Pitres et Régis, loc. cit
se fait rougir en se remémorant les circonstances de la journée où il a rougi.
L'existence d'une mémoire affective, pour l'accès de timidité, ne paraît donc pas douteuse. Ici, en effet, la preuve est particulièrement évidente, parce que les phénomènes remémorés, comme la rougeur, les palpitations, consistent en phénomènes moteurs, objectivement appréciables. D'ailleurs la richesse d'un état affectif en éléments moteurs est précisément une des conditions qui, suivant M. Ribot, favorisent la reviviscence émotionnelle.
Telle est, dans ses détails, la physionomie clinique de l'accès de timidité. Celui-ci nous apparaît comme une décharge émotionnelle, intéressant de préférence les appareils des fonctions organiques — circulatoire, respiratoire, sécrétoire, réflexes. De même que pour la peur, il semble que toute l'activité nerveuse disponible à un moment donné, soit accaparée par la réaction émotionnelle, au détriment des fonctions de relations, qui se trouvent ainsi singulièrement amoindries, sinon tout à fait supprimées : d'où obnubilation sensorielle, oblusion mentale, ataxie motrice, aboulie, amnésie partielle.
Mais il ne faut pas nous tromper sur la valeur respective de ces symptômes. Certains auteurs ont voulu voir dans les uns des causes, dans les autres des effets. Je ne pense pas de même. Aucun de ces symptômes ne peut être ni cause ni effet d'un autre symptôme, car tous sont simultanés et dérivent du même processus nerveux
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s'efFectuant dans le névraxe. C'est par une opération centrale unique que s'irradient vers la périphérie les diverses excitations coordonnées qui donnent lieu aux divers symptômes. Tous ceux-ci interviennent concurremment dans ce « tout dynamique » qu'est l'émotion, et ne représentent dans l'organe respectif qu'ils intéressent que la traduction de la décharge émotive fondamentale. Tous ont une importance équivalente : tous appartiennent, au même titre, à l'émotion massive que leur combinaison caractérise.
Il n'y a donc pas lieu, je crois, d'attribuer l'accès de timidité, c'est-à-dire l'angoisse, les palpitations, la confusion, la rougeur, à l'un des autres symptômes, à la gaucherie des gestes, par exemple, pas plus qu'on ne peut attribuer le tremblement à l'angoisse, ou les coliques à la sueur froide. Tous ces phénomènes, je le répète, sont concomitants, équivalents : ils ne sont que des expressions diverses d'une même excitation partie des centres nerveux.
Ce qu'on peut dire seulement c'est que certains symptômes sont susceptibles d'influencer secondairement l'émotion, par le mécanisme de leur retentissement mental. Or nous ne sommes plus alors en présence de l'accès de timidité naturel, mais en face d'un complexus psycho-afTectif où les caractères primitifs sont plus ou moins dénaturés et déformés.
Ce qui est vrai encore c'est que certains troubles organiques qui se montrent durant l'accès ne sont peut-être
que les conséquences d'un autre trouble organique : c'est ainsi par exemple qu'on a pu attribuer l'accélération et l'augmentation des mouvements du cœur à la vaso-constriclion qui exagérait son effort à vaincre. Mais ces influences sont toutes physiologiques et inconscientes; de plus elles se produisent de symptôme à symptôme; et jamais un symptôme unique ne met en jeu la décharge émotionnelle totale.
Mécanisme physiologique. — Quel est le mécanisme de cette décharge?
J'ai déjà indiqué plus haut, à propos de la honte, les résultats expérimentaux de Bechterew et Misslawski, tendant à faire admettre un centre cortical de la rougeur. Néanmoins , d'après Bechterew lui-même , dont l'opinion est partagée par un grand nombre de physiologistes, c'est au thalamus que serait particulièrement dévolu le rôle de centre des expressions émotionnelles. C'est dans le thalamus, composé d'une réunion de noyaux gris distincts, que se coordonneraient les diverses excitations nerveuses, pour se répartir ensuite, suivant les voies centrifuges, vers les divers organes et systèmes intervenant dans l'émotion. En faveur de la situation sous-corticale du centre émotionnel plaideraient les exemples des monstres anencéphales, susceptibles cependant de présenter des variations émotionnelles par mécanisme réflexe, et aussi les phénomènes émotionnels manifestés par les animaux privés expérimentalement de leur écorce cérébrale. Ainsi donc c'est le thalamus aui
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serait le point de départ des décharges nerveuses allant produire, par l'intermédiaire des noyaux moteurs inférieurs, tous les symptômes énumérés : circulatoires, respiratoires, viscéraux, sécrétoires, vaso-moteurs, mimiques, etc.
