I/ANNEAU ROYAL
La basilique de Saint-Denis , que nous avons vue le huitième de mai au milieu d'une pompe radieuse et souriante pour la consécrat on de son autel , était , l'un des derniers jours de ce môme mois , revêtue d'une parure funèbre qui répandait son deuil jusqu'au fond de l'âme.
On avait voilé de rideaux noirs les rosaces des croisées , pour ôler leur gracieuse lumière el faire la nuit en plein jour: les cintres et pilastres étaient tendus de noir; la lampe qui brûle perpétuellement dans le chœur était voilée de crêpe. L'étendue n'avait d'autre lumière que les torches de cire jaune que des moines immobiles tenaient aux quatre coins du chœur.
Les nombreux ornements du maître-autel se couvraient aussi de voiles funèbres ; au pied était un cercueil vide, et, devant, des fauteuils armoriés rangés en demi cercle. Au fond du chevet, des moines cachés dans l'ombre chantaient les vigiles des morts; à l'autre extrémité, l'orgue y répondait par une harmonie sourde et plaintive.
Dans la chapelle de la Trinité, où le roi se plaçait les jours de cérémonie, son prie-
Dieu, ses coussins, ses livres d'heures étaient préparés.
Alaigré cet imposant appareil, le temple demeurait dans la solitude; les portes fermées de tous côtes, étaient gardées en dehors par un cercle de hallebardiers, qui ceignait toute l'église. On eût dit que dans toute l'enceinte il n'y avait pas un être vivant: car les chantres, cachés dans l'ombre du chœur , n'étaient qu'une voix mystérieuse, et les moines qui portaient les flambeaux, avec leurs vêlements bruns, leurs capuces baissées, leur complète immobilité, semblaient des candélabres de bronze. Il n'y avait rien là qu'un soupir de mort dans la solitude. i
Midi sonna.
Le grand portail s'ouvrit en tournant sans bruit sur ses gonds. Une procession lugubre entra ; c'était une double lile de bénédiçtios
ayant chacun une homme d*armes à leur côté.
Ils s'arrêtèrent au comnïencement de Tenceinte ot élargirent leurs rangs. Alors parut un homme d'une haute stature , vêtu d'un sac de toile grise, ayant la tête et les pieds nus , une corde à nœud coulant passée au cou , un chapelet et un cierge entre les mains.
Son grand front chauve et son visage creusé se confondaient dans la même teinte jaunâtre , encadrés du noir d'ébène de sa barbe et de ses cheveux crépus : c'était une de ces têtes de saints que Murillo peignait dans les inspirations d'une religion sombre et cruelle; ses traits en avaient l'exaltation souffrante ; dans ses yeux noirs , largement ouverts, scintillait une lueur blanche; son regard perdu montrait qu'il n'apercevait rien de ce qui Tentourait, mais seulement
les visions que son âme évoquait h l'approche de la mort.
C'était Fergus qui, !a veille du supplice, était obligé de venir faire amende honorable chez les moines bénédictins, dont lui, criminel frappé par la loi , avait ose prendre le nom et la robe pour cacher son existence maudite : on avait retardé son exécution d'un jour pour cette cérémonie.
Ses deux coupables agents avaient déjà subi leur peine ; on voyait leurs corps suspendus a des potences sur la place publique que la procession venait do traverser en entrant dans l'église.
Les religieux chanlaieni les psaumes de la pénitence. Au dernier verset, Fergus se prosterna le front sur la dalle et se frappa In poitrine, en demandant trois fois pardon. Puis la procession lit quelques pas en avaiil et s'arrêta pour le mémo acte de contritioii ;
elle avança ainsi jusqu'au haut de la nef. La, Fergus, après avoir reçu l'ablution d'eau bénite, se releva pour la dernière fois.
A droite de l'entrée du chœur, où le criminel se trouvait alors, était la chapelle de la vierge Marie; Fergus tourna les yeux vers cet autel avec extase. Nous avons vu que sa piété, toute d'amour pour la reine céleste, était toujours demeurée vivante an milieu des troubles de son âme, comme une étoile dans la nuit. En ce moment, il demanda au sous-prieur qui^ avait présidé la triste cérémonie la grâce de prier un instant avant sa mort à l'autel de Marie. Le père bénédictin savait que cette demande était inspirée par une ferveur sincère, dont il avait pu juger pendant le séjour de Fergus au couvent, sous le nom de frère Saint-François; l'ayant de plus assisté en qualité de confesseur depuis son arrestation , il avait été touché du
repentir du condamné, et en ce moment crut devoir satisfaire à son dernier désir.
