CHAPITRE IV
Le II octobre 1793, un seul monument restait debout dans la Basilique silencieuse et dévastée : c'était celui du vainqueur de Sinzlieim, de Ladenbourg, de Turckheim, dont le retour à Versailles, en 1674, avait été salué par le canon, les fanfares et les acclamations de la foule. Turenne mort ne devait pas être protégé par sa gloire, et son tombeau allait crouler, comme tous les autres, sous le marteau des barbares.
Le monument qui était adossé à Tun des côtés de la chapelle de Saint-Eustache était le même qui figure aujourd'hui sous le dôme des Invalides : c'était la même effigie du capi-
taine avec sa cuirasse et son manteau. La statue de l'Immortalité le recevant dans ses bras n'a pas changé ; les figures allégoriques de la Sagesse et de la Valeur, qui ornent le monument, sont les mêmes personnifiant les vertus cardinales du maréchal : la Sagesse, avec un vase d'où s'écoulent des pièces de monnaie rappelant les libéralités du prince ; la Valeur, dans l'attitude d'un guerrier que la douleur accable.
On sait trop que les sépultures qui remplissent aujourd'hui la Basilique de Saint- Denis n'ont rien gardé de leurs poussières, et qu'elles ont par là même perdu tout leur effet. Ici, du moins, nous avons un tombeau qui ne sert pas seulement à l'histoire de l'Art, mais qui dit quelque chose à l'imagination et au cœur : seul de tous les sépulcres violés en 1793, le mausolée de Turenne a gardé toutes ses cendres.
Or, le 12 octobre au matin, avant de pénétrer dans le caveau des Bourbons, les ouvriers,
impatients de voir les restes d'un grand liomme, s'empressèrent d'ouvrir le tombeau de Turenne. Ce fut le premier !
« Quel fut leur étonnement, lorqu'ils eurent démoli la fermeture du petit caveau placé immédiatement au-dessous du tombeau de marbre que sa famille lui avait fait ériger, et qu'ils eurent ouvert le cercueil ! Turenne fut trouvé dans un état de conservation tel, qu'il n'avait pas été déformé et que les traits de son visage n'étaient point altérés ; les spectateurs, surpris, admirèrent dans ces restes glacés le vainqueur de Turckheim, et oubliant le coup mortel dont il fut frappé à Salzbach, chacun d'eux crut voir son âme s'agiter encore, pour défendre les droits de la France ^ »
Ce corps, « nullement flétri et parfaitement conforme aux portraits et médaillons que nous possédons de ce grand capitaine, était en état de momie sèche et de couleur de bistre clair". »
* Alexandre Lenoir. Loc. cit.
2 « Procès-verbal communiqué par Tinthouin » déjà cité
On allait le jeter dans la fosse préparée pour les Bourbons, quand « sur les observations de plusieurs personnes de marque » * qui se trouvaient présentes à cette première opération, il fut remis au nommé Host, gardien du lieu, homme rangé, méthodique, qui conserva cette momie dans une boîte de chêne, et la déposa dans la petite sacristie de l'église où il l'exposa pendant plus de huit mois aux regards des curieux.
Jusqu'au mois de juin 1794 une foule de visiteurs vinrent des quatre coins du pays dans cette dépendance de l'église. Et ce ne dût pas être un spectacle banal que celui de ce gardien de la vieille église, veillant, du fond de sa loge, sur sa relique funèbre, prenant un air de circonstance pour recevoir son monde et montrer, « moyennant une petite
Ce paragraphe qu'on retrouve littéralement transcrit dans le texte d'Alexandre Lenoir, sans indication de la source, et que tous les auteurs citent comme émanant de lui, est extrait du manuscrit en question, dont nous avons eu l'original entre les mains.
1 Alexandre Lenoir. Loc. cit.
LE TOMBEAU DE TURENNE Oi
rétribution » \ les restes du héros. Détail d'ignoble cupidité, qui nous montre que le citoyen Host avait également le génie du trafic, « cet homme vil se permit d'ôter toutes les dents de Turenne pour les vendre à ceux qu'un spectacle aussi curieux que touchant attirait dans l'église » ". Le jeune orateur de la Révolution, si connu par son exaltation républicaine et sa poétique inspiration du Palais- Royal, était venu, lui aussi, contempler la curieuse relique. Il voulut posséder un souvenir du grand capitaine et, à défaut de dents épuisées, il coupa un doigt au cadavre desséché^ De la capitale, pendant la belle saison, des milliers de curieux vinrent contempler ce que le barnum de Turenne faisait voir comme un étrange bibelot. Un beau jour, en juin 1794, M. Desfontaines'*, professeur de Botanique au
^ Alexandre Lenoir, loc. cit.
