‹ Les tombeaux puniques de CarthageChapitre 1 sur 6 · LYON · texte numérisé non relu

LYON

IMPRIMERIE MOaGLNT-RUSAND

S, rue Siella, S

LES

DE

CARTHAOE

Jusqu'à ces dernières années, on ne connaissait à Garthage aucune sépulture appartenant d'une manière certaine à l'époque punique. On attribuait, il est vrai, à ces temps reculés, surtout depuis les affirmations de Beulé, les tombes souterraines des collines de Gamart, situées au nord de Tancienne ville. Mais de nouvelles fouilles ont prouvé naguère que cette nécropole ne remonte pas à une si haute antiquité et qu'il fallait chercher ailleurs l'emplacement des cimetières primitifs de Garthage.

Déjà les savants qui adoptaient l'origine phénicienne de la nécropole de Gamart, avaient été frappés des différences considérables qu'offrent ses hypogées avec les tombeaux de la Phénicie et des colonies phéniciennes, entre autres avec ceux de la Sardaigne.

Gependant, M. Heuzey, membre de l'Institut, a été le premier à soupçonner que les plus anciennes nécropoles africaines pourraient bien avoir échappé aux recherches des

archéologues. Manifestant son élonnemetit de l'absence, en Afriquej de figurines d'art phénicien, ce savant s'exprime ainsi (1) :

• Les nécropoles de Carthage même et du reste d© r Afrique phénicienne depuis longtemps violées on non encore découvertes^ n'ont livré jusqu'à présent à la curiosité de Tarchôologue que bien peu de lîgurines. Saur une seule qui n'est qu'un fragment, toutes les statuettes provenant de Carthage que possède le Louvre, portent la marque très sensible de rinHuence du style grec» »

La présente notice prouvera que, si Carthage paraissait, jusqu'à ces dernières années, si pauvre en terres cuites phéniciennesj c'est qu'en e£Tet la pioche des fouilleurs n'avait pas encore atteint les sépultures puniques et que la vraie nécropole primitive de Carthage, comme le soupçonnait fort bien M. Heuzey, n'avait j?as encore été découverte.

Une fois déjà cependantj vers 18G6, c'est-à-dire dix ans avant notre arrivée à Carthage, des tombes vraînient puniques avaient été rencontrées à Carthage. On les trouva en pratiquant la profonde tranchée qui se voit encore en avant des citernes du bord de la mer* Mais cette découverte demeura peu connue.

Elle est signalée par Daux (2), en ces termes :

ft Au-dessous de la zone des substructions romaines et des cendres, est un terrain qui présente un aspect sans mélange ; sous ce terrain sont des séries de tombes par groupes. Ces tombes sont construites en grès bigarré ; les dalles plates qui les recouvrent, en grès également, bien lissées^ sont profilées de moulures demiTondes, à formes molles et indécises, semblables à celles que Ton rencontre dans les constructions phéniciennes et que J'ai définies sous Je nom de première classe. Ces tombes sont toutes orientées du nord-ouest au sud-est et sont toutes vides, a

(l) Catalogue, Ti'^ 240-245.

<2J Recherchas sur rcrigino et l'emplacement des Emporia phéaiclens^

'€ Plus bas encore, en dessous de ces séries dé tombes orientées est lé terrain Tierge, la roche du pays; à môme ce terrain, c'est-à-dire creuiées dans la roche, sont encore d'autres tombes et d'autres débris de constructions. Ces dernières tombes, dont l'époque doit remonter bien haut, contiennent tous les corps qu'on y avait ensevelis. Outre lés ossements^ elles renferment encore quelques ustensiles en terre cuite^ vases, assiettes, lampes en terre, d'autres vases à une anse et à long col, de formes particulières et des jarres avec couvercle. »

« Ces dernières et bien antiques sépultures présentent une disposition générale autre que celle des tombes qui gisent à quelque hauteur au-dessus, et qui leur sont postérieures de plusieurs siècles : chacune d'elles est une cavité creusée à la même roche, cavité plus ou moins régulière^ dans laquelle était déposé le corps. Aucun muraillement ni ravalement à l'intérieur. La dalle de recouvrement est plate, mais s^âns forme arrêtée ; elle a été équarrie par éclats. Elle est de même nature que la roche. »

