CHAPITRE LXIt
Peu après l’aventure que }e viens de raconter, les tirailleurs reçurent l’ordre de revenir s Jslapt. J’eus la joie d'y retrouver mou ami Clayley, dont la société m’était chère a plu* d'un titre. Mail un ami ne suffisait point h mon bonheur, les jolis sourires de» JalapeAas étaient rui-mèoiei impuissants à me tirer de ma mélancolie; ma pensée était mu* cesse occupée de Gusdalupe, je tremblais de ne jamais ls revoir. Je devaia pourtint avoir ce bonheur.
Un Jour que j'étais attablé avec Clayley et quelques joyeux camarade* à la fonda de Diligencias, le meilleur bôiel de Jslapa, Jack vint me toucher doucement l'épaule et me murmurer à l'oreille :
— Capitaine, il y a un Meiicaîn qui vous demande.
— Qui est-il ? demandai-je un peu contrarié de ce dérangement.
— C’est U frère, répondit Jack toujours à voix basse.
— Le Lère! quel irèrc?
— Le frère des jeunes srAorilas, capitaine.
Je me levai si brusquement de ma cbaiae, que je renversai une bouteille et plusieurs verres.
— Ekl diable! qn'y a-t-il donc? crièrent plusieurs voix en même temps.
— Messieurs, excuse s-moi , j'ai besoin de voua quitter un moment, )kM.
— Certainement, certainement! dirent mes camarades tout en se demandant ce qui peuvatt m’arriver.
Un instant après j'étais dans l'ONfé-saio» embrassant le jeune Narcisse...
— Et vous êtes tous ici... Depuis quand arrivés ?
— Depuis hier, capitaine. Je suis venu à la ville pour vous, mais je croyais ne jamais pouvoir vous trouver.
— El on n Meta, tout le monde est en bonne santé?
— Oui, capiuiue. Mon père vous attend ce matin avec le lieutenant et l'autre officier.
— L'autre < fficter ! de qui parle*-*ous, Narcisio ?
Je pense qu'il s'agit de celui qu> vous accompagnait lors de votre
première virile à la Virgen, un ténor garda.
— Ah! le major! Oui, oui, nous irons. Mais oh aves-vous été tous depuis que nous ne nous sommes vus, Narcisio?
— A O riaa va. Mon père a de* plantation* de tabac de ce cAté, et il les visite quelquefois. Mais, cher capitaine, j'ai été fort étonné d'apprendre ici que vous avirs été fait prisonnier et que vous aviei voyagé avec nous. Nous savions bien que ce* guerrillero» avaient pris quelque* Américains, mais nous étions loin de soupçonner que ce fût vous. Carrambo, si nous l'avions su...
— Mais comment vous trouviex-vous avec cette guerrilla, Narcisso?...
— Quand mon père a quelque chose 1 transporter, 11 fait eomme
E lusieurs familles de ce pays, il m’arrange avec le colonel Cenobio. e pays est tellement infesté de voleurs...
— C’est très-vrai... Dites-moi, Narcisse, pouvex-voua me dira d’ah vient ceci ?
En parlant ainsi, je montrais au jeune homme le poignard que je lui avais donné et qu’on avait retrouvé sur le pauvre Zambo tué par Lincoln.
— Je n'en sais rien, capitaine, et je suis honteux de vont avouer que j'ai eu la maladresse de perdre cette arme le lendemain même du jour ob vous me l’avies donnée.
— Ne vous en inquiètes pas davantage; prenet de nouveau ce poignard . et dites è votre pète que j’irai le voir et que je lui amènerai et ténor gordo.
— Vous trouver» facilement le chemin, capitaine, voilà notre ai von de ce cAté.
Tout en disant ces mots, le jeune homme m’indiqueil du doigt une maison à tourelles qu’on apercevait à travers les irhrai h environ un mile de U ville.
— Ne craigne* rien, je saurai bien la trouver.
— Adieu donc, capitaine, u'ouhliex pas que nous térofts tout Ml proie a l'impatience jusqu'* rt que vous soyex arrivé.
Je communiquai a Claylry la cause de ma sortie, et bientAt après nous quittâmes la table, sous le premier prétexte venu, laissant nus « Compagnon» devant leurs bouteilles.
Le soleil était sur son déclin et nous allions monter à cheval, quand I je me rappelai que je m'étais engagé à mener le major avec moi. Clayley { proposa de le laisser, et se ht furl de trouver une escuse; mais l'idée Vint au lieutenant que le gros homme pourrait servir à occuper l'attention de don Cosme et de sa Irmme : aussi, changeant subitement d'avis, il se mit avec moi à 1s recherche de Blossom.
Nous n'eûmes pas de peine à pennadrr el teüor garda de nous ae~ comptgeer, il y consentit aitét qu'il sut où nous allions. Le bravo m»jur n'avait pas entièrement perdu le souvenir du fameux dîner, jlerco'e fut bientAt prêt, et nous parûmes tous trois eu galop dans 1a direction de la maiaon de notre héie.