■^ Le même.
^ Cabanes etNaas. La Névrose révolutionnaire. Paris, igoS.
' Desfontaines (René-Louis), membre de l'Académie des sciences, professeur de Botanique au Muséum d'histoire naturelle et à la Faculté des sciences de Paris, né en 1761 à Trem-
Jardin des Plantes, attiré aussi par tout le tapage fait autour du cadavre exhumé, frappé de l'étonnante conservation du corps, réclama Vohjet historique et l'obtint pour le Cabinet d'Histoire naturelle.
Le vaillant capitaine dont, en d'autres temps, on eût transféré les restes aux roulements des tambours drapés et aux salves ininterrompues du canon, n'eut pas une grande pompe étalée autour de son cercueil, lors de cette translation à Paris. Ce que nous en savons se résume dans ces deux lignes de dom Laforcade : « On m'a assuré que ce fut deux manouvriers ou journaliers qui le transportèrent à bras jusqu'à Paris *. »
Il fut déposé au Muséum, dans ce vieux bâtiment, aux murailles lépreuses et moisies, qui comprend encore aujourd'hui différentes galeries d'Histoire naturelle-. Ce corps qui
blay, en Bretagne, mort à Paris, en i833. On a de lui une Flore du Mont Atlas, 1798, et un Mémoire sur les tiges des monocotylédonées. Lebas. Dictionnaire encyclopédique.
^ Manuscrit de dom Laforcade, cité plus haut.
- Le Cabinet d'Histoire naturelle ne se composait, à cette
fut debout sur tant de champs de bataille et qu'atteignit un boulet tiré au hasard, demeura exposé, pendant quatre ans, à la curiosité publique, avec les bêtes empaillées, les fossiles fantastiques et les animaux rares. Pendant des semaines, ce fut la grande attraction, et Ton fit queue^ le dimanche, à la porte du Muséum.
Le cadavre du grand capitaine était là, quand, le 2 août 1796, un député de l'Isère, Dumolard, monta à la tribune du Conseil des Cinq-Cents :
« Je parcourais dernièrement le Jardin des Plantes, dit-il ; entré dans les diverses salle-s du bâtiment, quelle a été mon affliction en voyant les restes du grand Turenne placés entre ceux d'un éléphant et d'un rhinocéros ! Ne devait-il échapper à la fureur de ces modernes vandales, que pour obtenir un tel asile ? Il est des faits, citoyens, qui suffisent
époque, que de quatre grandes salles. Belin, 7" édition annotée par lui de l'Histoire de Paris par Dulaure, 1839.
seuls pour dépraver un gouvernement et le déshonorer aux yeux de l'étranger. Tel est celui que je vous dénonce...
« Ce n'est pas que je veuille demander que vous honoriez la mémoire de Turenne, je propose seulement de ne pas diminuer quelque chose de notre suprême gloire en l'oubliant. Je ne demande pas pour cet homme illustre les honneurs du Panthéon... ; mais vous avez le droit d'éveiller l'attention du Directoire sur un objet d'intérêt national ; c'est ce que je vous propose de faire, en demandant au Directoire, par un message, les mesures qu'il a dû prendre pour faire déposer dans un lieu plus convenable et plus décent les restes du grand Turenne K »
La proposition fut adoptée, mais elle n'eut pas de suite immédiate. Ce fut seulement le 24 germinal an VII, que le Directoire exécutif ordonna la fin de ce scandale et arrêta que les restes de Turenne seraient transportés
1 Séance du Conseil des Cinq-Cents, présidence de Boissy d'Anglas, i5 thermidor an V. — Moniteur du 10 août 1796.
dans le Musée des Monuments français, etqu'ils seraient déposés dans un sarcophage placé dans le jardin Elysée de cet établissement.