« Ces curieuses découvertes^ continue le môme auteur, nous conduisent vers deux conclusions : ces tombes si profondément sous-jacentes, à dix mètres, présentent-elles les restes de la race qui habita là avant les premiers établissements phéniciens, quinze siècles environ avant l'ère chrétienne? Ou bien devons-nous y voir la preuve bien évidente, dans le cas où ces restes seraient phéniciens, qu*il a existé une colonie punique sur l'emplacement môme de Garthage, bien antérieurement à la fondation de cette ville parDidon, fait qui lui-môme remonte déjà à 833 ans avant notre ère, selon la chronologie établie ? Je penche vers cette dernière opinion. »

Tel est le récit de Daux, qui cite encore dans son ouvrage, la découverte d'une tombe trouvée également vers les citernes, au-dessous des fondations d'une construction de l'époque byzantine. « Cette tombe, dit-il, plus ancienne par conséquent que la construction qui s'éleva sur elle, conte-

nait le corps d'une JQuae fille ayant aux bras et aux cbevilles des pieds, des bracelets en argent ; sa tôt© reposait

sur un coussin brodé en perles de verre (i). »

Comme on le voit, Torigine punique de ces sépultures n'était pas affirmée d'une façon suffisamment certaine, comme cela arrive toujours pour les premières découvertes

lorsque Ton manque de points de comparaison. Aussi tous les archéologues qui, depuis la publication de Touvrage de Daux en 1869, se sont occupés des nécropoles primitives de Carthage, semblent n'avoir attaché aucune importance aux tombeaux très anciens qu'il a signalés. Ni Tissot, ni M.Perrot ne font mention de cette découverte dans leurs savants ouvrages. Il n'est cependant nullement douteux pour nous aujourd'hui que les sépultures rencontrées^ il y a 24 anSj dans le quartier des Citernes du bord de la mer, étaient bien des tombeaux puniques. Il y a toutefois Heu de les croire moins anciens que les grands tombeaux découverts sur la colline de Byrsâ, comme nous le verrons plus loin.

Mais il est temps de raconter comment, de notre côté, nous avons été rais sur la piste des nécropoles dont Tongine phénicienne est incontestable.

LES TOMBEAUX DE Là COLLINE DE JUHON

En 1878^ S* Em. le cardinal Lavîgerie, voulant étudier le sol de cette colline, donna à ses missionnaires établis à Saint-Lonis, Tordre d'y faire des fouilles. D'après les indications précises du savant et illustre prélat, trois puits de son-

{i) Ces perlas de Terre apparie riaient sans daute fc un ceUler, comme le montrera la sultA do cette notic«>r et non pas i un couftslu.

codage fiirent pratiqués sur le plateau supérieur à quelques mètres de Tarôte qui regarde le golfe. La place de ces trdis puits fut déterminée sur une même ligne allant du nordest au sud-ouest. Chacun devait mesurer 4 mètres de côté.

Celui du milieu tomba contre le mur extérieur d*une dterne romaine. Après avoir traversé la couche de terre grise, renfermant des traces de charbon et des débris de poteries, on exhuma un masque de lion en terre cuite, espèce de gargouille offrant une grande ressemblance avec des masques de bronze trouvés à Sidon dans des caveaux funéraires et dont M. Perrot a publié un exemplaire dans le troisième volume de son Histoire de l'art dans Vantiquité (1). Cette fouille rendit aussi au jour des ossements et des perles^ les unes rondes, les autres cubiques, ayant fait partie jadis d'un collier carthaginois. Enfin, à six mètres de profondeur, on trouva le sol naturel formé de sable jaune.

Le puits, creusé dans l'angle du plateau vers la colline de Saint-Louis, atteignit une plus grande profondeur. On y recueillit des débris de poteries grecques et deux unguentaria intacts de fabrication étrusque ou hellénique. Celui que nous reproduisons à la page suivante, haut de 0^,08, est orné d'imbrications.

Au fond de cette énorme excavation on découvrit une auge formée de pierres de grande dimension. C'était une sépulture punique. Mais elle avait été violée de longue date et les dalles épaisses qui avaient recouvert cette auge, je pourrais presque dire cette chambre funéraire, avaient été enlevées. Il ne restait plus de ce caveau que les quatre côtés verticaux épais chacun à O^^AO.

