratio nés. »
« Vous vous êtes avisé, Monsieur, continue notre auteur, d'avancer dans votre thèse qu’il n y a que peif ou point de graveleux en Champagne. Mais ce fait n’est pas possible, dit M. de Salins. Le sieur Mathieu-Denis Fournier a soutenu dans les écoles de Paris, il n y a pus encore dix ans, que le sang engendré du vin de Reims pince et pique les parties nerveuses, et rend sujet aux débordements, aux fluxions de cerveau et à la goutte. »
« M. Fournier dira tout ce qu’il luy plaira, aussi bien qu’Aristote. Mais s’il est vray qu il n y a point de goûteux dans votre province, que les habitans y sont iobustes, bien forts et peu sujets aux maladies, au lieu qu en Bourgogne ils sont la plupart goûteux, bossus, galeux, et infectés des autres vices de la peau, il ne faut, Monsieur, ni thèse, ni dispute, ni alambic, ni astiolabe, la palme est due sans contredit au vin de Reims, et je le préféré à celui de Pucin, avec lequel Livie soutint jeunesse au-delà de quatre-vingts ans. Il doit l’emporter aussi sur celuy de Lagarie, qui fit vivre Messala plus qu’il
ne voulait. » ■
Veut-on encore une preuve de la supériorité du Champagne ? C*est qu’il se vend beaucoup plus cher que le Bourgogne. Depuis vingt ans, les meilleures cuvées n’ont point été vendues moins de 400 livres la queue. « Il est arrivé plus d’une fois que le prix en a été porté jusqu’à mille livres. Il y en a un témoignage irréprochable dans l’abbaye d’Hautvillers. C’est l’inscription suivante qui se lit sur un des pressoirs de cette fameuse
maison :
« M. DE Fourille abbé de cette abbaye m a fait faire e> L ANNÉE 1694, ET CETTE MEME ANNÉE A 'VENDU LE VIN MILLE LIVRES L\ QUEUE SANS ACCIDENT ÉTRANGER. »
Pour finir, le Rémois anonyme, après avoir traité
Salins do fiouryiuf/no/i salé et lui avoir fait sentir qu’il « est de BcatHic, c’est tout dire », lui reproche de n’avoir jamais bu de Champagne : « On doit moins s’étonner après cela qu’il ait entrepris de critiquer une thèse qui a une approbation universelle. Il arrivera que son jugement trop intéressé le fera passer pour un mauvais critique, et je trouve ses compatriotes fort à plaindre s’il n’est pas meilleur médecin. »
Ce n’était pas assez.
Les Rémois avaient, au xviu0 siècle, la vengeance terrible.
En avril de la même année paraissait à Reims, chez N. Pothier, une plaquette de douze pages qui eut de suite deux éditions :
.Réponse à la troisième édition de la Lettre de Monsieur de Salins l'ainè 1706. In-4°.
L’auteur, qui ne s’est pas nommé, est Pierre Le Pescheur, l’un des docteurs les plus en renom de notre ancienne Faculté.
Né à Reims le 11 avril 1630, il avait été reçu docteur sous la présidence de Rainssant, le 28 août 1673 j ses contemporains l’avaient en haute estime et le traitaient d'incomparable (l).
C est de lui que parle Maucroix dans cette épigramme \
Ni des Pécheurs, ni des Mail Iis,
N’attendez rien, pâle Pliilis ;
Pour -guérir ce teint blême,
Eh bien !
Il faut rompre carême,
Vous m’entendez bien.
(t) U est mort le 18 mars 1713.
Le Pescheur avait été le maître de Culotcau, l’auteur supposé de tout ce débat ; il lui avait donné le bonnet doctoral le G août 1691. Or, Culoteau était malade au moment où Bourguignons et Champenois rompaient leurs lances; il mourut cette même année 1706.
Pierre Le Pescheur, que nous savons n’avoir pas été étranger à la rédaction de la fameuse thèse de 1700 et à sa traduction, vint donc à la rescousse et sembla donner le coup de grâce aux Salins. Il y avait maintenant deux adversaires à combattre, Salins l’aîné s’étant adjoint son frère H ugues, docteur d’Angers, qui ne tarda pas à revendiquer pour lui tout l’honneur des coups portés aux Rémois.
Le professeur de Reims reproduit les arguments déjà cités en faveur de l’antiquité du vignoble champenois. Quel triomphe pour le Champagne, quelle défaite pour son adversaire, s’il avait pu prouver, comme 1 a fait de nos jours notre collègue le docteur Lemoine, l’existence, dans notre pays, delà vigne à l’époque préhistorique (1)’.