Et c'est ainsi que le 24 prairial, à la nuit tombante, le citoyen Lesieur, dans une carriole que lui avait procurée un nommé Berthier, officier de l'arsenal, se rendait au Jardin des Plantes « pour retirer les restes du guerrier recommandable par sa valeur et ses vertus civiques, d'un lieu où il était confondu avec des objets de curiosité publique » ^ . Arrivé au Muséum à huit heures du soir, il trouvait là Alexandre Lenoir, administrateur du Musée des Monuments français, les citoyens Binart etPachez, et les frères Sauvé qui l'attendaient pour procéder à l'enlèvement du cercueil.
Le lecteur nous saura gré de citer textuellement un extrait du procès-verbal de cette translation, lui épargnant ainsi tous les orne-
1 Procès-verbal de translation des restes de Turenne, du 24 prairial an Vil. L'original de ce document est conservé dans les archives de M'' Jousselin, aujourd'hui titulaire de l'étude du citoyen Potier, chez qui il fut déposé par acte du 29 vendémiaire an VIII.
ments oratoires, susceptibles de lui enlever quelque chose de sa saveur :
« Nous étant fait donner connaissance du lieu où étaient déposés les restes de Turenne, nous fûmes introduits dans un local servant de laboratoire, au milieu duquel était posée, sur une estrade de bois peint en granit, une caisse en forme de cercueil, aussi de bois peint, vitrée par dessus, de la longueur de T mètre 97 millimètres, dans laquelle on nous a déclaré que le corps de Turenne était enfermé. Nous remarquâmes, en effet, au travers du vitrage qui couvrait ce cercueil, un corps étendu, enveloppé d'un linceul, lequel avait été déchiré et découvrait la tête jusqu'à l'estomac : ce qui nous ayant portés à le considérer plus attentivement, il nous parut que ce corps avait été embaumé avec soin dans toutes ses parties, ce qui en avait conservé toutes les formes. Le crâne avait été coupé et remplacé ou recouvert d'une calotte de bois de la même forme, mais excédant dans toute sa circonférence. Toutes les formes du visage
ne nous parurent pas tellement altérées, que nous ne pûmes reconnaître les traits que le marbre nous a laissés de ce grand homme ; il restait encore des effets du funeste coup qui l'enleva au milieu de ses triomphes, et qui lui causa sans doute une violente convulsion dans la figure, ainsi qu'il nous a paru parl'état de la bouche extrêmement ouverte. Et continuant à considérer ces respectables restes, nous aperçûmes que les bras étaient étendus de chaque côté du corps, et que les mains étaient croisées sur la région du ventre ; le reste était enveloppé du linceul et offrait les formes ordinaires. Sur le côté du cercueil était attaché une inscription gravée sur une plaque de cuivre, qui paraît être celle qui avait été placée sur l'ancien cercueil où ce corps avait été renfermé, sur laquelle nous lûmes ce qui suit :
« Ici est le corps de sérénissime prince Henri de la Tour d^ Auvergne ^ vicomte de Turenne, maréchal général de la cavalerie légère de France^ gouverneur du haut et du
ois LES TOMBEAUX DES ROIS SOUS LA. TERREUR
bas Limousin, lequel fut tué d'un coup de canon à Salzbach, le XXVII Juillet, Fan M.DC.LXXV )).
Cette constatation terminée, les ouvriers chargèrent dans la carriole ce cercueil dont le couvercle de verre laissait voir la face momifiée du héros, les yeux clos et la bouche ouverte ; et très tard dans la nuit, la berline, qui ne rappelait guère le deuil triomphal, ni l'enthousiasme funèbre de 1675, entra avec son lugubre chargement dans la cour du Musée des Monuments Français. La bière tirée hors de la voiture fut déposée dans un coin de Timmeuble, en attendant le sarcophage commandé en son honneur ^
Pendant deux ans, lès restes de Turenne
1 C'est le lieu de signaler l'intéressante page qua consacrée notre distingué confrère, le D'" Cabanes, à l'odyssée du cœur du vaillant capitaine, dans son Cabinet secret de l'Histoire, 3° s. p. 3io. Ce cœur, échappé au vandalisme révolutionnaire, est conservé aujourd'hui au château de Saint-Paulet « dans une enveloppe de plomb, revêtue d'un sac de velours cramoisi », pour emprunter à notre érudit collègue des détails toujours si précis et si minutieux.
