Victriz Roma dolet nono viduata Leone
Ex multis talem non habitura patrem.
mourut à Salerne, auprès de son protecteur, Robert Guiscard, le 25 mai 1085.
Et c'est là qu'il fut enterré, dans une chapelle du dôme que Jean de Procida, bien longtemps avant les Vêpres siciliennes, lorsqu'il était encore un des conseillers du roi Manfred, fit exécuter plus tard, comme en témoigne Tinscription qu'on lit au-dessus des mosaïques. Les os d'Hildebrand reposent au-dessous de l'autel, et au-dessus se voit une figure de marbre d'une époque beaucoup plus récente et très-insignifiante. C'est ainsi que le pape des papes n'a, loin de R'ome, qu'un humble et pauvre monument, tandis qu'on a élevé de fastueux tombeaux ^à tel héritier de sa puissance.
Celui qui s'arrête dans la cathédrale de Sâlerne devant la tombe de Grégoire est saisi de sentiments de natures très-diverses. Il est là, occupant dans l'histoire de l'humanité une de ces places qui marquent un, de ces changements radicaux de direction dans la culture des peuples*. Grégoire VII, digne
1. Le célèbre auteur de VHistoire de Prusse, M. Voigt, a écrit la vie de Grégoire VU. Ce livre, les Italiens eui-mêmes rappellent
d'admiration par sa pénétrante volonté et par Tinébranlable fermeté à laquelle il dut la victoire, lut grand bien plutôt par ses qualités négatives que par ces forces créatrices qui donnent une vie et une forme nouvelles à une civilisation.
Mais vifr-à-Tis de l'empereur Henri^ il prend une
grandeur morale qui étonne; et l'homme sans pré-
' jugés aime mieux voir un prince couvert de crimes,
en cbemisede pénitent, que sur un char de triomphe.
Il y avait dans la vie de Grégoire des contradictions et des contrastes frappants.'
Ce môme pape qui faisait trembler le monde ne pouvait jamais venir à bout de sa Rome, de sa propre ville. Et celui qui vit venir un roi devant sa porte, pieds nus, au milieu de l'hiver, venant pour lui demander
non pas une histoire, mais un panégyrique. Cette monographie, rééditée en 1845, est un monument remarquable de la direction romantique des esprits en Allemagne au commencement de ce siècle, et qui dominait alors dans la philosophie comme dans l'histoire. L'évêque de la Rochelle, qui écrivit une lettre sur ce ivre et à qui Fauteur protestant répondit avec une franchise et une liberté si honorables, vit aujourd'hui à Rome^ où il est cardinal.
pardon comme un pauvre, un misérable pécheur, les Romains moins respectueux l'avaient arraché luimême de Tàutel de Sainte-Marie Majeure, et, le traînant dans les rues de Rome au milieu^ de coups de poing et de coups de pied qui les déshonoraient euxmêmes, ils l'avaient jeté dans une tour.
Ils Tassiégèrent, mais sans qu'il perdit jamais rien de sa dignité, dans le tombeau d'Adrien, jusqu'à ce que Robert Guiscard vint le délivrer. Ce grand pape
mourut dans l'exil en disant ces paroles : • Parce que j'ai aimé la justice et haï l'injustice, voilà que je meurs dans l'exil I » "^
Nous n'avons pas l'épitaphe de Grégoire VII ; mais elle ne manquait pas sans doute sur le monument en marbre que Robert Guiscard éleva à son ami * . En
1. Avant que Grégoire ne fût devenu pape, Àlphanus de Saleme écrivit un hymne en son honneur ; Âd Hildebrandum archidlaconum. On y lit les vers suivants : ^
Quanta vis anathematis ?
Ûuidquid et Marius pius,
Quodque Jalios egerant
Maxima nece militnm) ^
Voce tu modica facis.
1873, on chercha le cadavre, eton te trouva assez bien conservé. On le déposa ensuite dans la chapelle dont j'ai parlé, et en môme temps on y plaça rinsigniflânte inscription qu'on y lit encore aujourd'hui. Que les restes de Hildebrand n'aient pas été transportés à Rome, et qu'un tel pape iï'aitpas un tombeau à Saint- Pierre, cela étonne à bon droit. On accorde pourtant un lieu de repos et un monument à son amie la comtesse Mathilde, margrave de Toscane. Urbain VIII fît apporter du couvent de Saint-Benoît de Mantoue à Rome les cendres de la comtesse. Il fit faire son tombeau à Bernini qui l'exécuta de sa propre main. Sa statue est placée dans une niche de la nef latérale de droite. C'est un des ouvrages les plus simples et de meilleur goût qu'ait produit cet artiste, et on ne le voit pas sans plaisir. La fondatrice des États de
Roma quid Scipionibus
Cœterisque quiritibus
Debuit magis, quam tibi,
Cujus est studiis suae
Nacta Tia potentis. *
Les hymnes ci*Alphanus sont imprimés dans Vltalia sacra d'U§^helli.
l'Église est représentée sous la figure d'une belle , jeune fille ; elle tient la couronne papale et les clefs de saint Pierre, pareille à Fange de la hiérarchie. Le relief de marbre au-dessous de la statue représente la Cène de Canova . Et disons ici que les deux autres ' génies tutélaires de la puissance temporelle des papes ont aussi trouvé à Rome un monument de reconnaissance. La statue de Constantin, antique, mais trèsdouteuse, est placée aujourd'hui dans le vestibule de Saint-Jean de Latran, et dans celui de Saint-Pierre, Charlemagne lui-môme à cheval, travail très-maniéré du temps du Bernini .