Au vers de Barthélémy de Chassanée, déjà cité par La Framboisière, il oppose ce distique à la louange de Cumières, qu’un écolàtre avait inscrit sur un des manuscrits de Notre-Dame :
Si quis in hoc mundo vult vivere corde jocundo ,
Vadat Cumerias sumere délit ias.
Il prétend que les Champenois sont de tous les Français les moins sujets à la goutte et aux autres infirmités; il défend l'auteur de la thèse en ces termes :
« Quoiqu’il en soit, j ajouterai seulement ici que cet
(t) V. Lemoine, La vigne en Champagne pendant les temps géologiques.Travaux de l’Académie nationale de Reims, vol. 77, 1886, p. 8< .
homme sans nom, cette chimère que vous déchirez impunément à l’envi l’un de l’autre, depuis tant d’années, est à la vérité un bon Champenois , mais un Champenois qui a longtemps soutenu thèse au-delà des monts, qui a prêté le collet aux médecins d’Italie, et qui connaît jusqu’au maître d’hôtel du Pape, tant s’en faut que vos béatitudes casanières lui conviennent. »
Puis, faisant allusion aux querelles des deux Salins, les frères ennemis , il termine par cette épigramme :
Faites cesser le débat des Salins Sur le propos de leur Lettre imprimée Plus d’une fois contre le vin de Reims,
Dont ils voudraient ternir la renommée.
Certes, dit l’un, l’ouvrage est de mon crû;
Non pas, dit l’autre, il est mien et non vôtre ;
Mais aussitôt qu’on aura répondu,
Plus ne voudront l’avoir fait l’un ni l’autre'.
Il nous faut citer encore deux pièces de ce procès médico-bachique.
La première, des frères Salins, Lettre écrite à un magistrat du premier ordre..., aie., est imprimée à Paris, 1706, in-4°.
L’autre, inédite, croyons-nous, est une lettre de sept pages, datée de Beaune, le 28 novembre 1706, signée : « La Vigne », et adressée à M. Le Pescheur. Nous reproduisons dans l’appendice cette lettre dont M. Jolicœur possède l’original.
L'auteur réclame de nouveau le droit d’aînesse poulie vin de Bourgogne, et s’appuie sur une. loi de Gondebaud au vie siècle. Il prétend qu’il y a de nombreux goutteux à Reims, « en tète desquels ils (les Salins) vous ont placé avec cette observation que vous avez
commencé de sentir les douleurs aiguës de la goutte au moment que vous vous êtes mis en tète de publier votre lettre contre le vin de Bourgogne ». 11 fqut avouer que si le fait est vrai, il est fort piquant.
Pour conclusion, « La Vigne » renvoie à Rabelais et à l’oracle de la dive bouteille.
Nous nous y sommes nous-mêmes reportes, et nous n y avons rien trouvé de favorable au vin de Bourgogne.
Panurge s’écrie, il est vrai, après avoir bu à la fontaine fantastique : « Par Dieu, c’est icy vin de Beaulne, meilleur que oneques jamais je beu », et il se souhaite un col long de trois coudées, « comme disait Philoxenus » . Mais frère Jean pense que c’est un vin de Grèce , « gallant et voltigeant », tandis que Pantagruel opine pour du vin de Mirevaulx.
Il est impossible, on le voit, de trouver dans le récit de Rabelais un argument en faveur de la suprématie du vin de Beaune.
Les champions en restèrent là.
Mais, quelques années plus tard, les poètes entrèrent dans la lice et les médecins leur laissèrent un instant l’honneur de combattre pour les produits de leur pays.
Cette fois encore l’attaque vint de Bourgogne.
Bénigne Grenan, professeur au collège d’Harcourt, chanta le Beaune et ne laissa au Champagne que le second rang : ,
Vante, Champagne ambitieuse,
L’odeur et l’éclat de ton vin Dont la sève pernicieuse Dans ce brillant cache un venin :
Tu dois ta gloire en France A cette agréable apparence , Qui nous attire et nous séduit.
Qu’à Beaunc ta liqueur soumise,
Dans les repas ne soit admise Que sagement avec le fruit (1).
Avec quelle verve, dans quel style lui répondit Coffin, je n’ai pas besoin de le rappeler à des Rémois, lout le monde connaît ses belles strophes envers iambiques, ou il venge le Champagne et repousse énergiquement les accusations de son adversaire :
. . . Non stomacho movent
Ægro tumultum ; non gravidum caput
Fuligine infestant opaeà :
Didita sed facili per omnes
Flexus meatu, nee mola renibus . Tristis relinquunt semina calculi ;
Nec pœnitendà segniores
Articulos hébétant podagrà. ^
Grenan reprit la plume ; dans une requête à Fagon, il demanda à la Faculté de proscrire notre vin. Il eut soin de rééditer les anciennes calomnies, et de l’accuser de donner la migraine, la goutte et la gravelle.
