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SECONDAIRE

Le premier effet morbide de l'accès de timidité, c'est une peur excessive du retour de cet accès et des circonstances où il se produit. Cette peur anormale, d'intensité pathologique, constitue ce qu'on appelle une phobie.

La phobie peut avoir pour objet l'accès de timidité complet, l'émotion totale, avec l'ensemble de ses manifestations; toutefois, le plus souvent, elle se fixe de préférence sur l'un ou sur plusieurs des symptômes isolés, se cristallise autour d'une idée bien définie. Tous les symptômes pris à part, angoisse, palpitations, oppression, sueur froide, tremblement, ataxie, rougeur de la face, ténesme vésical, coliques, confusion mentale, etc., peuvent ainsi devenir théoriquement l'objet d'une phobie. Mais, en pratique, il y a des affinités électives et certains symptômes possèdent le privilège de fixer de préférence la peur : tels sont la gaucherie et la maladresse des gestes, les troubles vésicaux et intestinaux, la confusion mentale, mais surtout et en première ligne la rougeur.

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Voici, à titre d'exemple, le cas d'un timide atteint de la peur morbide de ne pas trouver une bonne contenance en public.

« M, D..,, quarante-six ans, est un lettré philosophe des plus distingués qui nous écrit des pag-es pleines d'intérêt sur son état psychique, sorte d'obsession chronique de la timidité, se traduisant surtout par la peur anxieuse de s'arrêter court au milieu de ses phrases ou de ne pouvoir prendre une attitude aimable dans ses rapports de société. « Dire bonjour à quelqu'un, écrit-il, et lui serrer la main en le quittant m'occasionnaient de véritables angoisses. Qu'est-ce que la personne à qui je dois serrer la main avec un sourire aimable, penserait de moi, si ce sourire n'était pas aimable, si je ne pouvais pas sourire! Cette réflexion devient une véritable obsession.

a Durant des heures, des jours entiers, je pensais avec angoisse au moment où je devais dire adieu à quelqu'un. J'inventais mille moyens pour dissimuler mon état. Par exemple, je buvais avant de faire des visites, je prétendais avoir un mal de dents ou je montais en courant l'escalier de façon à être essoufflé. Mais, pour peu qu'il fallût attendre, l'essoufflement était parti : j'étais alors doublement gêné et l'on me regardait d'un air surpris ou blessé. Car je ne pouvais sourire. J'avais beau étudier un sourire artificiel devant la glace comme les acteurs, au moment décisif il ratait. Ma figure se contractait légèrement, les coins de la bouche

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s'abaissaient, je me sentais ridicule, et après, j'étais attristé pendant des heures et des jours....

« Lire dans les journaux que Guillaume II ou le Président de la République ont dû, en recevant leurs invités, sourire 500 ou 1000 fois, m'occasionne quelquefois une véritable angoisse. J'accomplirais bien plus facilement les travaux d'Hercule que cela! Ils sont reçus par des députations innombrables, tous les regards se fixent sur eux, observent leurs moindres mouvements, et ils sourient, ils parlent, ils plaisantent, ils s'amusent quand même! De quelle pâte sont-ils donc faits*? »

La forme de phobie la plus fréquente, la peur maladive de rougir ou éreuthophobie a été mise en valeur au point de vue clinique par Pitres et Régis ^ en France et par Bechterew^ en Russie. Depuis elle a fait l'objet d'un certain nombre d'articles et de travaux dont les plus importants sont dus à Vespa, Breton, Eulenburg, Popow, Tschigajewo, Tuczeck, Brassert, Friedlânder, Vaschide et Marchand, etc. J'ai moi-même présenté une communication sur ce sujet, avec nouveaux faits à l'appui, au Congrès international de Paris, en 1900*.

11 est remarquable que les observations de tous les

1. Pitres et Régis, Sémeiologie des obsessions et idées fixes. Rapport au Congrès de Moscou, Ks97.

2. Pitres et Régis, L'obsession de larougeur, Congrès des aiiénisles et ncurologisles, Nancy, 1896. Les obsessions et les impulsions, cliap. v, Doin, édit., Paris, 1902.

3. Bechterew, Die Errôthungsangst als eine besondere Form von krankhafter Slorung {Neurologisches Centralblatt, p. 386, 1897).