Le troisième puits, pratiqué à l'extrémité opposée, vers Sidi Bou Saïd, village arabe qui domine Carthage au nordest, nous réservait de plus grandes surprises. Lorsque les Arabes eurent enlevé plusieurs couches de terre, on ]aper-

(l)Pâg«194.

— iO -

eut une dalle de tuf, isolée et debout au milieu de la fouille. Après Tavoir déblayée^ on reconnut qu'il y en avait une autre dessous. En creusant davantage on découvrait sons la coucbe des mines romaines plusieurs petits vases de terre cuite de couleur blanchâtre et de Torme originale, comme nous aurons plus tard l'occasion d'en recueillir un

UnguentaHum trouvé dans les fouillas de la colline de Junoa

grand nombre. En même temps on trouvait quantité d'ossements humains mêlés à des débris d'ampbores funéraires. Mais^ à mesure que la terre disparaissait du puits, on voyait les pierres debout se succéder Tune audessous de Tautre.

Cependant, arrivés à la profondeur de quatre mètres vingt centimètres, les travailleurs rencontrèrent une constr action

formée de grands blocs de tuf. Après Tavoir fait déblayer extérieurement pour en reconnaître la forme, je fis pratiijuer une brèche dans le côté qui regarde Tonest, La chose fut relativement assez facile, car les instruments de fer entament sans trop de peine le tuf coquLUier dont les Car* thagtnois se sont servis pour la construction de leurs habitations et de leurs tombeaujE.

Pline^ dans son Histoire natureller fait remarquer que le tuf, à cause de sa mollesse et de son peu de durée, n'est jiullement convenable pour les constructions. ■ Il est pourtant, dit-il» des pays qui n'ont point d'autre pierre à bâtir; telle est Carthage en AfriquCr L'air de la mer le travaille, le vent remporte en poussière, la pluie le dégrade. On pare à ces inconvénients avec de la poix, car la chaux rongerait le tuf; de là ce proverbe : A Carikage, toit de poix^ vin de cAawjî, car c'est avec la chaux, ajoute Pline, qu'ils préparent leurs vins (1).»

Le tuf coquillier que les Carthaginois allaient chercher vis-à-vis de leur ville^de Vautre côté du golfe aux Latomiae deDiodore de Sicile et de Strabon, aujourd'hui Et-Haouria, s'altècevitej en effet, lorsqu'il est longtemps exposé à Tair; mais il s'est admirablement bien conservé sous la terre. Quant àTusage signalé par Pline de l'enduire de poix, nous -n'en retrouvons aucune trace- Nous constatons, au con* traire, que les Carthaginois, dans leurs constructions, le revêtaient d'une espèce de stuc excessivement dense et fin, très blanc et très doux au toucher.

De poix, je le répète, il n'y en a pas trace, pas plus qu'on ne trouverait de trace de chaux dans l'excellent vin que produit de nouveau Je soi de Carlbage et dont les qualités viennent d'être naguère si avantageusement appréciées et récompensées à TExposition universelle de 1889 (%

iî) Pline. Histoire natureiie, Uvrer XXXVI, n° 48.

(2>Toutî© monde Bait qua ie jury de 1 EiposiUon a décerné un grand prix à S. £ixi. Ifl cardinal Lavigerire pûur les vIqs de choix de Cattbage, dont la verile est dcsiméa à subvenir aux ioiiiieases beiains de ses œuvres d'âpDflolat, en ÂQirjue.

Nul sans doutô nd s'attendait, à propos de ce tuf et des tombeaux de Garthage^ à cette question de vin antique et

moderne. Toute la responsabilité de cette digression incombe à Pline. Qu'on lui pardonne et je reprends le récit de nos fouilles.

La brèche pratiquée dans la grosse construction composée de blocs et de dalles de tuf, permit bientôt de constater la présence d'un tombeau dont les deux parois latérales, à cause de la pression des terres ou du poids des lourdes pierres qu'elles portaient^ avaient perdu leur position Tertio* cale. Elles avaient cédé et s'étaient rapprochées Tune de Tautre, à mi-hauteur du caveau, de sorte qu'une coupe transversale prise en ce moment eût présenté à peu près la forme d'un X. Mais chose surprenante, on aperçut dans la partie supérieure du caveau un demi-tronc de cèdre, qui était soutenu par le rapprochement des dalles latérales- Il mesurait quatre-vingt-cinq centimètres de longueur et trente-cinq centimètres de largeur.

