‹ Les timides et la timiditéChapitre 10 sur 89 · Ribot, Psychologie des sentiments, p · texte numérisé non relu

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l'accès de timidité

Ainsi nous admettrons que les variations circulatoires, respiratoires, musculaires, organiques, etc., que nous venons de passer en revue s'associent pour former la base physiologique de l'accès de timidité. Ces variations donnent lieu à des symptômes divers : symptômes sensitifs, symptômes moteurs, symptômes vasculaires, viscéraux et sécrétoires, symptômes psychiques.

A. — Symptômes sensitifs.

La sensation principale est l'angoisse. Ses caractères sont trop universellement connus pour qu'il soit utile de les décrire. D'ailleurs il semble qu'ils varient un peu suivant les sujets, soit en qualité, soit en localisation, car son siège maximum est accusé tantôt à la gorge, tantôt dans la région précordiale, tantôt au creux épigastrique.

L'angoisse est habituellement accompagnée d'un sentiment d'étouffement et de constriction thoracique. Nous avons vu déjà que ces symptômes relevaient des désordres de la mécanique respiratoire.

La sensation des palpitations est aussi fréquemment présente.

La rougeur est ressentie comme une boujfée de chaleur au visage.

Plus rarement on noie la sensation de refroidissement

superficielle et profonde, le frisson, la rétraction de la peau; la sensation de faiblesse musculaire, de dérobement des jambes;

Enfin le tableau est complété parfois par un malaise corporel indéfinissable, sans qualités nettes et sans localisation possible. On ne peut que signaler ici ces impressions céneslhésiques, qui échappent à toute description, et que seule l'expérience personnelle apprend à connaître.

B. — Symptômes moteurs.

Le plus appréciable est le tremblement. Semblable au tremblement émotif ordinaire, il consiste en petites oscillations, brèves, rapides, segmentaires, qui ne sont sans doute que l'exagération, sous l'influence de l'émotion, de cette trémulation légère que la méthode graphique a décelée dans les muscles à l'état physiologique. Ce tremblement affecte de préférence les mains, les bras, les mollets, la langue, mais il peut, dans certains cas, devenir généralisé.

A côté du tremblement, il existe un certain degré de faiblesse et de raideur musculaires. La faiblesse musculaire se mesure aisément au dynamomètre, qui révèle une diminution dans l'énergie de la contraction volontaire. Quant à la rigidité, elle paraît due à un état spasmodique et à une lenteur de contraction, semblables à la contracture des hémiplégiques et à celle de la maladie de Thomsen.

Ces troubles musculaires de l'émotion sont manifestes

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surtout pour les petits muscles à fonctions précises et délicates. Ainsi chez le pianiste intimidé qui exécute en public, les doigts se raidissent parfois au point de rendre le jeu impossible. Chez le violoniste, l'émotion non seulement raidit les doigts, mais élève le son. Ce phénomène s'explique par la contracture spasmodique des muscles du bras et de la main, où la prédominance normale des fléchisseurs sur les extenseurs a pour effet de faire monter involontairement la main le long du manche de l'instrument.

La raideur musculaire au moment de l'émotion donne lieu encore au phénomène suivant. Si, dans une rue déserte, on est sur le point de croiser un passant qui vient en sens inverse sur le même trottoir, et si on le regarde fixement, il n'est pas rare qu'au moment du croisement, l'inconnu laisse traîner une ou plusieurs fois ses talons sur le sol. C'est un timide, troublé par le regard fixe, et chez qui une ébauche d'émotion a déterminé une raideur subite des jambes.

11 existe enfin, sous l'influence de l'émotion, de ïincoordination musculaire, de Vataxie motrice. Les mouvements perdent leur régularité et leur harmonie : ils ne sont plus adaptés, avec la précision habituelle, au geste, au li^avail qu'ils doivent accomplir.

Tous ces désordres musculaires se joignent pour provoquer la gaucherie, la maladresse du timidei De là son embarras, ses mouvements saccadés, ses gestes malheu- reux. Les petites mésaventures des timides sont cou-

rantes : ils trébuchent dans le tapis du salon, laissent tomber leur chapeau, renversent leur tasse de thé, etc., sont désorientés pour l'acte le plus simple, ne sachant ni comment marcher, ni comment se tenir, ni comment s'asseoir, ni que faire de leurs pieds, de leurs mains, de toute leur personne.