4. Hartenberg, Les formes pathologiques de la rougeur émotive, sectioa de Psychiatrie, Paris, 1900.

auteurs, recueillies dans des pays de latitudes et de races dilTérentes, présentent une similitude presque parfaite. Partout, ce sont les mêmes causes provocatrices, les mêmes symptômes, la même évolution de la maladie. La description que je vais en donner sera donc conforme à celle de tous les observateurs.

J'ai déjà indiqué dans le chapitre II en quoi consistait le phénomène de la rougeur émotive, à quelles variations vaso-motrices on pouvait Tatlribuer : je n'y reviendrai pas ici. Je me bornerai à étudier le symptôme à partir du moment où il devient un objet de phobie.

Le début remonte en général à la puberté : un jour, à propos d'un incident fortuit, le jeune sujet (c'est le plus souvent d'un garçon qu'il s'agit) est amené à prêter à sa rougeur une attention qu'il ne lui avait pas accordée jusqu'alors. C'est à l'occasion d'une rencontre avec une femme, d'une démarche en public, d'une réflexion d'un parent ou d'un camarade que la première inquiétude se manifeste. A partir de ce moment, la graine est semée. Elle ne demande qu'à germer, et chaque occasion nouvelle va apporter sa contribution aux progrès du mal. Ainsi se développe peu à peu une appréhension vive du retour de la rougeur et une crainte excessive des circonstances qui la provoquent. Or cette crainte et cette appréhension de la rougeur ont justement pour effet d'en susciter le retour, et provoquent ainsi des crises d'angoisse et de rougeur à caractères pathologiques.

La crise de rougeur a été remarquablement décrite

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par Pitres et Régis, et je ne puis mieux faire que de reproduire ici la description de ces éminents cliniciens :

« La o^ise de rougeur, à part quelques différences légères, est la même chez tous les malades. Presque toujours, elle survient naturellement au moment où ils la redoutent, et où ils se disent : « Si j'allais rougir! » oa encore : « Je vais rougir. »

« Généralement ils la sentent venir. L'un dit que « ça part dans l'intérieur du corps comme une faiblesse de cœur qui monte jusqu'aux tempes et produit l'agitation du sang et des picotements comme des pointes d'aiguilles. » Un autre ressent « un poids sur l'estomac, un resserrement dans les hypocondres, des palpitations, des bouffées, de l'angoisse, etc. ». Un autre éprouve d'abord des palpitations ; son cœur bat avec force, puis sa respiration devient haletante, oppressée. Le sang lui monte violemment à la tête ; ses oreilles bourdonnent, ses tempes battent; ses yeux ne voient plus; ses paupières s'agitent convulsivement; sa tête est lourde, ses jambes se dérobent et vont de travers; sa bouche se tourne dans tous les sens et grimace; sa langue remue, mais il ne peut parler; son corps est agité d'un tremblement général.

« La rougeur est plus ou moins vive suivant les cas. Elle va du rouge clair au rouge brun, sans que ces variations de nuances aient une influence quelconque sur l'état de l'esprit et, à cet égard, on peut dire que l'intensité de l'obsession n'est nullement en rapport avec

l'inlensité de la rougeur. Parfois on constate 1res nettement le pouls capillaire. L'étendue de la rougeur est également des plus variables. Le plus souvent elle est limitée à la joue et s'arrête au cou. Elle peut exceptionnellement descendre plus bas. On a du reste cité quelques faits physiologiques où. la rougeur avait envahi tout le corps.

« Une sensation de chaleur souvent très nette accompagne la rougeur. Une sueur plus ou moins abondante et plus ou moiL's généralisée, parfois compliquée d'autres phénomènes de réaction émotive, besoin d'uriner, diarrhée subite, etc., la suit d'habitude et marque dans ce cas la dernière période de la crise, qui ne se prolonge guère au delà de quelques instants.

« Dès le début, les sujets sont dans un état de trouble et d'angoisse inexprimables. Plusieurs pensées les assaillent. Ils ont peur qu'on les trouve timides, ridicules, qu'on les prenne pour des ivrognes, qu'on croie qu'ils ont fait un mauvais coup, qu'on se moque d'eux, qu'on fasse sur eux des réflexions désobligeantes, quelquefois d'avoir une attaque. Ils ressentent, en même temps que de la confusion, un sentiment de colère contre tout le monde, surtout contre eux. Ils sont furieux d'être comme ça. Aussi, à ce moment, si on les regarde, si on a l'air de sourire, si on fait la moindre allusion à leur rougeur, ils se fâchent, deviennent grossiers, même insolents. L'un d'eux s'écriait alors : « Qu'est-ce que ça « peut vous foutre que je devienne rouge, vert ou bleu! »

Et il s'en allait furieux. Un autre menaçait et pour un rien aurait frappé. Il y a là un court moment où l'obsédé a de la peine à rester maître de lui. C'est la vraie furor brevis des anciens.