Toutefois, si l'on peut admettre pour les couches optiques ce rôle de centre émotionnel, et s'il est possible que des réactions émotionnelles se produisent par excitation purement réflexe de ce centre, sans intervention des circonvolutions corticales, il est bien évident que <lans la majorité des cas, chez l'homme, les manifestations émotionnelles ont leur point de départ dans l'acli- Tité psychique supérieure , c'est-à-dire dans l'écorce. Pour la timidité, c'est, par définition même, une représentation mentale fournie par les sphères sensorielles du monde extérieur — la notion de la présence de la personne humaine — qui possède le privilège de déchaîner l'émotion. Il faut donc admettre aussi que le thalamus se trouve en relations étroites avec les sphères sensorielles •et psychiques de l'écorce, d'où lui viendrait le stimulus initial qui détermine l'explosion de la crise émotionnelle. Il est probable que chaque émotion définie est représentée dans l'écorce par quelque groupe cellulaire dont le rôle consiste à mettre en action les noyaux du thalamus qui commandent les diverses variations somatiques dont la combinaison caractérise cette émotion. Peut-être est-ce, pour l'accès de timidité, comme pour le rire (Brissaud), au moyen du faisceau psychique du
segment antérieur de la capsule interne que s'accomplissent ces relations cortico-thalamiques? Les progrès de la physiologie cérébrale le vérifieront sans doute un jour.
Quant à la conscience subjective de l'émotion qui est, selon notre doctrine, consécutive et postérieure aux manifestations somatiques de l'émotion, elle a pour siège assurément les territoires de la sensibilité générale, de la cénesthèse, localisés d'une part par Wernickc dans la couche corticale contiguë à la substance blanche, et d'autre part par Flechsig dans sa « sphère tactile » [Korperfûhlsphàre), comprenant les circonvolutions centrales, le lobule paracentral, la partie voisine de la circonvolution du corps calleux et la partie postérieure des trois circonvolutions frontales.
Vérification expérimentale.
Cette étude, pour être conforme à la méthode scientifique, demandait à être complétée par la vérification expérimentale des faits exposés et des théories émises. Les observations de la clinique doivent être confirmées par les observations du laboratoire.
La part de la psychologie expérimentale consistait ici à vérifier, par des graphiques, les variations respiratoires, cardiaques, vaso-motrices qui se produisent durant l'émotion. Il fallait donc appliquer chez le sujet les appareils enregistreurs du cœur, de la respiration, du pouls capillaire, déterminer l'accès de timidité et com-
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parer les tracés obtenus à l'état de calme et durant l'émotion. En même temps, les difTérences de coloration du visage auraient été notées.
Le point délicat de l'expérience était d'obtenir une émotion de timidité vraie, pure, qui, ne fût ni la peur, ni la surprise, ni l'étonnement, ni quelque autre nuance affective voisine. Voici quelles furent à cet égard mes intentions. Je me proposai de provoquer l'intimidation dans trois conditions différentes : intimidation de l'élève en présence du professeur, du soldat en présence de l'officier, de l'adolescent en présence d'une jeune femme. Pour cela, le sujet, sous prétexte d'observations quelconques, était amené au laboratoire : on appliquait les appareils, à plusieurs reprises au besoin, pour le familiariser avec la technique et éliminer la peur et l'attente. Puis, à un moment donné, le maître, l'officier ou la jeune femme entraient : on laissait passer l'instant de surprise. Et c'est seulement quand l'expérience avait repris son cours normal, que le visiteur adressait sans affectation la parole au sujet, et que celui-ci, directement pris à partie, regardé, obligé de parler et de répondre, était considéré comme réalisant à peu près l'accès de timidité ordinaire. Les variations fonctionnelles s'inscrivaient sur les tracés et la couleur du visage était observée.