On prétend que Grégoire désigna lui-même son successeur à son lit de mort, ou du moins que les cardinaux élurent Désidérius parmi les trois qu'il avait désignés. Ce fut Victor III (1086-1087) un homme remarquable et singulier. De la belle Salerne où Grégoire était mort, il nous conduit au couvent des Bénédictins au Monte Casino, (*) célèbre dans
1. Le couvent du Mont-Cassin, le plus célèbre parmi tous les couvents du monde, fondé par saint Benoit lui-même sur les ruines d'un temple d*Apollon, conserve encore aujourd'hui la flamme brû-
out l'univers. Il en avait été abbé, et il Taimait avec plus de passion que le trône des papes. Issu dfe la race princière des Lombards de Bénévent, il renqnça au monde par inclination pour Tétude et la vie clanstraie, et il forma un indissoluble nœud d*amitié avec le poète Alphanus, un descendant des princes lombards salernitains. Tous deux se firent bénédictins, et Alphanus devint plus tard évoque de Salerne. Dans cette ville ravissante, un des lieux célestes de la terre, véritable rivage tranquille du paradis, les muses de la science et de la poésie avaient depuis longtemps déjà trouvé leur demeure, lorsque tout le reste de l'Italie était encore silencieux. Un jour, en 1077, Robert Guiscard paraît devant elle avec une flotte amalfitaine, l'emporte, et en chasse son dernier duc lombard, Gisulf. Et trois ans après il bâtit en l'honneur de saint Matthieu, la célèbre cathédrale
laute de Minerve, comme aux jours du Lombard Paul Diacre. Le savant Tosti a écrit son histoire. J'ai lu avec plaisir le traité De litterarum sfudiis apud Italos primis medii. œvi seculis, que Giesebrecht a dédié à Tosti. Il est complété d'une manière remarquable par Texcellent ouvrage d'Ozanam : Documents inédits pour servir à rhistoire littéraire de l'Italie, etc.
qu'Alphanus, le. premier de ses archevêques, décora de mosaïques. Alphanus y mourut le 9 octobre 1085. Peu de temps auparavant il avait enseveli son protégé, Grégoire YII ; il fut inhumé à côté de lui. Et le grand Robert Guiscard, Tami de ces deux hommes, était mort lui aussi, le 17 juillet de la même année 1085, dans Tlle de Céphalonie ^
La pensée a peine à s'arracher de Salerne et des riches souvenirs de ce temps. ^
Désidérius (ou Dauférius, pour rappeler par son nom lombard) était alors abbé du Mont-Cassin, et depuis longtemps. Le 24 mai 1086, la chaire de saint Pierre était restée vacante, par conséquent . pendant un an; les cardinaux l'élurent, où plutôt le forcèrent à devenir pape. Mais quatre jours après son élévation, il s'échappa de Rome pour retourner au Mont- Cassin et à sa studieuse solitude. On l'obligea pour-
1. Baronius donne rorgueilleuse épitaphe de Robert Guiscard ^ que l'on Ut à Venesa :
Hie terror mnndi Guiscardas. Hic ezpnlit urbe Qaem Ligures, Regem, Borna, Alemannus habet.
Farthns, Arabs, Macedamqne phalanx non texit Alexim, At fnga; sed Venetum, nec faga, nec pelagns.
tant à reprendra la tiare à Capoue, le 21' mars 1087. Bientôt après il fut consacré à Rome, le 9 mai. Mais il retourna encore au Mont-Cassin, et ne voulut pas permettre qu'on élût un autre abbé à sa place. Nous le voyons durant sa courte carrière de pape aller et revenir à son couvent bien-aimé, autour duquel, pareil à un oiseau échappé de son nid, il semble tour-
ner plein d'impatience et de désir. Il y mourut subitement le 16 septembre 1087, après avoir ordonné qu'on l'enterrât dans la salle du chapitre du couvent. Ce beau couvent, dont les jardins virent jadis des rois et des fils de rois sous le froc et maniant la pioche, a droit d'être fier de ce tombeau d'un pape qui mourut bien plutôt du désir incessant et rorigeur de retrouver la paix de sa cellule que du poison fabuleux
d'Henri IV. Les savants moines de son couvent composèrent pour lui une épitaphe dans le meilleur latin et le plus élégant.