‹ Les tombeaux de Saint-DenisChapitre 1 sur 12 · LE RÉVEIL DE L'ABBAYE · texte numérisé non relu

LE RÉVEIL DE L'ABBAYE

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Le lendemain l'abbaye s'éveillait avec le soleil; les viiraux des ogives élinçelaient d'une lumière dorée; le son des cloches animait l'air ; les chants des matines y répondaient; tout reprenait la parole et le mouvement. Des moines sortaient par bandes

des portes cintrées, se répandaient au dehors sur les sentiers d'herbes fleuries , et s'en allaient, dans ies parfums des aromates et la fraîcheur de la rosée, vaquer à leurs mois et complaisants travaux : les uns montés sur les chevaux du monastère, les plus beaux et les plus vigoureux de France, qu'ils menaient à l'abreuvoir; les autres portant sur leurs têtes les amphores aux larges flancs, dans lesquelles ils allaient puiser le vin des celliers; ceux-ci comptant les gras troupeaux qui partaient pour le pâturage ; ceux-là parcourant les vergers pour reconnaître à leur point de maturité les fruits que le ciel donnait aux bons pères pour cette journée.

Excepté les religieux , peu de personnes étaient encore éveillées à l'abbaye; seulement le vieux sacristain arrosait déjcà son unique rosier , cette heureuse plante du

pauvre , toujours aimée et admirée comme une maîtresse, comme une reine; et des lumières qui paraissaient dans la chambre royale , dont les contrevents étaient entr'ouverts, montraient que Louis XIII s'était levé avant le jour, ou peut-^èlre avait prf^longé jusque-la sa pénible veillée.

Un autre habitant de l'abbaye se trouvait aussi d'humeur matinale. C'était Karl-Jules, qui avait passé la soirée de la veilla à parcourir la campagne, dans le trouble extrême où l'avait jeté la découverte subite de la folie de Berthe, et en même temps de l'intérêt passionné qu'il prenait à la pauvre insensée. Une nuit fiévreuse avait encore augmenté la tourmente de ses idées ; si bien que, au lever du jour, il se demandait si cet amour dont il craignait d'être possédé , n'était point simplement la contagion du mal qui l'avait frappé. Même il croyait déjà sen-

— lotir à son front ce cercle aigu el brûlant, couronne d'épines de la folie.

Il descendit dans son atelier; et là, en retrouvant les marbres , les bustes , les statues renversées, en revoyant les massacres causés par un délire furieux, il se crut encore présent à la scène effrayante de la veille ; chaque cicatrice restée sur le marbre lui retraçait le coup frénétique qui Tavait creusée. Il se maudissait du sentiment insensé qui avait pénétré dans son cœur... S'il y avait ou là une statue de l'amour, il l'aurait brisée.

Il sortit de son atelier comme il l'avait fait de sa chambre, pour échapper à ses obsédentes pensées , et se dirigea dans les dépendances du monastère. Les parages qu'il traversait, véritable terre promise, enfermaient des serres chaudes , des potagers, des basses-cours, des volières, des

bassins poissonneux , de magnifiques vergers , le tout dévolu au bien-être et à la table des moines. La nature semait en abondance , dans cet enclos, des fleurs, des fruiis , de douces et excellentes moissons pour faire pousser des moines... Mais ces objets n'attiraient pas les regards de Karl- Jules ; comme il arrive toujours , ses soucis l'avaient suivi hors du logis , et l'accompagnaient pas à pas. Il allait lentement par

une longue allée d'aulnes tracée au milieu d'une prairie.

Maintenant que la douceur de l'air se répandait sur ses idées , il retrouvait sa jolie sainte aussi charmante qu'elle lui avait d'abord parue, et, s'il pensait à son mal affreux, c'était avec un soupir de pitié... Combien n'avait-elle pas dû souffrir pour en venir IJi! Les paroles incohérentes de la pauvre insensée lui montraient qu'elle avait été aimée

et abandonnée par un seigneur; il jurait de la venger. Il se rappelait tout ce qu'il avait souffert lui-même de ces amours disproportionnés ; il se trouvait avec Berthe dans une tendre fraternité de malheur; il se voyait près d'elle , tous deux déchirés des mêmes blessures , les guérissant dans le sein l'un de l'autre.