Il était d'une conservation parfaite, La surface seule était réduite en poussière sur une épaisseur d'an centimètre environ dans laquelle les doigts pénétrèrent lorsqu'on Tenleva» Le reste de ce morceau de bois, malgré ses trois mille ans d'existence qui est à peu près aussi T&ge du tombeau, était d'une solidité parfaUe. Il forme aujourd'hui une des curieuses pièces du musée de Saint-Louis.

On sait, d'ailleurSj que le bois de cèdre passe pour incorruptible et Pline (1) nous apprend encore que, de son temps, c'est-à-dire au premier siècle de notre ère, on voyait à Utique, dans le temple d'Apollon, des poutres de cèdre datant de la construction même de cet édifice, bâti 1 178 ans auparavant.

Ce morceau de cèdre avait sans doute été primitivement placé pour maintenir les dalles latérales. Celles-ci ayant cédé à la pression des terres ou au poids des longues

Histoire naturette, Livre XVI, 7fi,

pierres formant plafond, le morceau de cèdre changea luimôme de position dans cette dislocation et se trouva maintenu par le rapprochement des dalles inclinées et porté sur elles comme un canon sur son affût. Ainsi mis à Tabri des influences de Fair et du contact de la terre, il dut sans doute à cette double circonstance, sa parfaite conservation.

Je ne vois pas d'autres explicationsà donner pur Tintroduclion de ce morceau de cèdre dans ce caveau, à moins d'admettre qu'il y aurait été déposé pour parfumer le tombeau de son essence odoriférante. Chez certains peuples anciens, en eCTet, existait la coutume de remplir l'intérieur des cadavres de copeaux de cèdre pour les préserver de la corruption.

Hais continuons Texamen de cette sépulture. Une fois débarrassé du morceau de cèdre, on put prendre les dimensions du caveau. Il mesurait 2°», 35 de longueur et i^tlO de hauteur. Quant à la largeur, elle n'était plus exacte à cause du déplacement des dalles latérales. On mesura cependant 0™, 81 à la tête et 0"^, 76 aux pieds.

L'entrée regardait le nord-est. Elle était fermée par une grande dalle. Les quatre côtés du caveau reposaient directement sur le sol, sans aucune trace de dallage intérieur.

On ne trouva plus du squelette qui avait reposé dans cette tombes qu'un fémur assez bien conservé* Le reste n'était que des débris et de la poussière d^ossements, mêlés à delà poussière de bois.

Voici la liste des objets qui furent découverts dans ce tombeau ;

1* Vase de terre grise, de forme demi-sphérique et de fabrication grossiôrej haut de six centimètres et mesurant sept centimètres de diamètre ;

â'» Patère de même argile, mesurant quinze centimètres de diamètre;

3* Anneau d*argent noirci > soudé à un chaton d'or. Le chaton de forme elliptique, entouré d'un bourrelet en reliefi long de onze millimètres et demi, large de huit millimètres et demif porte gravé en creux le dieu Dès, dont rimapre

grotesque était Si répandue en Egypte et en Phénîcie. Debout entre deux urœus, il est représenté avec une énorme face coiffée de plumes. Son corps est muni d'une paire d'ailes (2). De chaque main il tient un fouet. A droite et à gauche de sa tête, ainsi que sous ses pieds, on voit l'emblême de la déesse Tanit et du dieu Baal-Hammon^ c'est-àdire le disque surmonté du croissant, tel qu'il se voit sur un grand nombre des stèles votives de Garthage.

4» La poignée en argent d'un autre sceau. Elle a aussi la forme d'un croissant. Le scarabée ou V intaille qui y était fixé a dû disparaître dans les déblais* Nous n'avons pu le retrouver. Cependant, cinq années plus tard, un pâtre arabe vendait au pied môme de la colline à an touriste suisse, un beau scarabée qui pourrait bien être le sceau dont nous possédons la poignée.