Mais, cette technique, très simple en théorie, devient beaucoup plus difficile en pratique. Pour obtenir un bon résultat, il faut à la fois que les appareils se trouvent bien réglés, que la personne qui doit intimider entre au
moment voulu dans la salle, que le sujet ne fasse pas de mouvemenis, etc : bref, un accord parfait, une harmonie entière dans les diverses phases de l'expérience sont indispensables. J'avais commencé mes recherches dans ce sens au laboratoire de Psychologie expérimentale de la Sorbonne (Hautes Études) que M. Binet, son savant directeur, avait bien voulu mettre à ma disposition avec une obligeance dont je ne saurais trop le remercier. J'ai le regret de déclarer qu'il m'a été impossible de réaliser les conditions voulues et que, malgré mes tentatives, les résultats oblenus sont tout à fait insignifiants et sans valeur scientifique. Il reste donc dans mon travail une lacune que je déplore profondément. Toutefois cette lacune, il faut bien le dire, existe moins en réalité qu'en principe. Pour le principe, il était hautement désirable que cette étude fût complète et conforme à la méthode scientifique; mais, en réalité, je ne crois pas que la contribution expérimentale nous ait appris quelque chose de nouveau. A l'avance, en raisonnant par analogie, on peut déjà prévoir que l'accès de timidité va s'inscrire, comme la peur, en vaso-constriction avec accélération des battements du cœur, augmentation ou irrégularité des mouvements respiratoires. L'examen du pouls, l'observation du rythme respiratoire, l'auscultation du cœur, que j'ai pu pratiquer sur des personnes de mon entourage en état d'intimidation, m'ont souvent démontré l'exactitude de cette hypothèse.
D'autre part, MM. Binet et Courtier, au cours d'expé-
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riences sur la vie émotionnelle, ont occasionnellement enregistré une émotion qui, sans être la timidité proprement dite, en est assez voisine.
« Le sentiment dont il est ici question n'est pas tout à fait exactement la peur, mais il en participe • il dérive d'un fond de sympathie, de bienveillance et aussi de timidité. Du . reste, on en jugera par notre récit. Un élève du laboratoire, qui s'était fait remarquer par ses fréquentes absences, avait pris l'habitude de prendre les appareils sans en demander l'autorisation, et les chefs du laboratoire avaient décidé qu'il était temps de lui adresser une réprimande. L'un des chefs, M. X .., qui était chargé de ce rappel à la discipline, était soumis aux expériences pléthysmographiques, le jour où l'élève devait venir dans le laboratoire. Pendant qu'on prenait le tracé, un coup de sonnette se fait entendre à la porte. Nul doute, c'est l'élève ! Le professeur ne marque aucune émotion extérieure, il reste silencieux; mais il a l'idée de reproches à adresser, il se sent vivement ému, il éprouve une forte constriction à l'épigastre. Les trois symptômes., sont ici réunis au grand complet : vaso-constriction profonde, sans ondulations (le pouls en réapparaissant a perdu son dichrotisme) ; augmentation énorme de fréquence du cœur, qui passe de 70 pulsations à 95; accélération de la respiration avec forte augmentation d'amplitude, en un mot type de respiration émotive *. »
d. Binet et Courtier, Influence de la vie émotionnelle sur le cœur, la respiration et la circulation capillaire. Troisième Année psychologique» p. 75 ; Paris, Schleicher, 1897.
Nous donnons ci-contre la reproduction du tracé obtenu.
Plus récemment, MM. Vaschide et Marchand * ont étudié un malade, atteint de timidité morbide et d'obsession de la rougeur et ont enregistré, entre autres, ses variations émotionnelles lorsqu'on le mettait en présence de plusieurs personnes. Ils ont constaté également de la vasoconstriction, de l'accélération du cœur, de l'augmentation de la pression artérielle, de l'irrégularité des mouvements respiratoires.
Ces preuves suffisent pour appuyer notre opinion. On peut admettre, en définitive, que l'accès de timidité s'inscrit suivant le type émotif ordinaire, ce qui est pleinement en accord avec tout ce que nous en avons appris par ailleurs.
1. Vaschide et Marchand, Contribution à l'étude de la psycho-physioloçjie des émotions, à propos d'un cas d'éreuthophobie {Revue de Psychiatrie. Juillet 1900).
Ufficio che le condizioni mentali hanno suite modificazioni délie respirazione et délie circulazione periferica {Rivista sperimentale di Frenatria, Vol. XXVI.Fasc. II, III).