- Ce sarcophage fut exécuté sur un dessin de A. Lenoir. — Procès-verbal cité plus haut. Une couronne et des attributs
figurèrent clans le nouveau Musée, mais guère plus noblementqu'au Jardin des Plantes, à côté d'une tombe mérovingienne, des effigies d'Héloïse et d'Abailard et du sarcophage peut être d'une petite-fille de Sésostris. En 1800 seulement, à peine investi de toutes les attributions du pouvoir suprême, le Premier Consul trouva la place qui convenait aux dépouilles du capitaine du Grand Siècle, qui avaient eu une si étonnante odyssée : il ordonna leur translation sous le dôme des Invalides, dans ce lieu silencieux et sacré où vont se reposer les soldats de la patrie, et où lui-même devait dormir un jour, au milieu du temple consacré par la Religion au Dieu des armées.
Le 22 septembre 1800, le canon des Invalides annonçait la solennité. C'était la même
de guerre décoraient ce tombeau à quatre faces et de forme antique, avec cette inscription :
Passant, va dire aux enfants de Mars que Turenne est dans ce tombeau.
Des lauriers, des chênes et des sapins ombrageaient ce monument.
foule, le même enthousiasme qu'on devait voir quarante ans plus tard, lorsque le cercueil du grand Empereur, longtemps bercé par les murmures de l'Océan, entra sous le dôme digne de lui. A deux heures de l'aprèsmidi, le corps de Turenne placé sur un char de triomphe, traîné par quatre chevaux blancs quittait le Musée des Monuments français. Sur le cercueil était placée l'épée du héros \ Un cheval pie^ harnaché comme au temps du grand roi et conduit par un nègre, ouvrait la marche. Le pompeux cortège traversa Paris au milieu d'une foule immense, saluant de ses acclamations le vaillant capitaine dont le caractère égala le génie. Il était trois heures quand le précieux dépôt pénétra sous le dôme où l'attendait le Premier GonsuP.
Ce fut Garnot, ministre de la guerre, qui parla, devant le cercueil pompeusement paré,
1 Elle avait été conservée dans la famille 'le Bouillon et prêtée pour la cérémonie.
^ Comme celui que montait Turenne.
3 Moniteur universel du 3 vendémiaire an IX.
au nom du gouvernement : « Vos yeux sont fixés sur les restes du grand Turenne ; voilà le corps de ce guerrier si cher à tout Français, à tout ami de la gloire et de l'humanité... Demain nous célébrons la fondation de la République. Préparons cette fête par l'apothéose de ce que nous laissèrent de louable et de justement illustre les siècles antérieurs. Ce temple n'est pas réservé à ceux que le hasard lit ou doit faire exister sous l'ère républicaine, mais à ceux qui, dans tous les temps, montrèrent des vertus dignes d'elle. Désormais, ô Turenne ! tes mânes habiteront cette enceinte ; ils demeureront naturalisés parmi les fondateurs de la République, ils embelliront leurs triomphes et participeront à leurs fêtes nationales.
« Aux braves appartient la cendre du brave ; ils en sont les gardiens naturels ; ils doivent en être les dépositaires jaloux. Un droit reste après la mort au guerrier qui fut moissonné sur le champ des combats : celui de demeurer sous la sauvegarde des guerriers qui lui sur-
vivent, de partager avec eux l'asile consacré à la gloire ; car la gloire est une propriété que la mort n'enlève pas...
c( C'est au nom de la République que ma main doit déposer ces lauriers dans sa tombe. Puisse l'ombre du grand Turenne être sensible à cet acte de la reconnaissance nationale, commandé par un gouvernement qui sait apprécier les vertus * ! »
Le ministre de la guerre déposa sur le cercueil une couronne de laurier, et une symphonie militaire termina la cérémonie -.
1 « Discours prononcé par le citoyen Carnot, ministre de la guerre, dans le temple de Mars, à la cérémonie de la translation du corps de Turenne, le cinquième jour complémentaire an VIII ». — Moniteur universel, i'^'^ et % vendémiaire an IX.
^ Moniteur universel, 3 vendémiaire an IX.