Il arrive souvent que de menus objets, emportés avec les terres, échappent à l'attention de ceux qui surveillent les fouilles et sont ensuite trouvés à la surface du sol. C'est ainsi qu'au mois de janvier 1885jM.ColIigtton, médecin militaire, se promenant le long de la trancbée pratiquée deux ans auparavant vers le forum par MM. Reinach et Babelon, ramassait un joli scairabée de style égyptîsant qui avait été rejeté avec les terres de déblais.

Je me suis Vu moi-môme obligé d'acheter à des Arabes, un scarabée d'un autre genre trouvé par eux sur la colline de Junon, dans les terres sorties d'un des plus profonds puits de sondage dont je parlerai bientôt. Pour éviter ces inconvénients, il est souvent indispensable de tamiser la terre. C'est ce que nous ferons désormais quand nous aurons à vider d'autres tombeaux.

Enfin, après avoir extrait du caveau funéraire les divers objets mentionnés plus haut, les Arabes creusèrent en

(2) Le dieu Moloch que les Carthaginois avaient en frmcde yènèration, et auquel ils sacrifiaient un nombre considérable de victimes humaine», surtout des enfants, était aussi caractérisé par des ailes. Voir la Mythalogie de René Ménard, 1878, p. 126.

avant pour découvrir extérieurement rentrée. A un mètre vingt centimètres de profondeur, on trouva, comme précédemment, des amphores funéraires remplies d*ossements, mais brisées et aplaties par la pression du sol et des constructions carthaginoises, romaines et byzantines élevées» plus tard h sa surface. Toutes les amphores avaient été placées dans le même sens que le caveau punique. Près d'elles avaient été déposés plusieurs vases que Ton retira intacts. Ce ne fut qu'à la profondeur de six mètres cinquante centimètres que les ouvriers atteignirent la base de rénorme dalle qui fermait rentrée du tombeau, au pied du mur haut et étroit formé des dalles superpoi|ées dont j'ai parlé dès le début du compte rendu de cette fouille. Cette porte monolithe mesurait deux mètres quinze centimètres de hauteur, quatre-vingt-dix centimètres de largeur et trente centimètres d'épaisseur. Une autre pierre du tombeau avait deux mètres douze centimètres de longueur.

A sept mètres de profondeur et à un mètre cinquante centimètres du flanc nord-ouest du tombeau et dans le même sens que ce dernier, gisait dans le sol un squelette dont la tète, placée vers la colline de Saint-Louis, avait la face tournée vers le golfe, c'est-à-dire vers le caveau voisin. En retirant un. à un les ossements, on recueillit les objets suivants :

io Une patère de terre grise semblable à celle que nous avions trouvée dans le tombeau voisin ;

2o Trois vases de terre commune, hauts de vingt centimètres, à double oreillon et à col bas et évasé.

30 Quatre petites fioles de môme terre et de môme fabrication, hautes de dix et onze centimètres, de forme assez élégante;,

40 Une Is^me de bronze étroite et fort mince, recueillie près du bassin du squelette ;

50 Enfin une lampe dont je dois faire connaître la forme particulière, parce que nous la trouverons désormais presque constamment dansies sépultures d'époque punique.

Qu'on se figure une patère ou soucoupe en terre cuite, dont la moitié de la circonférence a été repliée en trois endroits de façon à former deux becs.

Les Arabes se servent encore de nos jours de lampes de cette forme auxquelles ils ont ajouté une tige et un pied. Il y a même lieu de croire que les Carthaginois eux-mêmes en faisaient autant^ car une lampe de notre collection et une autre du musée de Gagliari, conservent à la partie inférieure la place striée de la soudure d'un appendice qui devait servir de support et de poignée.

Lampe punique

Il est curieux de constater que Tusage de ces lampes de forme toute primitive qui semble inspirée de la coquille, s'est perpétué dans plusieurs lies de la Méditerranée, et en particulier dans celles de Malte et de Gozzo.

Un de mes confrères qui a résidé à Malte pendant plusieurs années, m'a dit en avoir vu de semblables déposées sur des sépultures, en particulier dans la crypte de l'église catholique de Birchircharra.

Il y a quelques années, Mgr Pace, alors évoque de Gozzo, visitant un jour notre collection, fut vivement frappé de la ressemblance de nos lampes puniques avec celles journellement employées par les paysans de son diocèse.

