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CHAPITRE V

Quand les phénomènes de la timidité s'exagèrent ou •se compliquent, ils peuvent donner lieu à des accidents plus graves, qui ne produisent plus seulement du malaise et de la gêne, mais apportent des souffrances réelles et des obstacles sérieux à l'activité extérieure, constituant ainsi une véritable maladie. Ce sont alors des timidités pathologiques.

Il est assez difficile, ici comme ailleurs, d'indiquer une distinction nette entre ce qui est normal et ce qui devient pathologique, entre la santé et la maladie. D'après Féré ', dont la définition est très acceptable, une émotion devient morbide :

1" Lorsque ses concomitants physiologiques se présentent avec une intensité extraordinaire;

2° Lorsqu'elle se produit sans cause déterminante suffisante ;

i. Pathologie des émolions, p. 223; Paris, Alcan.

3° Lorsque ses effets se prolongent (et j'ajoute : ou s étendent) outre mesure.

Si nous appliquons ces propositions à la timidité, nous admettrons qu'un timide entre dans la pathologie quand son accès de timidité présente une intensité anormale, quand il survient sans prétexte suffisant, quand il est suivi d'un retentissement excessif. Dans la pratique, les deux premières conditions se rencontrent le plus souvent réunies et les sujets qui s'émotionnent à l'excès s'émotionnent aussi au moindre prétexte. Ils présentent une hyperexcitabilité émotionnelle qui se traduit à la fois par l'intensité de la réaction et la légèreté de la provocation nécessaire. La troisième condition, qu'il faut interpréter dans son sens le plus large, explique toutes les complications secondaires, affectives, intellectuelles, volontaires, qui revêtent des caractères pathologiques : phobies, obsessions, idées fixes, aboulies, etc.

Nous étudierons successivement ces deux grandes classes de timidités pathologiques.

A. EXAGÉRATION PATHOLOGIQUE DE l'aCCÈS DE TLMmiTÉ

ET DE l'aptitude A LE SUBIR

Il suffit d'amplifier tous les symptômes que nous avons décrits, pour se faire un tableau de ces timidités morbides. Angoisse, battements de cœur, dyspnée, tremblement, ataxie, sueur froide, rougeur de la face, confusion, tous ces désordres surviennent chez le sujet avec

une violence extrême et, le plus souvent, dans des cas qui ne les justifient nullement.

Voici, à titre d'exemple, la confession d'un timide, qui m'a consulté pour son infirmité, et qui présente une exagération de tous ces symptômes.

« J'ai vingt-cinq ans, je suis professeur de français à l'étranger pour le moment, car je n'ai pas l'intention d'y rester, et si je ne souffrais pas d'un mal si ridicule, je commencerais à me créer aujourd'hui dans mon pays une situation offrant plus d'avenir. J'ai une constitution excellente, un tempérament nerveux. Ma santé générale est bonne. Dans mon enfance, j'ai eu des convulsions et plus tard, des crises nerveuses, qui ont toujours débuté par des palpitations d'une extrême violence. Ces palpitations ne m'ont pas abandonné; elles se sont atténuées de seize à vingt ans, pour reprendre au service militaire et, augmenter jusqu'à ce jour. Depuis quinze jours en particulier, mon cœur bat presque continuellement d'une façon irrégulière et désordonnée, même au repos complet. Je sens quelques battements réguliers, puis un déclanchement accompagné de deux ou trois battements rapprochés beaucoup plus forts que les autres. J'éprouve l'impression d'une accumulation de sang se frayant un passage de force. En vous écrivant, ces mêmes battements me rappellent qu'ils ne m'ont pas quitté. Je les oublie dans la conversation, je les retrouve ensuite, même au lit, oîi ils m'empêchent presque de dormir.

« Dans ma famille, ma mère est nerveuse, mon père

est un homme de pondération et de bon sens, ma sœur est un peu timide (cela ne nuit pas aux femmes; je voudrais qu'on en puisse dire autant pour les hommes).

« Ma timidité remonte à mes crises nerveuses et à ma puberté, et elle s'est accrue par mon passage au rég^iment. Elle a consisté d'abord en une certaine réserve avec les femmes; ma sensibilité me portait vers elles, ma timidité naissante m'en éloignait. J'étais déjà gêné en présence d'une jeune fille, et s'il me fallait prendre part à un bal, je passais un mauvais quart d'heure. A vingt et un ans, j'ai fait la connaissance d'une jeune fille de vingt ans, jolie et aimable, dont je m'épris et avec laquelle je fis mes premières armes. Depuis, je n'ai connu que cette jeune fille, je l'ai revue pendant mon service, très souvent, et aujourd'hui, bien qu'éloigné d'elle, je l'adore, et je tremble devant toute autre femme.