Puis, au milieu de ces douces images, quand il sentait Berthe appuyée sur son épaule , comme si elle y eût été en effet , il la voyait tout-à-coup relever la tête, fixer sur lui ses yeux hagards, lui jeter ces regards qui vous transpercent de leurs éclairs maudits; elle lui tenait ces propos sans suite, mais effrayants dans leur obscurité, qui semblent la langue étrangère d'un monde de malheur!... C'était bien horrible à imaginer, et cependant il fallait craindre plus encore : qui sait ce que la démence peut

inventer d'épouvantable! Aimer une folle, c'est laisser la porte de son bonheur ouverte à des milliers de démons... Et cependant i sentait qu'il Taimait, cette folle î...

A cette effrayante conviction, il pressa son front de sa main , et ferma les yeux... Il vit passer dans l'ombre des fantômes affreux; en même temps il s'entendit appeler par son nom; il crut que les esprits infernaux voulaient l'attirer dans les ténèbres éternelles de l'âme...

Jamais illusion ne fut plus mensongère : c'étaient les bons pères du couvent , ses amis qui l'appelaient gaîment à eux.;

Karl-Jules, au bout de l'allée d*aulnes, venait d'arriver au grand vivier de l'abbaye.

Ce bassin limpide et argenté était, au milieu de la prairie, comme un magnifique miroir encadré de verdure; il coulait entre

des rives de marbre blanc , sur un fond de sable brillant; à la marge croissaient les herbes aromatiques salutaires au poisson, et formant une bordure d'un vert foncé, qu'émaillaient l'iris bleu, la giroflée et le grand roseau , dont la tète dorée se recourbe pour caresser l'eau qui le fait naître.

Des bouquets de saules et de bouleaux étaient jetés de distance en distance sur le bord , pour que les habitants du bassin pussent choisir, selon la température , la fraîcheur ou le soleil; et Teau était nuancée de leur ombre verte et légère, et de l'opale rosée du ciel.

Un certain nombre de religieux étaient en cet endroit réunis en grave conseil, que présidait le père cellerier ; Car on allait, ce jour-là , fermer les écluses pour la pêche générale du vivier.

Ils tendirent tous ensemble la main à Karl- Jules.

— Vous voilà , démon tentateur î dit Tun.

— Bonjour , ennemi des bons chrétiens !

dit Tautre- Car les bons pères étaient dans l'habitude

de dire que leur jeune sculj)ieur, qui parait

la matière ei la faisait adorer, nuisait au

salut des fidèles ; que , devant ses belles

statues, on oubliait parfois le saint pour

contempler l'image , et que nul n'était plus

que lui le fauteur de Satan.

— Eh bien, jeune homme, dit le sousprieur , vous venez donc aussi prendre part au grand événement de ce jour?

— Quel événement?

— Mais la pèche générale du vivier : elle est annoncée , depuis longtemps , pour le quinzième jour de ce mois... Mais, à votre

ége^ on se laisse vivre, on ne compte pas les jours.

— Monsieur Karl Sarrazin n^a certainement pas oublié que c'est aujourd'hui le quinze mai, dit une voix derrière le statuaire.

Le jeune homme tressaillit et tourna vivement la tête ; il venait de reconnaître la voix du moine qui Tavait assigné à quinze jours pour lui tenir compte de son étrange promesse. Il interrogea d'un regard avide toutes ces têtes de bénédictins , le visage découvert; mais il ne put distinguer celui qui venait de parler.

En même temps, le sous-prieur tira Karl- Jules par le bras, pour lui montrer les magnifiques poissons dont les cuirasses mordorées paraissaient entre deux eaux.

— Nous espérons, dit-il, que le roi viendra voir lever nos filets, et que cela lui sera un passe-temps agréable... Dieu veuille qu'il y

trouve un peu de distraction î car * '' . cher prince est depuis quelqn^"^ jOurs a une

tristesse extraordina'- * D'rtj^p ' vitesse de roi , mon père.

il ne chante plus avec nous aux offices, il apporte tant d'insouciance à sa partie du soir et à] ses discussions théologiques , que notre grand-prieur est obligé de jouer et de discuter tout seul.... Mais voyez donc ce magnifique barbeau qui vient prendre le vent... Deux pieds au moins entre tête et

et queue! C'est vraiment un morceau

royal... J'espère qu il y a de quoi faire sourire le prince , quand il le verra sur sa table.