Ce genre de lampes a rarement été signalé parles savants. Elles n'avaient jamais môme été remarquées, ni à Garthage»

ni dans le reste de PÂfnque avant la découverte de nos tombeaux puniques* On les trouve cependant fréquemment dans les nécropoles carthaginoises de la Sardaigne. En Sicile, elles se montrent plus rarement,Du moins, le musée de Palerme n'en possède que cinq ou six exemplaires dans ses vit ri nés j sans indication d'âge ou de provenance.

Enfin, les nécropoles de la Phénlcie en ont aussi fourni et, il y a deux ans, on en a trouvé à Saîda^ Tantique Sidon, dans la riche et magnifique sépulture du roi Tabnite, le père d'Achmounazar.

Tel est donc le type de la lampe primitive de Garthage.

J'ai tenu k en donner un dessin afin que le lecteur sache bien de quel genre de lampe il s'agit, chaque fois qu'il sera fait mention dans cette notice de la lampe punique.

D'après ce récit détailléj on a vu plus haut que, des trois puits pratiqués sur la colline de Junon, celui du milieu quoique ayant rencontré des ossements, était le seul à n'avoir pas révélé de tombeau proprement dit.

Mais plusieurs années après, c*est- à-dire au mois de mars 1886, un coup de pioche donné dans Tangle ouest de celte excavation demeurée ouverte, nous ménagea une découverte imprévue. On aperçut d'abord une grande dalle de tuf, haute d'un mètre soixante-quinze centimètres, large d*un mètre six centimètres et épaisse de vingt centimètres. Cette porte fermai trorifice d'un tombeau punique dont le contenu, d'après les apparences, devait ôlre intact, car la grande pierre occupait sa place primitive. Mais quel ne fut pas notre étonnement, lorsque la pterre écartée nous laissa voir la baie de rentrée complètement murée par une maçonnerie en assez gros moellons. C'était la première fois qu'un tombeau punique nous offrait une particularité de ce genre» Du côté où nous le voyions, le mur paraissait construit en pierres sèches; mais, en les arrachant une à une, on entraînait avec elles des portions d'un enduit intérieur. Il était évident qu'on avait pénétré jadis dans ce caveau funéraire sans passer par la porte* Nous pûmes bien lût à notre tour

entrer dans une chambre longue de deux mètres trente cenlimètres, large d'un mètre soixante dix centimètres el haute d'environ un mètre quatre-vingts centimètres. Le fond du caveau et les quatre côtés verticaux avaient été revêtus d*un enduit épais,composé,entre autres éléments» de cendre et de poussière de charbon qui lui donnaient une teinte gris foncé. Il en était de même de rentaiUe à peu près circulaire qui avait été pratiquée h travers une des énormes pierresdu plafond. Ce trou était juste suffisant pour le passage d'un homme. C'est par là qu'on avait pénétré dans le caveau, qu'on en avait enlevé les ossements et le mobilier funéraire^ et qu'on avait fait ensuite passer les matériaux qui avaient servi à murer la baie de rentrée et à enduire intérieurement le caveau sur toutes ses faces, h l'exception du plafond. Nui doute que ce tombeau punique avait été converti en un réservoir quelconque. La nature de l'enduit semble même indiquer que la transformation remonte à un époque fort reculée que je croirais volontiers antérieure h roccupation romaine.

Une certaine quantité de terre et de débris, introduite par rorifice supt!-rieur) remplissait un des angles du caveau . Au moment où nous y pénétrâmes, nous vîmes sur ce tas de terre le squelette d'un enfant qui paraissait être celui d'un nouveau-né dont la présence ne pouvait s'expliquer sans le soupçon que c'était là le résultat de quelque crime. Mais ces menus ossements Immains n'avaient rien de commun avec cette sépulture primitive* Enflnj en déblayant ce tombeau-réservoir, on trouva plusieurs ungucntarîa de verre, des poteries puniques et grecques et beaucoup de fragments de grands vases de terre ordinaire. Parmi les poteries provenant de cette fouille^ nous conser^ vons dans le musée un vase d'une ténuité remarquable.

