CONCLUSION
Peu de temps après ces derniers événements, et le jour où Louis XllI allait quitter Tabbaye de Saint-Denis, on célébrait à la basilique le mariage du comte do Baradas, nommé commandant enj' chef de;rarniée d'Espagne, et de la jeune comtesse de Gué- T. II. 20
menée, revêtue de nouveaux titres par lu munificence du roi. Une fois encore, le temple était ouvert à toutes les pompes de ce règne, pour se refermer ensuite, et attendre les fêtes d'un autre siècle dans sa grandeur éternelle.
La population de celte petite ville, comme nous Tavons déjà vue un mois auparavant, se portait en ce moment-là vers le parvis de Téglise, pour jouir du passage du cortège royal : deux personnes seulement, allant en sens inverse de cette foule, s'éloignaient par des portes différentes de l'enceinte de Tabbaye et descendaient dans la campagne.
C'étaient Karl-Jules et Berthe, qui, par des chemins déserts à cette heure, se dérobaient aux bruits que faisait éclater de toute part la fête nuptiale.
Le statuaire suivait un sentier tracé au bord des blés veris; il allait en chantant la
ronde villageoise qu'il avait apprise de Ber- Ihe pour rafraîchir et rassénérer ses pensées. La matinée, couverte d'une brume transparente et rosée, était douce mais voilée : ainsi se trouvait l'âme de Karl-Jules.
Il entendait derrière lui les sons allègres des cloches et même la musique éloignée de Torgue qui présidaient au noble mariage célébré en ce moment. Cette voix, répa.ndue dans Tair, lui rappelait qu'il en avait fini avec toutes les espérances du passé, et celles du présent étaient encore incertaines. Il avait tout disposé dans son esprit pour unir sa destinée à celle de Berthe ; mais ce vœu de son cœur, ce serment généreux avaient été adressés à la pauvre folle ; il ne savait si Berthe, revenue à la raison, l'avait entendu. Depuis quelques jours, il Favait revue dans les chapelles, dans le jardin du sacristain, mais sans oser troubler par des
paroles trop explicites, le calme renaissant de son esprit. Il avait donc, dans ses rêves d'amour, ouvert pour lui et pour elle le plus délicieux élysée, sans savoir si elle voudrait venir l'habiter ; il avait étroitement uni leur avenir, leur fortune, leur bonheur, sans savoir si cet anneau d'alliance irait à la main de la jeune fille... Et cependant, à présent, il sentait que toute la joie de sa vie en dépendait.
En même temps, Berthe venait rêveuse aussi par un chemin bordé de haies vives, où la fauvette, en train de chanter son air du matin, la suivait en sautant sur les touffes d'églantines.
Les deux sentiers qu'ils parcouraient se rejoignirent à la roote de Paris, et Berthe et Karl-Jules se rencontrèrent à la célèbre croix penchée qui se trouvait au bord de ce chemin.
Leur bonjour habituel était un regard et un sourire; après l'avoir échangé, ils s'assirent ensemble au pied de la croix qui s'inclinait sur leurs têtes, et sur un petit tertre
de mousse où ils étaient à demi-enfoncés dans les joncs et les hautes herbes.
Pour se reposer tous deux de la fatigue de la marche, Karl-Jules se pencha vers la jeune 611e, appuya ses deux mains jointes sur ses genoux; et, elle, posa sa tète sur répaulede Karl-Jules.
Le statuaire était accoutumé à voir les sentiments et les pensées se traduire par la pose du corps et ses mouvements.
— Savez-vous, ma chère Berthe, dit-il, que la position où nous voici tous deux est tout-à-fait l'expression de notre destinée : tous deux fatigués, meurtris, brisés de notre élévation insensée dans de trop hautes réions, où nous étions allés nous rompre les
ailes, nous nous sommes rencontrés en retombant sur la terre pour nous soutenir et nous appuyer Tun sur l'autre.
— J'ai souvent pensé à cela depuis quelques jours, dit-elle, et j'y pensais en ce moment.