Le père supérieur fit doiic retirer les membres de la procession, disant qu'il se chargeait de veiller sur le prisonnier, dont la garde était d'ailleurs assurée parles troupes qui entouraient l'église. Ils demeurèrent tous deux, confesseur et pénitent, dans la chapelle de la Vierge, presqu'entiérement obscure: Fergus, agenouillé sous le regard de la sainte consolatrice des affligés ; le sousprieur, assis près de lui, lisant lout bas les prières des mourants.
Quand la file des moines qui avait accompagné Fergus se fut retirée, l'église retomba quehjues instants dans sa soliiude, où les psalmodies lugubres continuaient seules à se faire entendre, où les cierges mortuaires brûlaient toujours aux mains des moines immobiles.
Puis le portail s*ouvritde nouveau et donna passage à un cortège qui entra lentement.
Car ce n'était point pour l'amende honorable de Fergus, criminel obscur, que cette pompe funèbre avait été déployée. 11 allait se passer dans le temple une cérémonie plus importante et d'une impression bien plus douloureuse.
Le comte de Baradas, à la première station des gardes qui le conduisaient à Paris, avait été enfermé ù l'abbaye de Saint-Denis, qui avait des prisons pour les criminels d'État. Il devait subir la dégradation de noblesse et de chevalerie avant Téchafaud : l'arrêt du parlement le voulait ainsi; comme cette cérémonie, ainsi que la réception des chevaliers aux ordres royaux, avait lieu dans les églises, on décida qu'il y serait procédé
en celle de Saint-Denis, pour abréger le temps et hâter le supplice.
Le grand-écuyer entrait en ce moment accompagné des membres de premier grade qui devaient accomplir l'ordre de déchéance.
La faible lueur d'un jaune sombre que répandaient les cierges dans cette enceinte tendue de noir jetait un jour fantastique sur ce groupe lugubre; le silence était si grand que le bruit des pas lents et graves résonnait comme un frénjissement répandu dans Tenceinte.
Baradas était splendidement vêtu de ce costume blanc, rehaussé de pourpre et d'or, que nous lui avons vu à son arrivée triomphale à Saint-Denis, lorsqu'à son magnifique aspect la population émue criait: « Vive le roi ! » Ce vêtement de fête, par une espèce de fatalité, se trouvait aussi composé de
couleurs blanches el rouges qu'on faisait porier luix martyrs dans Pancien monde.
Lorsqu'en jnonlant la net", Baralas passa à, peu de dislance de Fergus, celui-ci releva la lèle en tressaillant; son regard sembla répéter les paroles qu'il avait dites au comte dans ses funestes adieux: « C'est maintenant une question de quelques heures, pour savoir qui de nous deux montera sur l'échafaud ie premier. »
La joie de la vengeance fit légèrement frémir son sein... Ce fut sa dernière sensation de ce monde ; il retomba aussitôt absorbé dans Si fervente prière.
Le comte de B iradas s'avança jusque devant le maître-autel, où ses pas s'arrêtèrent au cercueil préparé pour lui; les membres de rassemblée se rangèrent d;ins le chœur.
Les portes étaient refei mées et nul étranger ne pouvait pénétrer en ce moment dans
le sanctuaire; peu de personnes s'y trouvaient après celles que nous avons indiquées; el, très éloignées du groupe principal, elles étaient perdues dans Tombre.
Voici quelle était la disposition de l'église en ce moment :
Dans le chœur, le comte de Baradas était à genoux sur le coussin de velours noir placé devant le cercueil et au pied du maître-autel; à côté de lui se tenait le duc de Ventadour, commandeur de l'ordre du Saint-Esprit el remplaçant le grand-maître; en face, les six chevaliers des ordres royaux commençaient les formalités de la déchéance.
Dans la chapelle de la Sainte-Trinité était retiré Louis Xlll, qui n'avait pas eu la force de présider la cérémonie. Ce prince, courbé sous la languissante vieillesse de ses vingtcinq ans, se tenait agenouillé et pleurant. Dans celte cliapelle étiiit, comme nous l'a-
vons dît, l'effigie d'Hen ri IV, en habit royal, la couronne en tête et le sceptre en sa main droite; à un pilier voisin étaient suspendus répée, la cotte d'armes, les éperons, la bannière du grand roi; une lampe posée sur l'autel jetait toute sa lumièr e sur cette seule et grande figure. Peu à peu, Louis se prenait à considérer plus attentivement les traits de son père, qui lui semblaient s'animer dans une clarté pâle et vacillante ; et la piété filiale se fondant dans son âme avec la religion, il adressait ses prières en même temps à son père et à Dieu.