La Faculté rendit son arrêt par la plume de Coffin. En semblant se prononcer pour le Bourgogne, elle donne gain de cause à son adversaire ; l’ironie y est assez fine pour avoir trompé M. Maxime Sutainc, qui a publié, en 1 8 i G , dans les travaux de l’Académie de Reims, un intéressant Essai sur l histoire des vins de Champagne.
(R Traduction de Uellechaume.
Après avoir rappelé quelques-uns des factums que nous venons de signaler, il s’écrie :
. « Les biographes font parfois de singulières erreurs. Ainsi, on trouve dans ce recueil que lions venons de citer un décret (en vers) rendu par la Faculté de Cos sur la requête adressée au médecin Farjon. Celte pièce entièrement bourguignonne n’a pu être composée que par Grenan ou un de ses amis; or, la Biographie universelle l’attribue à Coffin, ce qui est complètement impossible ».
En décrétant que désormais le cidre et le vin d’Ivry seraient meilleurs que le Champagne, et que les buveurs de vin mousseux seraient atteints des maux les plus graves, y compris l’angine et la phtisie, il est facile de voir que l’auteur se moque assez agréablement des prétentions bourguignonnes ; du reste, M. Sutaine aurait pu être convaincu par les initiales qui signent le décret :
• C. C. R., Carolus Coffin Remensis. N
Le recueil, imprimé à Paris en 1712, renferme encore quelques autres pièces de vers ; mais je ne veux pas insister sur la phase poétique du débat ; ce serait sortir de mon cadre.
Je me contente de transcrire un quatrain envoyé à Grenan à propos de sa requête :
*. A ce que je me persuade
Sur la qualité des bons vins,
Grenan, ta cause est bien malade,
Tu consultes les médecins (1).
(1) Variante :
Quand on s’adresso au médecin.
C’est qu’on éprouve une souffrance ; Bourgogne, vous n’ètes pas sain.
Puisqu’il vous faut une ordonnance.
Revenons à nos docteurs.
En 1724, André Grosse avait osé faire soutenir dars les écoles de Paris que le vin léger des environs de la capitale est plus sain .que ceux de Bourgogne et de Champagne.
Il faut avouer, avec Raussin, que ce M. Cressé avait le goût bien dépravé, lui qui, à l’Ay, préférait le Suresnes, PArgenteuil et l’Andresy. Il était Parisien, c’était son excuse.
L’histoire, du reste, nous apprend que les vins de l’Ilede-France, en particulier ceux de Suresnes, étoient fort estimés encore du temps de Henri IV: ce roi, qui s’v connaissait, en envoyait en cadeau aux personnes à qui il voulait être agréable.
Longtemps après encore, Conrart, qui rompait parfois son silence prudent pour rimer des chansons bachiques, chantait la bouteille,
.... la bouteille pleine De ce jus tiré du trésor Ou d’Argenteuil ou de Suresne î
Quoiqu’il en soit, ces nouvelles attaques ne laissèrent pas de toucher les médecins champenois.
Ce fut un docteur d’Epernay, Jacques Dereims (1), l’oncle de Bertin du Rocheret, qui prit la parole dans une Lettre à M. Ilelvetius, médecin ordinaire du Roi , insérée dans le Mercure de France de mars 1730.
Il y répond de nouveau au grand reproche adressé à nos vins d’enfanter la podagre et la pierre.
(1) Originaire de Juniville (Ardennes); reçu docteur à Reims le 4 janvier 1703.
« Cos maladies, dit-il, no sont connues on Champagne que par les désordres cju’cl les causent chez nos voisins , on n y sçait de la goutte que le nom, et à peine sçait-on ce que c’est que la pierre. Cette espèce de paradoxe n’a rien qui doive surprendre votre grandeur, puisqu’il est de fait qu’on ne trouve pas îi dix lieues, en remontant ou descendant la rivière, dix personnes qui en soient mênr^e atteintes. »
Il conclut :
« Il est certain que le bon vin de Champagne blanc,
non mousseux, bu avec modération dans sa maturité et trempé plus ou r^ôins d’eau, est ta liqueur la plus propre pour conserver la santé, et le seul vin qui puisse être toléré et mêrqe conseillé dans plusieurs maladies. »
Il s’élève aussi dans sa lettre contre une opinion qui tendait alors à se faire jour: c’est que le vin est dangereux et que l’eau est la boisson la plus propre à nous conserver la santé.