Après avoir suivi pendant quelque temps une route bordée d'srbret en fleur nous arrivâmes a U demeure de notre hAtc, une des plus somptueuses villas que j'sie vues de ms vie. Noos étions d'ailleurs dans les meilleure* disposition* du monde pour admirer le* uignificence* d’un printemps éternel et d'un psjtege tiempre ver de. De son cAté, le major était l'homme qu’Ü fallait pour apprécier dignement le souper qui nous fut servi. ,
Gomme nous l'avions prévu, le tnajor nous fut pendant cette visite d'une grande utilité. Scs relations de quartier-maître l’avrieut obligé à apprendre un peu l’espagnol, il en savait sues pour faire comgliment à don Cosme de la magnificence de son service et de l'ciccl-, lence de ses vint. Pendant ce temps, Clayley et moi cautions avec Lune et Lux.
Nous sortîmes sous la verandah pour admirer le beau clair de lune. Le ciel était ai pur, la lune était ai belle, que nous ne pûmes résister h la tentation de faire un loué datas le jardin. Ce fut une nuit céleste. Je n'oublierai jamais cette promenade deux à deux sous les ombrages frais de grand* orangm dont la lune argentait les feuillet. Le rossignol des tropiques ajoutait encore par ses chants au charme de notre situation.
Les pénis passé* furent oubliés, ceux de l’avenir ne nons préoccupaient pas, nous étions tout su bonheur d'être ensemble.
Il était tard quand nous aeuhaiUlme» huent** nocKe* à nos amis ; nous ne partîmes pas sans nous être promis de nous revoir. Inutile de dire que le lendemain matin nous teniona notre promesse , et que nous noua engagions par une nouvelle qui fut tetaue comme la précédente. Cela dura jusqu’à ce que le trompette noua donnât le lignai du départ.
Je ne ferai point au lecteur le récit de ces jouit heureux , cela ne ramnsertil guère ; ils furent cependant pour noua d’un suprême intérêt. Le temps s'écoula avec rapidité, quoique uns événement marquant. Peut-être dira-t-on que c'était de la monotonie... d'accord. Mais mon ami et moi ne nous aérions jamais lassés d'une pareille monotonie. .
Je ne me rappelle pas bien les détails, cependant je me souviens en gros que ls veille de notre départ je pris don Corme à part et que je lui dis franchement que je désirais épouser une de ses hiles. J'ajoutai que mon ami, qui n'avait point coco rc appris la langue, m'avait chargé d'être son truchement et de faire savoir au père de U charmante Lux qu’il •‘estimerait heureux de la recevoir de set mains.
Je me rappelle également très-bien que don Cosme, moitié grave, moitié souriant, me répondit avec une certaine dignité qui ne me fut pas désagréable :
— Capitaine, quand la guerre sera terminée.
Il ne voulait point exposer ses filles à devenir veuves presque aussiiôt que femmes.
Nous nous dîmes encore adieu, et je partis avec Clayley pour aller de nouveau tenter la chance des batailles. Nous nous dirigeâmes vers les hauts plateaux des Andes, nous traversâmes les plaines brûlantes de Peroié, nous passâmes à eu»! les ondes glacée* du Rio-Frio, nous escaladâmes les pitons neigeux du Popocatepec; enhn, après une longue Cl pénible marche, nos baïonnette* brillèrent sur les bords du lac Texcoco. Là nous nous battîmes, — combat terrible et meurtrier, — nous savions que nous n’avioos de retraite possible qu'avec la victoire.
Heureusement no* efforts furent couronnés par le succès, et le pavillon étoilé de la jeune Amérique flotta sur l'antique cité des Atténues.
Ni moi ni mon ami ne fûmes épargnés dans cette bataille , nous reçûmes chacun une blessure. Par bonheur que nos os ne furent point brisés et que bous ne fûmes point métamorphosés en deux disgracient invalide*.
Enhn la guerre fit place à 1a paix. Clayley et moi passions nos journées à aller à cheval sur la roule de Jalapa au-devant de la voiture qui devait amener ver* nous les êtres chéris dont l’arrivée nous avait été annoncée.
Elle arriva enfin, traînée par douze mules, et déposa son précieux fardeau dans tin superbe palais de la calle Capuchmss.
rett après son arrivée, deux officiers en brillant uniforme pénétrèrent dans le même priait, remirent leurs caries et furent introdui s à I instant. Quel heureux momeut! Plus heureuse encore pourtant fut l'heure sacrée où nous échangeâmes des serments dans la petite chapelle de SaJk-Bcnurdo !
Santi-Cat.irina eu le plus Ii.mii rouvrnt du Mexique et peut-être du monde entier, il reufeiinc de uc.lea cicalorea, de jeunes religieuses dont plusieurs sont rich« s à million*. Pauvre* enfanta du ciel condamnées * ne jamais voir le visage d'un homme!
Une semaine environ après ma visite à San-üeraardo, j’sus le pri-
vilége, nrfiiftl accordé à mon sexe, de pénétrer eous le* voûtes sacrées de Senta-CaUrioa. Un triste et touchant apectacle n'y attendait. Pauvre Maria de Merced ! qu'elle était belle aoui tes vêtement» blanc»! pieu parée de aa douleur que je ne l'avais jamais vue! Puisse Dieu, dans sa bonté, accorder l'oubli h cet ange déchu osais repentant!