« Ma timidité a commencé dans l'amour : d'autres causes s'y sont ajoutées avec le temps. Aujourd'hui, j'en suis arrivé à craindre toute société. J'éprouve une grande gêne pour parler; autrefois j'étais un grand parleur, mais, maintenant, je m'arrache chaque mot de la tête, j'ai peur d'être ridicule, il me semble que tout le monde me regarde! Parle-t-on de sujets indifférents? je ne sais que dire : chaque mot, chaque phrase, je dois les chercher, je les dis avec effort. Parle-t-on d'amour, de maîtresses, de femmes? je rougis, mon tourment augmente, et, furieux, découragé, je rentre chez moi, ne m'intéressant plus à rien Pour entrer au théâtre, au concert, il me

semble que ciiucun me regarde : je voudrais parler, je ne trouve rien à dire ; le spectacle me laisse indifférent ; mon voisin, qui se distrait, me trouve froid sans supposer la souffrance qui me torture. Assister à un dîner joyeux, à un dîner d'invités, voilà une chose à laquelle je n'ose pas penser. Avoir une jeune fille à mes côtés, dans un mariage ou dans une promenade, c'est un martyre !

« Dans un magasin, dans un examen, à la porte du docleur, etc. : battements de cœiir, et désir d'être déjà sorti. Dans la rue, désir d'être chez moi. Chez moi, désir d'être plus heureux, et aussi, comme vous le notez, battements de cœur et même rougeur à l'évocation de certaines scènes passées ou à la prévision de certaines scènes futures. En face d'un inconnu, timidité; en face d'un supérieur, timidité; en face d'une jeune fille, même d'une enfant, timidité. Dernièrement, la fille de ma propriétaire me donne une rose : sa mère me fait remarquer que je la tiens d'une demoiselle et que je dois la porter à la boutonnière. La petite fille (elle a quatorze ans) sourit, et moi, qui en ai vingt-cinq, je me trouble et je rougis! J'ai conscience que cela est stupide, idiot. Une enfant me donne une leçon de calme! J'ai beau me demander les raisons de mon trouble : je ne trouve que l'absurde!

« Partout j'ai souffert de la timidité, et j'ai fui : aujourd'hui, après une si longue lutte, je me sens vaincu, abattu, découragé. Je suis arrivé à mener une existeuc

retirée, presque solitaire. Rien pour moi n'est un plaisir; je fuis la danse, comme la peste, je m'écarte des lieux publics, je redoute la société et les femmes. Ma timidité a fait tache d'huile et s'est étendue à beaucoup d'autres choses. Ma volonté est annihilée : je suis à la discrétion de mes nerfs et de mon cœur. Il en résulte un état pathologique qui peut se définir ainsi : timidité dans les cas aigus, indifférence maladive dans les autres cas.

Que faire? Que devenir? Je suis inquiet pour l'avenir. Que peut être l'existence d'un homme qui a peur de tout le monde et n'ose pas regarder quelqu'un en face? Et dans ces accès de découragement, je m'abals sur ma chaise en me demandant à quoi sert la vie, si elle est si malheureuse. Et j'ai les larmes aux yeux, à vingtcinq ans! »

Dans les formes de ce genre, la timidité pathologique réalise à la fois une maladie de l'émotivité et une maladie de la volonté.

La maladie de Vémotivité consiste en cette hyperexcitabilité excessive de tout l'appareil émotionnel qui fait que la cause la plus légère déchaîne des palpitations, de l'angoisse, de la dyspnée, etc., un véritable orage intérieur qui bouleverse l'organisme et trouble profondément la régularité des fonctions viscérales. Le sujet est toujours sous la menace de son émotion, qui se développe à la façon d'une crise intérieure, qui l'épuisé et le subjugue: il vit en instance perpétuelle d'accès émotionnel.

La maladie de la volcnté consiste en une aboulie par

émolivilé. Dans un travail ancien ' j'avais proposé pour les aboulies la classification suivante : je distinguais trois genres de malades : les apathiques, les irrésolus, les émotifs.

Les apathiques sont ceux qui manquent de stimulus initial à l'action, qui ne sont pas poussés vers l'acte par une inclination suffisante, un désir assez puissant. Par nonchalance, par indifférence, par paresse, ils n'agissent pas.

Les irrésolus ne manquent ni d'impulsions, ni de désirs. Ils en ont même trop, ou plutôt le désir s'éparpille dans des directions si diverses, le jugement hésite entre des choix si nombreux et si contradictoires, qu'ils sont incapables, dans leur perplexité, de prendre un parti et de se fixer à une résolution définitive.

Enfin les émotifs ne manquent ni de désirs, ni de résolution fixe : mais, au moment de les réaliser, d'accomplir l'acte désiré et résolu, ils en sont empêchés par une émotion paralysante, qui s'interpose pour ainsi dire entre l'idée de l'acte et son exécution motrice.

Tel est le cas des timides; et je n'ai pas besoin d'insister pour démontrer qu'ils viennent se ranger naturellement parmi les abouliques de ce dernier genre. Le timide, lui aussi, ne manque ni de désirs — il en étouffe parfois — ni de résolution stable — ses projets sont des

1. Hartenberg et Valentin, La rééducation suggestive de la volonté. Traitement des aboulies. Congrès des aliénisles et neurologistee, Toulouse, 1897.

chefs-d'œuvre de diplomatie — ; mais au moment d'agir, de payer de sa personne, il est paralysé, inhibé par rémotion : il n'ose pas.

En définitive cette forme de timidité pathologique est donc constituée à la fois par une hyperesthésie émotionnelle et une aboulie par inhibition émotive.

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