De l'autre côté, et dans le haut de la nef,
demeuraient le condamné Fergus et le sousprieur, tous deux plongés dans le recueillement des heures d'agonie.
Près du portail fermé , et dans l'ombre projetée par l'immense tribune de l'orgue, étaient deux hommes encore qui se prome-
naient lentement et en dissimulant le bruit de leurs pas. C'étaient Karl-Jules, qui pouvait pénétrer dansFéglise à toute heure, et le frère Arsène, qui allait se retirer, lorsque l'artiste le retint par ces mots :
— Restez encore, mon frère, je vous en supplie.
— Pour être témoin d'une sévérité cruelle, exercée par des hommes qui , Dieu le sait, n'ont pas le dfoit d'être sévères.
— La Providence veille peut-être ici.
— L'humble mère du pauvre s'éloigne des grands qui l'oublient, elle ne descendra pas dans cette assemblée.
— Il faudra du moins qu'il s'y trouve bientôt le plus juste et le plus pur des hommes ; c'est pourquoi je supplie Tan^/e du mo» nastère d'y demeurer.
La cérémonie avait commencé son cours, les chevaliers y apportaient la plus triste
majesté. Et comme en ce moment les religieux qui coniinuàient leurs chants funèbres, les moines qui portaient les torches, semblaient faire partie inhérente del'édiGce, et que les autres personnes étaient dérobées dans les parties les plus reculées de l'enceinte, les membres des ordres royaux, placés dans le chœur sous la clarté des flambeaux , semblaient être seuls accomplissant leur douloureux devoir.
Le comte de Baradas portait encore les insignes de Tordre du Saint-Esprit : le grand manteau noir et orange, le chapeau avec la croix de Tordre en diamant, la même croix suspendue à un cordon bleu sur la poitrine, les éperons d'or, le dixain (1) pendu à la ceinture. Les membres do Tordre délégués avaient le costume de deuil qui se prenait aux funérailles des chevaliers : le grand
(1) Chape et a dix graios à l'usage des chevaliers de l'ordre.
manteau de drap, le rabat, le linge uni, Técharpe de crêpe.
Le commandeur, debout devant Fautel, à côté du criminel agenouillé, et en face des chevaliers présents, posa une main sur le livre des Evangiles , étendit Pautre vers le ciel , et répéta à haute voix le serment du grand maître.
Il était dit dans ce serment :
« Je jure de maintenir à jamais Tordre du Saint-Esprit, sans le laisser déchoir, amoindrir ni diminuer... ; et, à cet effet, de faire dégrader et rejeter du sein de Tordre quiconque n'en serait plus digne. .. »
Deux chevaliers s'avancèrent pour détacher la croix du condamné ; il Tavait déjà arrachée.
— Reprenez , dit^il en la jetant à leurs pieds, reprenez ce signe que vous osez ap-
peler la croix, et que vous ôtez au malheureux, à l'heure de la mort .
Puis, dépouillant aussi le manteau, le chaperon^ il dit encore :
— Reprenez cette [apparence d'honneur, cette vaine surface dont vous vous enveloppez aux yeux du monde , et qui est si souvent trompeuse... Moi, je n'en ai pas besoin: l'honneur est dans mon sein, sur mon front, je peux les montrer nus au peuple devant qui je vais paraître pour la grande et dernière solennité.
Et, en même temps, toutes ces dépouilles tombèrent sur le pavé du temple.
Le commandeur , prenant un encensoir éteint, en répandit les cendres sur ces attributs de la chevalerie, pour les déclarer morts et anéantis.
A cet instant, le roi avait quitté la chapelle de la Trinité , et avançait à pas préci-
pités, mais tremblants , une main appuyée sur son cœur, le regard exalté et perdu.
Le commandeur prononçait sur le front du condamné la formule de la dégradation.
A chacun de ces mots terribles, un des titres, une des dignités du comte de Baradas était anéanti ; chaque parole de cet anathême était comme une pelletée de terre retombant sur la fosse où était allé s'abîmer son destin.
— Vous n'êtes plus, disait la loi puissante par la bouche du grand-maître , vous n'êtes plus chevalier du Saint-Esprit, vous n'êtes plus noble, plus écuyer, gouverneur, lieutenant du roi, vous n'êtes plus comte de Baradas, vous n'avez plus de nom...
— Oui , il perd tous ses noms, s'écria le roi en se précipitant au pied de Tautel , car
je viens lui donner à la place. . celui de mon frère.