— Certainement, mon père , il sera aussi satisfait que le barbeau lui-même.

— Allons, allons , dit le père cellerier en se frottant les mains, je vois que le moment est bon pour la pèche.

^— Oui, c^est le dernier quartier de la lune, reprit, en accentuant ces mots, la même voix qui avait frappé Karl-Jules.

Comme le sculpteur n'avait pas cessé de jeter un regard oblique sur le groupe des religieux , il reconnut cette fois celui qui venait de prononcer ces paroles.

C'était un homme qui paraissait âgé d'une cinquantaine d'années , quoiqu'il eût peutêtre moins. Sa tête brune, dépouillée de cheveux et de carnation , était hérissée de sourcils et de barbe noire; le front haut, la taille cambrée , le poing sur la hanche : il avait , sous le froc , une encolure soldatesque. Parmi tous ses frères au visage vermeil, épanoui, ce grand homme sombre ressemblait à un arbre de la forêt, ravagé, noirci par la foudre , mais encore droit et fier au milieu des autres plus heureux.

Il regarda fixement le statuaire , comme

pour appuyer de ce coup d'œil robservation qu'il lui faisait, et s'éloigna.

Karl-Jules montra au sous-prieur ce moine qui disparaissait sous les aulnes , et demanda son nom.

— Frère Saint-François, répondit le père bénédictin. C'est un religieux de notre ordre envoyé par sa communauté dans le nord de la France, d'après les papiers qu'il nous a montrés, et qui, arrivant dernièrement à Saint-Denis, a demandé la permission de séjourner dans le couvent... îl n'y a que des éloges à donner à son zèle pieux, et il paraît surtout apporter une ferveur toute particulière au culte de la vierge Marie.

Cet| incident venait d'éveiller plus fortement la surprise et l'émotion que Karl-Jules avait d'abord éprouvées en entendant le moine mystérieux lui promettre la noblesse, à lui pauvre ouvrier, lui promettre la main

— sodé la comtesse de Guérnénée, à lui pauvre amoureux sans espérance depuis dix ans, le tout comme un miracle des plus faciles à sa sainteté!.... Mais pourquoi ce protecteur inconnu (voulait- il favoriser l'artiste dans ses amours audacieux? Par quel sentiment et dans quel but? Karl-Jules se perdait dans des conjectures si dénuées de fondement, qu'elles s'évanouissaient d'elles-mêmes et bourrelaient en vain son imagination.

11 avait quitté les pères bénédictins et retournait à pas [rêveurs à Tabbaye ; Toffice du malin sonnait , et il comptait avec |une impatience fiévreuse les heures qui le séparaient encore de la nuit. En passant dans le jardin, il aperçut la comtesse de Guérnénée qui parcourait lentement une allée voisine en causant avec le vieux duc de Ventadour. A la vue d'Hélène, une sensation puissante de joie, une ivresse causée

par des espérances qu'il ne s'avouait pas à lui-même, bouleversa son âme et fit courir sonsang en iaves brûlantes.

Le tendre penchant qu'il éprouvait pour Berthe ne pouvait en ce moment triompher d'une passion de dix années. Cet amour naissant pour la pauvre insensée était plutôt, à ses yeux, un accès de délire, un attrait bizarre et effrayant , qu'un sentiment véritable ; et , quand même Karl-Jules eût réellement aimé l'humble fille du village, son cœur jeune , richement doué et insatiable de tendresse , eut enveloppé ces deux amours, comme le philosophe, qui possède la science des mondes célestes , embrasse avec ardeur la connaissance intime de la moindre fleurette cies bois... Mais, à cette heure, où sa première passion était si vivement ranimée par un busard iiierveilleux, l'artiste devait revenir tout entier aux rêves de sa vie ,

aux élans incessants de son âme vers un bien inespéré.

Tandis que KarUules va s'enfermer chez lui jusqu'au soir, pour se livrer en liberté à ses pensées , nous rendrons compte de l'entretien qui occupait mademoiselle de Guéméûée, et dont il était le principal objet.

— Oui, disait Hélène au duc de Ventadour avec un sourire caressant, j*ai besoin , en ce moment, d'un directeur dé conscience , et , dans ce séjour qui abonde en confesseurs , c'est vous , mon cher maréchal , que j'ai

— Cela est aussi étrange que flatteur pour moi.

