Âmiel, loc. cit., t. I, p
agir, combattre, s'affirmer, il est probable qu'au contact des hommes sa sensibilité excessive se serait trouvée violentée et qu'il eût connu les angoisses aiguës des timides. Mais, s'écartant de Faction, il n'a pu connaître, à un fort degré, les émotions qui l'accompagnent. Et c'est ainsi que l'impuissance initiale d'Amiel a été, jusqu'à un certain point, un obstacle au développement de la timidité véritable.
Combien différent d'Amiel est Rousseau ! Amiel n'a aucune passion : Rousseau les a toutes. Amiel a vécu solitaire : Rousseau, dès le jeune âge, s'est aventuré dans le monde. Aussi la timidité de Rousseau va se montrer sous un aspect tout opposé à celle d'Amiel. Amiel nous est apparu comme un névropathe apathique, déprimé : nous voyons en Rousseau un névropathe émotif et passionné.
Qu'il ait été névropathe, cela n'est douteux pour personne : on peut discuter seulement sur le nom à donner à cette névropathie. De nombreux diagnostics ont été portés sur la maladie de Rousseau, de nombreux auteurs l'ont commentée et analysée à des points de vue divers\ Il a été tour à tour considéré comme un hystérique, un neurasthénique, un paranoïque, un psychopathe urinaire, etc. C'est qu'il présente un ensemble de symptômes si complexes et si variés, que chaque auteur, suivant la spécialité de ses études et ses idées préconçues, ne
1. Citons parmi les plus récents, ceux de Cabanes, de Lagelouze, de Régis, de Mœbius.
manque pas de faire entrer la maladie de Rousseau dans le cadre nosologique qui lui est le plus familier. Ces symptômes ont été particulièrement bien analysés par notre éminent confrère et ami, le D' Régis, de Bordeaux, qui conclut à une neurasthénie par artério-sclérose.
A la vérité, il est extrêmement difficile de poser ainsi un diagnostic rétrospectif, à un siècle de distance, en se basant sur des documents d'une exactitude douteuse ou insuffisante. En ce qui concerne l'étude actuelle, nous nous abstiendrons donc de discuter sur des étiquettes, pour chercher seulement à dégager de la vie et des actes de Rousseau les éléments dominants de son caractère et leurs rapports avec sa timidité. Nous nous bornerons à considérer Rousseau comme un neuro-psychopathe émotif, présentant dans son tableau clinique des signes associés de neurasthénie, d'hystérie, de folie de persécution. C'est en effet l'émolivité excessive, poussée à un degré morbide, qui nous paraît l'élément le plus important de son état mental à l'égard de sa timidité : elle est sa caractéristique psychique, comme l'impuissance du vouloir était la caractéristique d'Amiel.
La timidité de Rousseau nous offre donc un exemple de timidité chez un émotif. Cette timidité s'est manifestée et a été constatée par Rousseau dès son jeune âge. Dans les premières pages des Confessions elle apparaît déjà :
« Naturellement timide et honteux, je n'eus jamais
plus d'éloignemcnl pour aucun défaut que pour l'effronterie'. »
« Mille fois, durant mon apprentissage, et depuis, je suis sorti dans le dessein d'acheter quelque friandise. J'approche de la boutique d'un pâtissier, j'aperçois des femmes au comptoir; je crois déjà les voir rire et se moquer du petit gourmand. Je passe devant une fruitière, je lorg-ne de l'œil de belles poires, leur parfum me tente; deux ou trois jeunes gens tout près de là me regardent; un homme qui me connaît est devant sa boutique; je vois de loin venir une fille; n'est-ce point la servante de la maison? ma vue me fait mille illusions. Je prends tous ceux qui passent pour des gens de ma connaissance; partout je suis intimidé, retenu par quelque obstacle; mon désir croît avec ma honte, et je rentre enfin comme un sot, dévoré de convoitise, ayant dans ma poche de quoi la satisfaire, et n'ayant osé rien acheter*. »
« Prenez-moi dans le calme, je suis l'indolence et la timidité même; tout m'effarouche, tout me rebute; une mouche en volant me fait peur; un mot à dire, un geste à faire épouvante ma paresse; la crainte et la honte me subjuguent à un tel point que je voudrais m'éclipser aux yeux de tous les mortels. S'il faut agir, je ne sais que faire ; s'il faut parler, je ne sais que dire ; si l'on me regarde, je suis décontenancé. Quand je me passionne,