Je retournai à la Nouvelle-Orléans à U in de 1848.
Je ne promenais un matin sur 1a levée avec mon aimable compagne, lorsqu’une voix bien connue arriva k mes oreilles t
— Dieu me damne, Raoul , si ce n'est pas le capitaine ! disait-on.
* Je me retournai et me trouvai face k face avec Raoul et le chasseur. Ils avaient quitté l'état militaire et se préparaient à une expédition de trappe dans les moutagnes Rocheuses.
* Je n’ai pas besoin de dire quel plaisir me fit cette rencontre. Ma femme, k laquelle j'avaia souvent raconté les exploita de mes camarades, était presque aussi heureuse qua moi de te retrouver avec ces braves.
Je m'informai de Chane. L'Irlandais, en quittant les volontaires, était entré dans un régiment de réguliers, oh il était, selon l'espresmon de Lincoln, le premier sergent de la compagnie.
Je ne voulus pas permettre que mes sociens compagnons d’armes •e séparassent de moi sans emporter un souvenir. Ma femme tin surle-champ de ses doigts deux anneaux, qu'elle lea pria d'accepter. Le Frençaia, avec cet<e galanterie qui caractérise ceui de ton paya, passa immédiatement le aien à son doigt; mais Lincoln, après maints efforts inutiles, dut renoncer k en faire autant. Il ne pouvait, disait-il, y faire entrer le bout de son petit doigt, et il se contenta de serrer précieusement l'annesu dsna ta cartouchière.
• Mes a mis nous accompsgoèrent jusqu'à notre bétel , oh je leur fis des présenta plus k leur convenance que des bagues. A Raoul je fis cadeau de mes revolvers, dont je ne comptais plus avoir occasion de me servir. Quant su chaasenr je Ini demandai ce qui lui ferait le plus de plaisir. Il se fit un peu prier, mais il finit p«r me parler de la fameuse carabine allemande du msjor, la uindnàdel, avec laquelle il se promettait de jouer plus d’un tour aux ours gris des montagnes Rocheuses. Je fus heureux de la lui abandonner en toute propriété.
Peu de jours après cette rencontre je reçus la visite du major Twing, qui était en route, avec plusieurs autres de met anciens camarades, pour rejoindre les frontières du Texas. Ce fut par lui que j'appris que Blotaom, par suite de sa belle conduite k l’affaire de 1a
Vl r gen, avait reçu le brevet de colonel et qu'il était employé en cette qualité k Washington au département de la guerre.
Cher lecteur, j'allais écrire le mot adieu pour prendre congé de voos, mais le petit J a ch vient de m'apporter nue lettre marquée au timbre de Ven-Crux. Elle est en date k la Virgen dn I* novembre 114».
Je veux vous la communiquer.
« Voue êtes un fou d'avoir quitté le Mexique, vous ne seret jamais ailleurs moitié aussi heureux que je suis id. Vous reconuailries k peine le ranebo ainsi que les champs qui l'entourent. J’ai débarrassé le terrain des plantes parasites qui l'encombraient et j’espère une bonne récolte pour l’année prochaine. Le coton doit être id aussi boa qu’k la Louisiane. J'ai aussi consacré un petit coin k la culture de la vanille. Tonl cela m'occupe agréablement. Ma petite Lux prend une part active k toutes ces améliorations. Enfin , mon cher Haller, je sais l'homme le plus heureux du monde.
» J'ai dîné hier avec notre vieil ami Cenobio, et je vous aurais souhaité là quand je lni dis l'homme dans la compagnie duquel il se trouvait. Il aurait voulu être k cent pieds sous terre. Après tout, c'est un asses bon vivant que ce Cenobio malgré sa profession de contrebandier.
a Vous avet appris, je suppose, que notre autre vieil ami le Padrt avait été tué. Il avait pria le parti de Parédès contre le gouvernement ; on s’est emparé de lni k Queretaro, et on loi a fait son affaire en moins d'uu saut d’écureuil.
• Maintenant, mon cher llallor, on dernier mot: Nous attendons tous votre retour. La maison de Jalapa est prête pour vous recevoir. Dons Joaquioa se rappelle k voua, elle attend votre retour. Don Co»me regrette vivement Lupe, qui était sa favorite, et il attend votre retour. Le vieux Cenobio vent absolument savoir comment vous ave* lait pour couper les cordes et vous échspper de l'adobé , il attend pour cela votre retour. Lux demande sa Lupe. et attend volrs reloue. Eofin il y a encore moi qui attend» votre retour plus impatiemment peut-être que tous les autres.
a Ne vous faite* donc pas pins longtemps désirer et rev*ne*-nous vüb .
. A vous pour toujours,
a Eowàia Clatlxt •
Lecteur, désires-vou» aussi mon retour 1 ?
• Je «nia beureui de dire que depuis longtemps le lecteur a répondu affinos-
üreoeo» k cette question. (L'Acric *. )
Anero (tsnlaher du Mexique).
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