— Ni l'un ni l'autre. Vous savez qu'en fait de vertu , je crois plus à l'instinct de la conscience qu'à la lettre apprise , et que rhonneur, naturel à toutes les âmes bien nées, est surtout msi religion; or, comme

c'est d une question crhonneur qu'il s'agit aujourd'hui, je m'adresse à celui qui porte le mieux le sacerdoce de la bravoure et de la loyauté.

— Vous avez raison, du moins en ce moment. Madame; car si je me sentis jamais un vrai chevalier, c'est surtout auprès de vous.

Hélène rêva quelques instants et dit, en passant son bras autour de celui du vieillard :

— N^ trouvez-vous pas, Maréchal, que les choses de l'amour devraient être traitées avec la susceptibilité qu'on apporte à celles des armes; que nos sentiments, qui sont la meilleure partie de nous-mêmes, devraient être respectés comme notre existence , et qu'il ne faudrait pas faire plus légèrement la blessure d'où s'écoule le bonheur , que celle d'où s'écoule la vie?

- Certes, si les hommes avaient une idée de justice, ce devrait être celle là.

— Êcoutez-moi donc, car c'est dans une semblable lice que vous allez être juge... et votre jugement décidera de mon sort. Vous savez que j'ai passé ma première jeunesse dans la viela plushumbleetla plus laborieuse. Mon père, chevalier-agriculteur, me montrait souvent de sa fenêtre les débris de notre ancien manoir , et , au-dessous , dans la vallée, les champs de notre dernier domaine. Il me disait, prenant ces ruines et cette terre féconde pour symbole , qu'il ne fallait plus compter sur un nom illustre pour nous servir de soutien , comme au temps où les grands privilèges de notre caste faisaient dire que le sang noble se nourrit de luimême, mais demander notre subsistance au travail et à la terre, qui ne trompent jamais.

— Oui , il était aussi sage que brave, mon vieux frère d'armes.

— Je le secondais dans la surveillance du domaine, dont les meilleurs produits venaient de ses belles plantations de pommiers ; ou bien je montais h cheval ; et , à une grande dislance de la maison, je laissais paître ma monture dans quelque prairie, en faisant de longues lectures à l'ombre des saules. C'étaient là toutes mes distractions , et, sauf ces heures de solitude et quelques rares voyages qu'on m'avait permis de faire à la cour, je n'étais guère moins villageoise que les autres jeunes fllles du pays : la couronne comtale n'existait pour moi que dans nos portraits de famille, et je ne connaissais vraiment nos grandeurs qu'en peinture. J'étais arrivée à l'âge de vingtdeux ans sans avoir vécu ; un sceau d'uniformité morlelle était empreint sur toute

mon existence, comme la croix qui marque chaque mur de ce monastère. J'étais triste, souffrante sans cause, accablét de cette langueur de Tâme qui s'éteint faute d'aliment. Ce lut en ce moment que la reine envoya dans notre retraite un sculpteur déjà célèbre, Karl-Jules Sarrazin, pour qu'il fît, à ma ressemblance , une des quatre statues dont sa majesté voulait décorer son salon d'Apollon , à Saint-Germain. Bientôt je pus deviner que le jeune artiste, de qui j'étais déjà connue , avait fait naître cette occasion de me revoir; qu'il était allé en Italie, à travers la guerre et l'épidémie, traversant les champs de bataille et les cordons sanitaires , chercher un marbre plus beau pour modeler mon image. Je connus que, dans cette œuvre qu'il enveloppait de tant de soins, il voyait son modèle avec les yeux de l'âme, et qu'une inspiration supérieure à

celle de l'arl , lui révélait des beautés idé les.

— Que son génie enfin était de l'amour ; et cette découverte ne vous déplut pas.

— Vous concevez, mon ami, quel événement ce fut dans la vie de la pauvre solitaire, quelle foule d'idées et d'émotions nouvelles vinrent tout-à-coup voltiger dans une existence si froide et si vide, quel luxe jeté sur les lambris de la chaumière ! Un soir, que nous rentrions avec mon père par l'avenue de la maison, Karl-Jules me fit l'aveu de son amour. Je ne sais comment, je ne sais par quelle parole ou quel regard, mais je l'appris enfin ; et un bonheur indicible s'empara de nous deux. Nous nous écriâmes en même temps, en levant un regard d'extase : « Que les pommiers sont beaux cette année! » Mon père nous répondit rudement que nous ne savions ce que nous disions, que la gelée en

avait pris la moitié. Il les voyait à travers son regard jaloux de propriétaire, nous à travers nos ineffables délices, et, quelle que soit la véracité que je tiens h mettre dans cette histoire, je ne peux vous dire en conscience dans quel état étaient les pommiers. 'Je vous fais grâce du développement de nos amours.