— Aussi, pour moi, reprit Karl- Jules, je ne désire plus^ Dieu m'en est témoin, qu'une douce existence à l'ombre.
— Vous avez raison : c'est à l'ombre que croit le baume qui guérit les blessures.
— Mais, pour que la guérison redevienne la vie , et la consolation le bonheur , il faut qu'elles vous soient aussi chères qu'à moi.
— En doutez- vous ?
— Oui, car cette transformation bienheureuse, l'amour seul peut l'amener, et je ne sais...
En ce moment , des sons de fanfare se
firent entendre, et presque en même temps des troupes défilèrent; Téclat de vingt équipages dorés, étincelants, passa sur la route, emportant le roi et la cour vers Paris. Un carrosse venait derrière les autres, plus souple, plus lent, et se balançant avec mollesse: il exprimait le bonheur qui se replie sur luimême, et n'aspire pas au but du voyage C'était la voiture qui emmenait le comte de Baradas et sa belle épouse.
Lorsque Berthe leva les yeux sur ce carrosse, sa respiration s'arrêta et tout son être tressaillit. Karl-Jules était assez près d'elle pour sentir ce mouvement ; il porta toute son attention sur la jeune fille. Le regard de Berthe se troubla ; il se répandit sur son visage- une de ces pâleurs subites qu'on y voyait passer autrefois... Mais soudain , elle se retourna vers Karl-Jules , lui jeta un regai d céleste , ses traits exprimé-^
rent le triomphe et la sécurité ; elle reprit la douce attitude où elle inclinait sa tète sur l'épaule de Tartiste, et murmura doucement.
— « Aimer Ta perdue ; être aimée la sauvera. »
Karl-Jules lut soudain frappé d'un trait de lumière par cette impression violente et ces paroles de Berthe.
— Ah ! c'est lui , s'écria- t-il , en étendant la main vers la voiture qui s'éloignait ; c'est lui , n'est-ce pas , qui t^avait abandonnée et perdue?
— Oui.
— Lui, sur qui je voulais venger ton malheur!... et que j'ai comblé de tous les biens î
En elîet, c'était le vieillard , père rie Berthe, et Karl-Jules, les deux hommes qui, attachés h la jeune fille par les liens les plus tendres, portaient le plus de haine à l'auteur de ses maux , qui l'avait sauvé sans le connaître; comme si la miséricorde de celte
douce créature se fût répandue sur ces événements providentiels.
— J'avais jure sa perte, reprit Karl- Jules, le front obscurci de colère et de douleur , et c'est moi, moi qui l'ai sauvé !
— Ils sont bien aimés de Dieu , répondit Berlhe , ceux qui tiennent ainsi leurs serments de vengeance.
— 0! Berthe, tant de souffrances versées sur toi ne peuvent être oubliées ni pardonnées !
— 11 n'y a plus rien à oublier, à effacer ni à punir , dit-elle en mettant sa main dans celle de Karl-Jules , le passé est anéanti , puisque je t'aime.
FlJr DU DEUXIÈME ET DÉKNIKK VOLUME
En vente chez tous les libraires - commission-' naires de France et de l'étranger.
MÉMOIllES AUTHENTIQUES ET SECRETS De Gastoii-Jean-Bap4iste
DUC n mmmi
Marquis de Lavardens et de Biran, seigneur de Pinguilhem » Comte de Gaure , de Pont-Gibeau et de Monlforl ; Grand- Maîlre de la garde-Robe du Roi de France , Lieutenant-Général des Armées du Royaume et Gouverneur delà Guyenne.