Il prit Baradas entre ses bras et Tattira sur son cœur, en répétant :
— Mon frère ! ...
Les assistants étaient étonnés de ces paroles au point de croire qu'un prestige surnaturel planait sur le temple. Le jeune comte , quoique moins surpris , semblait pourtant ne comprendre qu'à demi cet événement.
Le roi, dans une agitation que rien ne peut exprimer , froissait un parchemin qu'il avait peine à dérouler entre ses doigts tremblants.
— Lisez, messieurs, dit-il aux chevaliers, lisez cet acte.
Le jour était trop obscur au milieu de celte décoration funèbre pour qu'on pût dis-
tinguer les caractères ; louis arracha le crêpe qui couvrait la lampe :
— Plus de voiles mortuaire ici , s'écria-til en faisaat ce mouvement. C'est le grand jour qui doit luire sur cet écrit !
Tous les regards à la fois dévorèrent les lignes qui y étaient tracées; et à mesure que la lumière de la vérité leur arrivait, les assistants demeuraient frappés de respect.
C'était une déclaration par laquelle Henrile-Grand, peu de jours avant sa mort, avait reconnu Henri-Arthur de Baradas pour son fils.
— Tout est oublié, dit le roi avec un sourire enchanté ; je ne puis plus te punir, je je ne dois plus que t'aimer... Bénie soit la nature qui vient m'imposer en devoir ce que mon cœur désirait tant !
Le comte se prosterna devant Louis XIII ;
plutôt en action de grâces de ces tendres paroles que de la vie qu'il lui rendait.
— Cependant, Sire, dit-il en se relevant,
cet acte est incomplet et il y manque..
Mais il s'interrompit; il venait de jeter les yeux sur le parchemin, et il y avait vu deux fois répété le sceau royal d'Henri IV. Saisi d'un ëtonnement si vil", qu'il était une espèce d'effroi, il crut un instant à un miracle et s^ccria :
— Au nom du ciel, Sire, qui vous a remis cet acte ?
— Mon père.
On regarda le prince en silence.
— Oui, poursuivit-il, depuis quelques instants je priais dans la chapelle de la Trinité, accablé de douleur, et pourtant saisi de je ne sais quel enivrement d àme, de quel délire religieux, où l'espérance brûlait encore au milieu de mes angoisses ; je priais
le ciel, je priais mon père, dont la statue était devant moi , et je les suppliais de me sauver de la mort que j'allais donner, avec une inspiration Toile qui bravait l'impossibilité de ce que j'osais demander. Tout-à-coup, j'ai aperçu ce papier sur la table de l'autel, où Henri IV semblait tourner ses regards et étendre sa main... Je l'ai lu!... et, conlinua-t-il en tendant de nouveau les bras au comte de Baradas, il nous a sauvés tous deux.
Cependant, tandis que ceci se passait, Karl-Jules avait attiré le frère Arsène derrière une colonne voisine du chœur et lui montrait la scène qui avait lieu en cet endroit. En même temps, l'artiste prit sur son sein un anneau qu'il posa sur un socle de marbré :
— Ceci, dit-il, est le sceau royal d'Henri IV enlevé de son cercueil.
— Dieu puissant ! s^ëcria le frère avec effroi .
Tous deux, par un mouvement instinctif, joignirent les mains devant ce gage sacré et leur cœur battait vivement.
— Oui, reprit Karl-Jules, le sacrilège ouvrant la tombe avait pris cet anneau à la main de l'illustre mort! il devait, par un acte de vengeance féroce, servir à la perte d'un homme noble et puissant, du comte de Baradas ; le ciel a permis qu'il amenât son salut. Ce cachet venait de [tom^ber entre mes mains, quand l'arrêt de mort a été prononcé. Je savais que le comte possédait un acte précieux, capable de lui donner une franchise souveraine, s'il avait élé accompli, mais auquel il manquait le sceau d'Henri IV, que la mort n'avait pas donné le temps à ce prince d'y apposer. Je me suis fait remettre ce titre par le page dévoué du comte, qui gardait
fidèlement la cassette où il élait enfermé... Oh! dites-moi, mon frère, n'ai-je pas été bien audacieux d'achever ainsi la volonté du monarque!.., Mais cette volonté du prince vivant, qui était de donner un nom à son enfant , devait être toute puissante , même au-delà de la tombe, quand il s'agissait de lui sauver la vie.
— 0 mon fils ! dit le religieux en laissant
couler une larme, cet anneau sera deux fois béni.
