Paul Bourget, Le Disciple, préface; Paris, Lemerre
Dans quelle mesure'cette dissimulation est-elle possible? La nature même de l'émotion va nous répondre. Nous avons vu qu'elle était constituée par uii ensemble de variations vasculaires, viscérales, musculaires. Parmi ces variations, celles qui ont pour siège les fibres lisses des organes et des vaisseaux soustraites à tout pouvoir volontaire, ne pourront évidemment être ni atténuées, ni arrêtées. Mais les autres, celles qui ont pour siège les muscles de la vie de relation soumis à la volonté, celleslà pourront être maîtrisées par l'effort, sur celles-là le timide pourra exercer une action antagoniste ou inhibitoire. Telles sont les A'ariations de la respiration, de la pbonation, de la mimique, etc.
« Les manifestations émotionnelles, écrit Spencer, sont souvent compliquées par les restrictions intentionnellement apportées aux actions des organes externes dans le dessein de cacher ou de déguiser les états de conscience *. »
Par ce moyen, malgré une émotion intense qui lui donnera une angoisse extrême, des palpitations désordonnées, de la sueur profuse, phénomènes contre lesquels il est impuissant, le timide pourra prendre une apparence calme, régulariser sa respiration, parler d'une voix tranquille, marcher posément, adapter parfaitement tous ses gestes aux actes à faire, jouer si bien son rôle qu'un observateur superficiel ne saurait soupçonner l'orage
1. ■Philosophie de Herbert Spencer, p. 325; Paris, Alcan, 1874.
intérieur masqué par ce visage si placide. Il existe même quelques rares sujets qui sont capables, par un effort violent, d'empêcher la rougeur de leur monter au visage.
Cette dissimulation par contrainte volontaire est la conduite habituelle du timide « en représentation ».
Mais cette contrainte a pour elTet de donner à ses mouvements, à ses gestes, à sa tenue, quelque chose de raide, de guindé, d'artiliciel. Il ne s'agit pas ici de l'embarras, de la gêne, dus à un certain degré d'alaxie musculaire, qui font partie des symptômes directs de l'accès de timidité et sont des manifestations spontanées de l'émotion. La raideur due à la contrainte volontaire est secondaire, réfléchie. Elle existe non seulement au moment de la crise émotionnelle, mais encore dans les périodes interparoxystiques. C'est une façon de tenue, adoptée par le timide, qui finit par devenir une habitude, et qu'il conserve en toutes circonstances.
Stendhal, qui a été sans cesse inquiété par cette préoccupation de l'attitude, qui a toujours aspiré vers le « naturel )) en l'enviant chez les autres, écrit dans son journal intime : «... Je me serai défait de ma timidité, chose absolument nécessaire pour que je paraisse moi-même; jusque-là, on verra un être gouverné et factice, qui est presque entièrement l'opposé de celui qu'il cache '. » Et encore plus loin : « J'étais dévoré de sensibilité, timide,