Hélas, nous rougissons presque de l’avouer, le 15 avril 1723, en effet, un enfant de Reims, Henri-Josepb Bernard, fds d’un docteur-régent dont nous avons déjà
parlé, avait pris pour texte de sa thèse de baccalauréat :
Le vin étendu d'eau est plus sain que le vin pur.
Le vin, pour lui, est la source de presque tous les maux. Il vante la sobriété des anciens, fait un bel éloge des eaux de Reims, au moins de celles de rivière ; puis, craignant de s’être trop avancé , il démontre que les eaux de puits étant mauvaises, il faut leur opposer comme correctif le vin rémois. Ici se place l’éloge obligé du Champagne, paraphrase des plus belles strophes de Coffin.
Il admire donc sa couleur et son odeur. Mais prenez
garde, ajoute-t-il, au poison caché sous ces belles apparences : l’usage du vin pur produit la céplialagie, lescaucheniars, les insomnies, la lièvre, la strangurie, les calculs, l’hydropysie, les paralysies.
Six mois après, Bernard récidive.
Il affirme, dans sa thèse de licence, que le via pur est une c les principales causes des douleurs arthritiques.
Cinquante ans plus tard, on osa même soutenir flans nos Ecoles, en plein pays champenois, que Veau est la meilleure de toutes les boissons.
Disons, à notre décharge, que cette thèse avait été composée à Paris, en 1739, par un Normand. A Beims, le candidat Yarnier de Maucourt en était le rééditeur. Il n’en était pas moins coupable, et il semble que le Ciel ait voulu venger nos vignerons ; en 1785, Yarnier, jeune encore, fut tué d’un coup d’arquebuse à Yitry, sa ville natale, où il était allé s’établir.
Les vrais Rémois, eux, ne transigeaient pas, et ils ne perdaient pas une occasion de prôner les produits champenois.
Pierre Josnet introduit adroitement en 1752, dans une • thèse où il traite de l’emploi des caustiques contre le cancer, une comparaison entre les eaux de Reims, qui produisent les slrumes, le goitre, le squirrhe et le cancer, et son vin, qui fait souhaiter d’immenses narines et un gosier long de six pieds.
En 1765, M. Pourfour du Petit présentait à la Faculté de Paris, sous 1 p présidence de Michel Peaget, une dissertation sous ce titre étrange:
Doit-on boire en mangeant des hui très ? (1) /
(1) An inter edendum ostrcu, meripotus? Neg.-29 avril.
Il concluait par la négative.
A la fin de l’exemplaire qu’il conservait dans sa collection, L.-J. Raussin écrit dans ce style caustique qui rappelle Guy Patin :
« M. Peaget ou M. Pourfour du Petit a menti. Il faut, en mangeant des huîtres, boire du bon vin blanc de Champagne, léger, non mousseux. Il est à croire que l’auteur de cette thèse (président ou bachelier) a été déçu par les mauvais vins que l’on débite à Paris sous le nom de Génetin ou sous celui de Condrieux (1). Si ce gaillard avait mangé des huîtres avec de la tisanne d’Ay, d’Hautvillers, d’Epernay, d’Avisse, etc., il aurait rectifié sa conclusion et se serait souhaité colhun , fauces sesquipedales. Ah, la bourrique! »
Cette même thèse donna lieu, un peu plus tard, à une protestation originale de notre compatriote Corvisart (2).
Alors, à côté de la salle d'argumentation, on établissait un buffet où l’on servait des rafraîchissements aux dépens du récipiendaire. Corvisart, enfant de la Champagne, fort amateur des vins d’Ay, au dire de Brillat- Savarin, entra dans la salle d’examen quand ce fut à son tour d’argumenter. Il tenait à la main un verre plein d’excellent Chablis (les largesses du candidat n’allaient pas jusqu’au Champagne) ; il l’avala d’un trait, et se contenta d’ajouter : Sic argumentabor contra conclusionem ; piquant à-propos, dit Reveillé-Parise, qui fit éclater de rire la docte assemblée et trémousser les vieilles perruques qui en faisaient partie.
(1) Le génetin était le vin blanc des environs d'Orléans ; Condrieux est une petite ville des bords du Rhône dont les vins blancs étaient également renommés.
(2) J.-N. Corvisart, né à Dricourt (Ardennes), le 15 février 1755, médecin de Napoléon Ier, mort le 18 septembre 1821.