Grâce à cette découverte inattendue, les trois puits de sondage pratiqués sur Tordre et les indications de S, £m. le Cardinal Lavigerie avaient révélé chacun l'existence de tombeaux puniques^ tous construits en grandes pierres de

tuf. Il est certaiû que des fouilles, pratiquées entre ces points de repaire, en feraient découvrir d'autres. Nous avons même constaté que cette nécropole pénétrait assez avant sous la colline, car un quatriènriO puits de sondage creusé au centre du plateau et poussé jusqu'à huit mètres

Masque punique de terré &ult3.

cinquante centimètres de profondeur, a fait trouverj avec des ossements humainsj un débris de vase corinthien et un masqua de terre cuite de fabrication égyptienne, ou du moins de style égyplisant, selon Fexpression adoptée par les savants pour désigner la façon des œuvres dUndustrie locale qui portent Teropreinte de rinfluence égyptienne.

Ce masque^ remarquable de Rnesse d'exéculmn, apparlietit cerlainement à Tépoque punique. Il esl percé au sommet d'un iroa carrJ qui permettait delà suspendre» comme ex-voio, contre le mur de quelque temple. Mais nos dernières découvertes sur la coîline de Saint-Loais nous ont Tourni la preuve que les Carlhagiaols déposaient aussi de ces objets votifs dans les tombeaux et autour des tombeaux de leurs morts.

C'est encore de ce puits central qu'est sorti le scarabée de terre cuite dont j*ai parlé plus haut. Ce scarabée à double race, porte une inscription hiéroglyphique qui renferme le nom de ila-Men-Kbéper, Thouthmôs Illj de la XYIII^ dynastie, le plus grand des Pharaons, sûus le règne duquel l'Egypte poussa ses conquêtes jusque dans le Soudan et, selon une expression du temps, plaçait ses frontières où il lui plaisait.

Enfln^ un cinquième puits a été pratiqué au fond du temple semi-circulaire dont les ruines se montrent sur le sommet de la colline, c'est-à-dire à Tendroit où les Sœurs Missionnaires d'Afrique ont placé dernièrement une belle statue de Marie Immaculée. Dans cette excavation comme dans les autres, on trouva, à la protondeur de sept mètres environ, des ossements humains et des vases brisés.

Les lianes eux-mêmes de la colline ont fourni des objets funéraires. On y a exhumé, entre autres, un vase demisphérique qui est tout simplement la moitié inférieure d*un oeuf d'autruche. Yoici un vase en terre noire, de belle fabrication grecque, trouvé au même endroit (noir à la paje iuivânie).

De tout ce que nous avons rapporté ici, il ïésulte que la colline de Junon cache dans ses flancs, à une profondeur variant de six à neuf mètres^ une nécropole punique datant de Torigine de la colonie lyrienne.

De plus, le dieu Dès gravé sur le chaton d'or, le masque de femme coilfée à l'égyptienne, dont on vient de voir le dessin^ et le scarabée de Thouthmès III, révèlent Vin-

fluence exercée par l'Egypte sur la côte africaine et en particulier sur les monuments de Garthage. La suite de rexposé de nos recherches ne fera qu'accentuer ce fait, et l'on verra que les objets fournis par les plus anciennes sépultures de Garthage sont pour la plupart identiques à

mm^^'^

Vase grec.

ceux que l'on a trouvés dans les tombeaux puniques de la Sardaigne dont M. Perrot dit (1) :

« Plus on examine de près les monuments qui sont sortis des nécropoles sardes, plus on sent combien la Sardaigne a été profondément pénétrée par l'influence sémitique ; elle est devenue et elle est restée bien plus purement phénicienne que cette Gypre même qui touche presque à la Syrie. »

(1) Hié toire de VArt dans l'Antiquité. T. III, p. 239.

Et plus loin il ajoute :

« La première influence que la Phénicie eût subie, c'était celle de l'Egypte ; elle en avait été pénétrée profondémeut et comme imprégnée jusqu'à saturation; l'ouvrier phénicien a toujours dessiné la figure égyptienne à main levée, on pourrait presque dire les yeux fermés {{), »

Toutes ces observations die l'illustre savant peuvent s'appliquer à Carthage, point intermédiaire entre la Phénicie et la Sardaigne, et nous remarquerons cette influence de l'Egypte dans les œuvres de Carthage, jusqu*au temps où la Grèce parvint à y exercer celle de son art sans rival et à y envoyer les produits de son industrie, c'est-A-dire vers le vl» siècle avant notre ère.

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