« Quand la crise s'achève, la rougeur diminue rapidement et fait place parfois à de la pâleur. Les phénomènes concomitants disparaissent, la confusion se dissipe et le sujet reste partagé entre l'ennui d'avoir rougi si bêtement et la satisfaction de n'avoir plus à rougir de quelque temps.

« Ces crises, d'intensité variable, se renouvellent plus ou moins fréquemment. Quelquefois elles se produisent plusieurs fois par jour; d'autres fois elles cessent pendant plusieurs semaines....

« Les malades sont unanimes à constater qu'ils sont plus ou moins sujets à rougir suivant le temps. Par les froids secs de l'hiver ou par les grands soleils de l'été, ils rougissent moins et s'en montrent d'autant plus heureux que la coloration plus vive de leur visage à ce moment leur semble un moyen naturel de protection et de dissimulation contre leur pénible infirmité. En revanche, par les temps chauds, orageux, humides, ils rougissent beaucoup plus. Certains, véritables baromètres, sentent par avance, à des malaises déterminés, que le temps va se couvrir, et alors, s'ils le peuvent, ils ne sortent pas, pour éviter de rougir à tout bout de champ.

. « Généralement, ils sont mieux le matin que le soir.

Toutefois, lorsque vient la nuit, ils recouvrent, à la faveur de lobscurité, leur aplomb et même de la gaîlé.

« Entrer dans un salon, dans un magasin, dans un restaurant, dans un café, dans un lieu public, parler ou agir devant du monde, est pour eux d'une difficulté très grande, souvent insurmontable, et lorsqu'ils essaient de se faire violence, c'est au prix d'une émotion qui louche parfois à l'angoisse. Un des actes les plus pénibles de la vie pour la plupart est d'aller se. faire raser ou couper les cheveux chez un coiffeur. Pour quelques-uns, c'est un véritable supplice que de sentir le barbier penché sur leur visage et les regardant. Ils ont beau lire un journal, fermer les yeux, essayer de penser à autre chose : toujours cette idée les obsède : « Si tu venais à rougir, quel ennui! »; et cela suffît, comme toujours : ils ont beau se débattre, ils finissent par succomber et rougissent jusqu'à l'écarlate.

« Ils peuvent facilement traverser une rue' quand elle est déserte; s'il y a du monde, et surtout si on a l'air de les regarder, ils se troublent, s'agitent et ne savent à quoi se résoudre pour se tirer d'embarras.

a Devant des gens connus, surtout devant des dames ou des jeunes filles, leur émoi est extrême. L'un d'eux, obligé de passer devant un atelier de couturières en sortant de son travail, ne pouvait le faire qu'en prenant son élan et en se mettant à courir, une fleur à la bouche, pour se donner une contenance. Un jour, interpellé au passage par l'une d'elles, il rougit et trembla si vio-

lemment, qu'il fut obligé de se cramponner pour éviter de tomber et à la suite, honteux et désespéré, il s'empressa de quitter le pays.

« Beaucoup évitent de manger dans un restaurant et s'astreignent à prendre leurs repas seuls, en famille ou dans une maison particulière. Quand ils sont à table en compagnie, si on parle autour d'eux, si on s'occupe d'autre chose, ils sont calmes. Si on les regarde, si on les interroge, si surtout ils sont obligés de parler, ils se troublent aussitôt et rougissent.

« Au théâtre, ils sont généralement tranquilles, parce que leur attention, comme celle des spectateurs, est attirée ailleurs.

« Certains sujets de conversation, certains propos les font rougir davantage. Si on parle d'un méfait, par exemple, ils rougissent comme s'ils étaient coupables. De même pour certains actes. Ils rougissent s'ils commettent une maladresse, une gaucherie, une infraction quelconque aux règles de l'étiquette ou si seulement on la commet devant eux. Ils rougissent non seulement s'ils font mal, mais aussi s'ils font bien, par exemple s'ils se livrent à une aumône en public, de peur d'être taxés d'ostentation ^ »

Tels sont les caractères de la crise de rougeur. Parfois le mal s'en tient là, c'est-à-dire qu'une fois la crise passée, une fois sorti des circonstances dans lesquelles elle se

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