— C'est-à-dire que vous laites grâce d'un sujet d'envie et de regret à mes cheveux blancs.

— Mais cette passion en vint au point, qu'un soir, à travers le feuillage de cette avenue, voyant Karl-Jules agenouillé à la place où il m'avait parlé pour la première fois de son amour, et baisant cette terre bénie, Je lui jurai que s'il devenait noble je l'épouserais.

— Quoi ! un tel serment ?

— Je vous ai dit, mon ami, qu'elle était

alors la tristesse de ma situation, le poids de mon ennui, pour vous faire comprendre comment la noble demoiselle aima le simple artiste, fils du peuple, dans la solitude où les rangs s'oublient, dans la monotonie insupportable qui fait une joie de tout changement. Il me sera plus facile de vous montrer comment, depuis la révolution opérée dans ma destinée, j'ai vu, sous un jour plus vrai, la distance qui me sépare du jeune sculpteur. Je n'ai pas besoin de me défendre près de vous de ces misérables calculs de convenances qui supputent le nombre des pièces d'or et opposent Tune à l'autre la soie et la laine des vêlements; mais je vous parlerai du prestige nécessaire à l'amour, et qui seul nous permet de déifier l'objet aimé, surtout de cette parfaite entente des âmes, pour laquelle il faut une nature, une éducation, une racine semblable ; vous verrez alors combien

ce premier amour, ou plutôt cette chimère de ma jeunesse, a dû pâlir dans la sphère où je suis maintenant placée et sous l'influence d'idées nouvelles et d'ambitions de cœur plus étendues.

— Surtout sous celle d'un nouvel amour... Ne vous troublez pas, Madame; celui qui l'inspire...

— Vous savez...

— Je sais que le comte de Baradas vous aime, et que, malgré les accusations envieuses de ses ennemis, son caractère noble et généreux le rend digne d'être aimé de vous.

— Cependant le serment que j'ai fait à Sarrazin m'enchaîne à lui , puisqu'il repose sur la circonstance d'une élévation difficile, mais non pas impossible à l'artiste. Je fausserai ma foi, si je me donne à un autre ; mais n'est-ce pas trahir aussi que de se donner

sans aimer? Voilà sur quel point d'honneur je voulais vous consulter, mon cher maréchal, mon confesseur aujourd'hui ; lequel est le plus coupable de briser la croyance ou le cœur? de parjurer le serment fait ou d'en faire un autre parjure?

Le duc releva sa tête blanchie dans l'exercice des chevaleresques vertus, puis il dit avec la gravité qu'il eût eue sur un champ d'honneur :

— Si les deux partis étaient dans d'égales conditions, je n'hésiterais pas à vous dire qu'il vaut mieux la loyauté dans une faute indépendante de vous, que l'apparence de la fidélité jetée sur le changement du cœur, et mieux causer la douleur d'un moment que d'exposer à celle qui doit durer toute la vie. Mais l'un de ces hommes est pauvre et roturier, l'autre est riche et puissant ; et quelle que soit la pureté de votre préférence, il est

trop facile de la mal interpréter. Si on vous donnait à choisir entre deux arbustes de ce parterre, et qu'au lieu de Thumble lierre, vous prissiez ce bel oranger, vous auriez beau n'èlre attirée que par le charme irrésistible de son parfum, on croirait que vous avez songé à ses fruits d'or.

Je vous remercie, mon ami, dit avec courage la noble fille. Dans le conseil que vous me donnez, vous n'avez pas songé à mon bonheur, vous n'avez vu que mon devoir, et c'était ce que j'attendais de vous; maintenant mon sort est fixé.

L'entretien de la comtesse Hélène et de son confident fut subitement interrompu par l'arrivée d'un page venant en toute hâte dire au duc de Ventadour que Talarme était répandue par une indisposition subite du roi, et qu'on cherchait partout les officiers de la couronne pour qu'ils se rendissent auprès de sa majesté.

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