Enfin, parmi les symptômes moteurs, les troubles de Vélocution méritent une mention spéciale.

Ces troubles relèvent en réalité d'une quadruple cause : psychique (confusion mentale), laryngée (spasme des cordes vocales), respiratoire (dyspnée), linguale et labiale.

L'influence de la dyspnée est aisée à comprendre. Pour que la parole soit courante, il faut dans le jeu respiratoire, de la souplesse et de l'aisance. Or, chez le timide, comme nous l'avons vu dans la peur, la respiration devient laborieuse, saccadée, avec accélération et augmentation des inspirations et suppression des pauses. L'émission de la voix se ressentira de ces modifications : et la parole sera sèche, brève, dure, heurtée, saccadée.

Du côté du larynx, il y a spasme des cordes vocales et de la glotte, et par suite, difficulté de l'émission et élévation du son. La voix s'aflaiblit et monte toujours pendant l'émotion, comme le démontre l'exemple bien connu des chanteurs.

Enfin, la langue, les lèvres, les joues participent aux désordres musculaires : tremblement des lèvres, bredouillement, balbutiement, etc.

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Si l'émotion est très intense, il peut arriver que le son ne se produise plus : il y a aphonie et mutisme complets. Nous retrouverons tous ces symptômes à propos du « trac » des artistes.

Sur ces troubles du langage chez les timides, j'ai demandé son opinion au D' Chervin, directeur de l'Institut des Bègues de Paris, qui possède en cette matière une compétence et une expérience spéciales. Il a bien voulu me rédiger une note, dont voici les passages essentiels :

« L'influence de la timidité sur le langage est fréquente et souvent très considérable. Néanmoins, il faut reconnaître qu'elle n'est qu'un épisode, comme la timidité peut en provoquer pour toutes les fonctions. La phonation est une des fonctions les plus délicates, non seulement au point de vue du mécanisme, mais encore une des plus sensibles aux actions réflexes. Il en résulte que la timidité comme la peur et toutes les causes d'émotivité ont un retentissement presque absolu sur le langage. Et on peut dire que toutes les fois qu'il y a détresse nerveuse, il y a, par voie de conséquence, trouble de la parole.

« Je n'ai pas à décrire ici les symptômes et les causes de la timidité. Je dirai seulement que son influence se fait sentir sur le langage comme une sorte àHvresse psychique qui empêche celui qui en est atteint, à un certain degré, de garder l'équilibre et la coordination de sa pensée et de l'articulation des mots. De même, l'ivresse

.alcoolique prolongée trouble l'équilibre du corps et Tharmonie des mouvements combinés. »

Le D' Ghervin insiste sur la nécessité de différencier les troubles du langage de l'accès de timidité et ceux des phobies verbales.

« Il s'agit là d'autra chose : d'un phénomène spécial, caractérisé par une peur involontaire, irraisonnée et accompagnée d'un sentiment d'angoisse, non seulement lorsqu'il faut prononcer certaines lettres ou certains mots, mais encore à la seule pensée d'avoir à les prononcer*. »

Il est à remarquer que l'émotion désorganise bien plus gravement les mouvements volontaires, ou peu adaptés à leur but, que les mouvements automatiques habituels, résultat d'une adaptation déjà ancienne. Lorsqu'une série de gestes est devenue automatique, ces gestes peuvent se dérouler malgré la plus intense émotion, la plus obscure confusion de l'esprit. N'est-ce point ce qui se passe chez le chanteur, chez l'artiste, qui débite son rôle appris machinalement, sans aucun contrôle conscient, au point qu'il ne se souvient plus parfois de l'avoir débité. Les images verbales, apprises et enchaînées par les répétitions, se sont déroulées d'elles-mêmes, comme le cylindre d'un enregistreur automatique.

Ces phénomènes d'automatisme pendant les crises émotionnelles ne sont d'ailleurs pas particuliers aux

1. Chervjn,r>e5 phobies verbales; Sociétés d'études scientifiques, Paris, i895.

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timides : ils se retrouvent également dans toutes les grandes crises émotionnelles'.

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