Annoncer les mémoires authentiques du duc de Roquelaure, c'est à coup sûr soulever de toutes parts une immense curiosité. Affirmer aux lecteurs de ce livre , c'est-àdire à tout le monde , que cette curiosité sera largement satisfaite , c'est prendre un engagement dont nous comprenons toute l'importance , mais auquel nous sommes certains d'avance de ne pas manquer. Les sources non contestables auxquelles Fou-
vrage a élé fidèlement puisé, l'absolue vérité des faits, la minuliense exactitude des détails , la gaîté vraiment Irançaiso des mille anecdotes qui se pressent dans ce charmant récit , le nom du spirituel et élégant seigneur qui en est le héros , tout se réunit pour assurer à ces mémoires, revus et mis en ordre par un de nos meilleurs écrivains, une vogue éclatante solide et^méritée. Roquelaure n'a point été connu jusqu'ici. Les fausses traditions des ruelles de lancienne cour l'avaient fait passer pour un éhonté bouffon , pour un libertin sans vergogne , qui poursuivait , au milieu des quolibets de s^es rivaux en faveur, le cours de ses grossiers exploits et dont toute la gloire se réduisait à faire rire les femmes de mauvaise vie, les suivantes et les laquais. L'explication de ce jugement inique peut se-résumer en peu de mots. Roquelaure aimait la satire, il tirait à bout portant sur les muguets de la noblesse qui Taisaient ombre à la splendeur du roi, — et ses ennemis se sont
vengés de lui par le mensonge et la calomnie.
Après cette éclaircissement, nous n'avons pas besoin de dire que les IV^émoires dont la publication est annoncée aujourd'hui , n'ont aucune espèce de ressemblance avec un petit livre connu en librairie sous le titre d'Aventures divertissantes de Roquelaure, Cette brochure, écrite d'un style où la chasteté ne paraissait pas toujours scrupuleusement observée, était tirée chaque année et *se vendait à 20,000 exemplaires, tant était grande sur le public l'influence de ce nom magique. Une saisie sévère , pratiquée par ordre de la police, a fait disparaître du commerce cet ouvrage dangereux. Nous devons dire du reste, que bien qu'il lût apocryphe , il contenait pourtant plusieurs traits comiques quiappartiennenl sans aucun doute à la vie de Roquelaure et auxquels les Mémoires
authentiques reslilurontleur caractère, réel et leur véritable* jour.
Jamais panora.na plus original ne se sera
déroulé aux yeux du spectateur attentif. La cour de Louis XIU, celle de Louis XIV, les deux régences , la Fronde , tout le grand siècle, en un mot , voilà quel sera le cadre ; les aventures galantes , l'histoire de tous les amours qui se sont mêlés à ceux de Roquelaure , les mots plaisants , les reparties piquantes qui formaient le dialogue d'alors , scènes de cour , scène de guerre, scènes de boudoir et d'alcôve, voilà quel sera le tableau. Il est bien entendu que pas un mot, dans tout cela, ne pourra choquer l'oreille ou faire baisser les yeux. Le grand art où excellaient , — on le sait, — les hommes d'esprit du XVII' sciècle , était celui de tout dire sans alarmer la pudeur , de tout montrer sans blesser le regard. Roquelaure, quoiqu'on en ai dit, possédait au plus haut degré ce talent de bonne compagnie. On pourrait lui appliquer ce qu'il disait lui-même d'une certaine madame d'Anduze delà Guesnerie: « Que c'était une femme « si pure d'intention et si chaste de mouve-
« ments , que , si elle eût été forcée de se « mettre au bain devant une assemblée en- « lière, elle eût sans nul doute trouvé moyen € de le faire décemment. » Les récits de Roquelaure, en effet , considérés sous le point de vue badin, disent tout ce qu'il faut dire , rien de plus , rien de moins , — et la gaîté, souvent assez vive, qu'ils provoquent chez le lecteur, laisse en lui une trace d'autant plus agréable qu'il peut la partager avec d'autres sans être obligé d'en rougir.
Les Mémoires authentiques et secrets du due de Roquelaure formeront 4 beaux volumes in-8o, imprimés en caractères neufs sur papier satiné. — Prix : 30 fr.
Imu. Hjdraulique de Giroui et Vi»Int; St-D«Dis-du-Port} |)rè& La|bjp.