Maintenant, mon frère, je vous le remets; car c'est vous seul, homme juste et sans tache, dont les mains sont assez pures pour le reporter dans son auguste sanctuaire.
— Que la volonté de Dieu soit faite ! Karî-Jules, dans une émotion profonde
dont il eût eu peine à se rendre compte luimême, regarda une dernière fois cet anneau.
— Précieux trésor de la royauté et de la mort, dit-il, toi qui connais les secrets de la vie la plus haute et le mystère du repos éternel, qui as demeuré seize années dans le tombeau et commencé l'avenir immortel, ton sacré caractère t'a préservé de la profanation : tu avais été tiré du cercueil par une actioncriminelle, tu n*as accompli qu'une œuvre sainte de salut. Maintenant, rentre dans la nuit consacrée; tu n'as vu le jour un moment que pour sauver la vie et l'honneur d'un malheureux, tu peux retourner à la main auguste qui t'a porté.
Louis XIII avait hâte de sortir de ce lieu d'expiation, dont l'appareil funèbre déchirait encore son âme.
— Venez, Messieurs, dit-il, nous n'avons, Dieu merci, plus rien à faire dans cette église sombre comme un tombeau ; allons revoir le ciel.
— Attendez, SirCj, dit vivement le comte de Baradas. Nous allons sortir d'ici ; mais le secret qui y a éié découvert doit y demeurer enseveli. Ecouiez-moi : il est dit dans cet acte, dressé lorsque j'avais déjà dix ans, que le roi mon père n'avait pas plutôt reconnu ma naissance, parce que celle qui m'avait donné le jour, et n'existait plus , ayant été la plus vertueuse des femmes, il redoutait d'attacher à sa mémoire le souvenir de la seule faute qu'elle eût commise, lih bien ! que ce sentiment généreux de mon père soit une loi pour nous ; que le nom dont il a voulu respecter la pureté soil préservé d'une révélation qui, en m'élevant, moi, abaisserait le souvenir de ma mère. Que je ne sois jamais, aux yeux du monde, que le simple comte de Baradas, gracié par la clémence de Louis Xlil.
— Peux-tu sacrifier, dit son Irère, ton rang de prince, l'éclat qui l'environne?
— Je le pourrais pour obéir au devoir, dut-il m'en coûter davantage. Mais, maintenant, les gloires de cour sont désenchantées pour moi. Donnez-moi un commandement d'armée, Sire; cet honneur sera mieux à ma taille. Dans nos temps barbares encore, ce n'est que dans les combals que la supériorité a de la place poursedéployer ; lorsque la guerre gouverne encore le monde, le plus beau tiîre est de conduire et gouverner la guerre. Et pour moi, j'en jure surmon âme , je ne désire plus que cette couronne militaire, à laquelle on peut mettre pour fleuron l'amour et la liberté.
Les regards des assistants peignaient un assentiment profond à lout ce que Baradas venait de dire ; le roi fut obligé de céder.
Au moins dit-il au comte, dans le secret
de nos âmes, tu seras toujours mon frère : j'aurai maintenant un nom h donner à l'entraînement si tendre que j'éprouvais pour toL... Et toi, ajouta-t-ii avec une touchante mélancolie, tu seras maintenant forcé de m'aimer.
Comme le prince et les chevaliers descendaient la nef, ils croisaient la file des moines et des hiUebardiers qui venaient reprendre Fergus pour le conduire à la prison, où il n'avait plus que quelques heures à passer avant le supplice.
Au bruit des lances qui résonnaient sur le pavé, le sous-prieur ferma son livre et toucha le bras du condamné qui priait à genoux, le Iront jprosterné sur les marches de l'autel, pour le faire sortir de sa longue méditation etlinviter àse lever.
Mais aussitôt le père bénédictin tressaillit,
porla Tivement la main sur le cœur de Fergus et jeta un cri de saisissement.
Les gardes et les moines avancèrent plus rapidement pour saisir le condamné .
-— Arrêtez, dit le père supérieur, en empêchant leurs mains de toucher à la victime, tout est fini !
Fergus était mort.
La divinité qu'il avait toujours adore' e, soit*qu'elle existât comme il la voyait, sous la triple apparence de la Vierge, de la lune, et de la feinme de ses premières amours, soit qu'elle ne fat qu'un esprit pur, indéfinissable à la pensée humaine, l'avait enfin pris en pitié. Après avoir détourné les yeux de lui au temps de ses égarements, elle venait de l'abriter de sa douce puissance à l'heure du repentir. Il était mort à ses pieds.